Les luttes locales permettent de diffuser des pratiques d’auto-organisation et d’action directe. NĂ©anmoins, les militants recherchent davantage l’efficacitĂ© immĂ©diate plutĂŽt qu’une perspective de transformation sociale. Les luttes doivent ouvrir des espaces de rĂ©flexivitĂ© pour penser l’action au-delĂ  des objectifs Ă  court terme. 

Le vieux mouvement ouvrier ne cesse de se dĂ©liter. La pĂ©riode du compromis fordiste-keynĂ©sien a disparu. Le nĂ©olibĂ©ralisme impose une sociĂ©tĂ© du chacun pour soi et les formes de solidaritĂ© disparaissent. NĂ©anmoins, le capitalisme dĂ©bouche vers un creusement des inĂ©galitĂ©s sociales et vers un durcissement autoritaire des Etats. Les clivages idĂ©ologiques disparaissent avec le ralliement de la gauche au nĂ©olibĂ©ralisme. La lutte des classes n’est plus un concept central pour penser la sociĂ©tĂ©. La sous-traitance et la prĂ©caritĂ© fragilisent les collectifs dans le monde du travail. Les syndicats se contentent de dĂ©fendre les salariĂ©s Ă  statut.

NĂ©anmoins, de nouvelles formes de contestation sociale Ă©mergent Ă  travers le monde. A partir de 2011, les Printemps arabes font tomber plusieurs rĂ©gimes. Des occupations de places se dĂ©veloppent avec les mouvements Occupy mais aussi le 15-M en Espagne. En France, c’est Nuit debout qui s’inscrit dans cette lignĂ©e eau cours du mouvement de 2016. La rĂ©volte des quartiers de 2005 a dĂ©jĂ  esquissĂ© une nouvelle forme de contestation. Les Gilets jaunes rejettent Ă©galement les reprĂ©sentants, les hiĂ©rarchies, les appareils politiques et syndicaux. NĂ©anmoins, si ces mouvements citoyens remettent en cause la dĂ©mocratie reprĂ©sentative, ils n’attaquent pas directement le patronat et la classe capitaliste. Une opposition entre rĂ©formisme et rĂ©volution traverse tous les mouvements sociaux.

Le capitalisme nĂ©olibĂ©ral valorise la mĂ©ritocratie et la rĂ©ussite individuelle. Des nouveaux mouvements sociaux se conforment Ă  cette logique. La rĂ©ussite immĂ©diate prime sur la perspective d’un dĂ©passement des rapports d’exploitation et d’oppression. Le community organizing, pratiquĂ© en France par l’Alliance citoyenne, s’inscrit dans une logique d’efficacitĂ© et de rationalisation sans finalitĂ© de transformation sociale. Cette mĂ©thode peut mĂȘme sombrer dans une logique gestionnaire. Adeline de LĂ©pinay s’appuie sur son expĂ©rience dans diverses associations pour proposer des pistes d’action. Militante communiste libertaire, elle insiste sur l’auto-organisation des classes populaires pour transformer la sociĂ©tĂ©. Adeline de LĂ©pinay propose ses rĂ©flexions pour agir dans son livre Organisons-nous ! Manuel critique.

 

                                  

 

Education populaire et community organizing

 

L’éducation populaire et le community organizing peuvent sombrer dans le paternalisme et l’encadrement autoritaire. Mais Paolo Freire valorise les « pĂ©dagogies critiques Â» qui s’appuient sur la prise de conscience des oppressions. Ces mĂ©thodes doivent dĂ©boucher vers une Ă©mancipation qui permet de sortir de la place qui nous est assignĂ©e pour transformer les rapports sociaux. « Elles consistent Ă  rĂ©aliser des allers-retours entre action et rĂ©flexion, Ă  faire vivre la tension qui existe, en termes d’émancipation, entre agir et penser : car c’est en agissant qu’on prend conscience de beaucoup de choses, mais on agit mieux quand on comprend ce qui se joue Â», souligne Adeline de LĂ©pinay. PlutĂŽt que d’éduquer les masses, ces mĂ©thodes insistent sur l’appropriation et mĂȘme la production de savoir. La rĂ©flexion et l’esprit critique sont encouragĂ©s.

Beaucoup d’associations d’éducation populaire veulent intĂ©grer les individus dans la sociĂ©tĂ© du « vivre ensemble Â». Le formatage citoyenniste prime sur le dĂ©veloppement de l’esprit critique. NĂ©anmoins, ces associations, souvent situĂ©es dans des quartiers populaires et indĂ©pendantes des pouvoirs publics, peuvent Ă©galement abriter des espaces de contre-pouvoir. L’éducation populaire peut sombrer dans un kit mĂ©thodologique pour se changer soi plutĂŽt que de changer le monde. La petite bourgeoisie intellectuelle dĂ©fend le dĂ©veloppement personnel et la dĂ©construction individuelle, plutĂŽt que de remettre en cause les structures sociales. DiffĂ©rents outils d’animation de rĂ©union peuvent aussi permettre d’écraser le dĂ©bat et les idĂ©es contestataires. L’auto-Ă©mancipation et l’empowerment peuvent aussi devenir des injonctions Ă  la responsabilitĂ© individuelle. Les individus doivent pouvoir s’en sortir par eux-mĂȘmes et deviennent responsables de leur situation. Cette vision libĂ©rale occulte le contexte social et la nĂ©cessitĂ© de l’organisation collective pour changer la sociĂ©tĂ©.

Le community organizing repose sur le volontarisme militant et la capacitĂ© de mobilisation. Cette mĂ©thode insiste Ă©galement sur l’importance du rapport de force. Les dirigeants n’agissent pas parce qu’ils sont convaincus par une idĂ©e, mais parce qu’ils y sont forcĂ©s. La conflictualitĂ© avec les institutions reste centrale. Ensuite, le community organizing part des problĂšmes concrets des individus plutĂŽt que d’une idĂ©ologie. C’est l’action qui permet la conscientisation, et non l’inverse. Cette mĂ©thode permet de construire une organisation collective dans la durĂ©e. Saul Alinsky assume une mĂ©thode pragmatique. Il insiste sur les victoires locales et ponctuelles, sans se prĂ©occuper d’une transformation globale de la sociĂ©tĂ©. Les discussions sur les revendications immĂ©diates et sur la stratĂ©gie pour les obtenir effacent l’importance des dĂ©bats politiques.

L’organizing subit des dĂ©rives autoritaires lorsque les moyens priment sur la fin. Les dĂ©bats politiques et la dĂ©mocratie interne sont supprimĂ©s au nom de l’efficacitĂ© immĂ©diate. Ces organisations hiĂ©rarchisĂ©es reprennent le modĂšle de l’usine fordiste avec la rationalisation du travail et la parcellisation des tĂąches. Des objectifs quantitatifs, comme le nombre de cotisations ou de rĂ©unions, priment sur la qualitĂ© des relations humaines. FocalisĂ©e sur le court terme et les victoires immĂ©diates, l’organisation perd la perspective d’une transformation sociale. L’organizing subit Ă©galement une dĂ©rive citoyenne. Des associations insistent sur l’intĂ©gration et la cohĂ©sion sociale. Organiser des activitĂ©s comme des fĂȘtes de quartiers et des spectacles devient une finalitĂ©. Des travailleurs sociaux paternalistes dĂ©fendent la dĂ©mocratie et empĂȘchent toute forme de conflictualitĂ©.

L’organizing dĂ©centralisĂ©, incarnĂ© par le mouvement Momentum, repose sur des principes libertaires. Dans la filiation d’Occupy Wall Street, ce mouvement refuse les hiĂ©rarchies et l’autoritarisme, y compris de l’Etat. La solidaritĂ© et l’action directe sont valorisĂ©es. Les moyens doivent rentrer en cohĂ©rence avec la finalitĂ© d’une lutte globale contre l’exploitation et les oppressions.

 

               

   

L’organizing et son dĂ©passement

 

L’organizing repose sur la solidaritĂ© et l’organisation collective. Alors que les travailleurs sociaux apportent une aide individuelle, l’organizing valorise l’action collective et la discussion Ă  travers des assemblĂ©es. Cette organisation collective peut s’appuyer sur des espaces de sociabilitĂ©s, comme des cantines, qui permettent une solidaritĂ© directe.

La question du sujet politique reste centrale. Le populisme de gauche, incarnĂ© par Jean-Luc MĂ©lenchon oppose les 99% au 1% les plus riches. Cette idĂ©ologie critique uniquement la finance, mais pas le capitalisme et les rapports d’exploitation au travail. Le peuple devient un ensemble homogĂšne. La diversitĂ© sociale et les clivages de classe sont niĂ©s. C’est alors la petite bourgeoisie intellectuelle qui embrigade l’ensemble des prolĂ©taires derriĂšre la dĂ©fense de ses intĂ©rĂȘts spĂ©cifiques. Dans les printemps arabes de 2011, les revendications sociales ont Ă©tĂ© Ă©touffĂ©es au profit d’un amĂ©nagement des institutions. C’est alors une nouvelle classe dirigeante qui accĂšde au pouvoir sans modifier les structures sociales qui permettent l’exploitation et la misĂšre.

L’organizing repose sur une stratĂ©gie de dĂ©veloppement et d’organisation. Un volontarisme militant se dĂ©ploie Ă  travers le porte-Ă -porte, les appels tĂ©lĂ©phoniques et les relances par texto. Les activistes amĂ©ricains se mĂ©fient des mouvements spontanĂ©s. Ils insistent sur l’importance de la structuration de la lutte sur la durĂ©e. NĂ©anmoins, la mobilisation repose sur l’écoute, Ă  travers des questions, plutĂŽt que d’infliger des leçons politique pour Ă©duquer les masses. La posture de mobilisation ne se veut pas surplombante et moralisatrice. Il ne faut pas faire semblant de tout maĂźtriser face Ă  une autre personne. « TĂąchons plutĂŽt de trouver avec elle ce qui aurait du sens dans le fait de s’investir dans l’action collective, oĂč rĂ©siderait son envie ou son besoin de nous rejoindre Â», souligne Adeline de LĂ©pinay. Mais le volontarisme de la mobilisation ne doit pas sombrer dans la manipulation ou le discours formatĂ© d’un reprĂ©sentant de commerce.

 

L’organizing Ă©lude les discussions politiques, contrairement Ă  l’éducation populaire, et peut sombrer dans le travail social. Cette dĂ©marche refuse d’aborder les causes structurelles des problĂšmes sociaux et se contente de gĂ©rer leurs consĂ©quences. Cette fausse « neutralitĂ© Â» devient un outil en faveur des classes dominantes.

Les rĂ©unions doivent permettre des discussions Ă©galitaires. La prise de parole ne doit pas ĂȘtre accaparĂ©e par des vieux baroudeurs du militantisme. Ensuite, la discussion doit s’orienter vers l’action et la prise de dĂ©cision. Partir de l’expĂ©rience semble plus intĂ©ressant que de se reposer sur des analyses thĂ©oriques. Ensuite, il faut comprendre le problĂšme et les rapports de force en prĂ©sence. Les possibilitĂ©s d’action et les stratĂ©gies sont ensuite discutĂ©es. Il semble important de faire des bilans critiques des actions pour comprendre les rĂ©ussites et les Ă©checs. L’organizing et l’éducation populaire accordent une importance Ă  la formation et aux processus de conscientisation.

 

     

 

Pratiques de lutte et stratégies

 

S’organiser reste indispensable pour agir. NĂ©anmoins, il semble important de s’opposer aux hiĂ©rarchies Ă  travers des pratiques libertaires. L’absence de structures peut aussi dĂ©boucher vers des hiĂ©rarchies informelles qui resurgissent. « L’absence de structures, c’est l’absence de rĂšgles collectives ; la responsabilitĂ© est alors renvoyĂ©e Ă  chacun.e et il n’y a aucune possibilitĂ© de rĂ©agir collectivement Â», observe Adeline de LĂ©pinay. Le formalisme dĂ©mocratique dĂ©bouche aussi vers des procĂ©dures lourdes qui empĂȘchent l’action collective. L’expĂ©rience de Nuit debout montre les limites du formalisme et de la dĂ©libĂ©ration sans prise de dĂ©cision.

Le fĂ©dĂ©ralisme libertaire repose sur la prise de dĂ©cision Ă  l’échelle locale et sur la coordination Ă  travers des mandats clairs. La dĂ©lĂ©gation de pouvoir reste Ă©troitement contrĂŽlĂ©e avec des mandats qui respectent les dĂ©cisions prisent dans l’unitĂ© de base. Cette forme d’organisation s’oppose Ă  la dĂ©mocratie reprĂ©sentative qui repose sur la dĂ©lĂ©gation de pouvoir Ă  une classe dirigeante hors de contrĂŽle. Les rĂ©unions doivent permettre de discuter d’un ordre du jour. Ensuite, le temps de comprĂ©hension se distingue du temps du dĂ©bat. La proposition doit ĂȘtre clarifiĂ©e puis dĂ©battue pour permettre une prise de dĂ©cision.

Les associations peuvent s’institutionnaliser avec des financements, des subventions et des salariĂ©s. Les permanents peuvent devenir inamovibles et dĂ©connectĂ©s. Mais les salariĂ©s des associations peuvent Ă©galement subir des statuts prĂ©caires. Les mĂ©thodes managĂ©riales et la culpabilisation prĂ©dominent dans les associations françaises.

 

Diverses stratĂ©gies de lutte existent. La rĂ©sistance dans l’institution reste limitĂ©e. L’éducation, le social, la santĂ©, les services publics alimentent l’illusion d’une possibilitĂ© d’agir depuis les institutions. Mais les individus se conforment rapidement Ă  l’idĂ©ologie et aux contraintes institutionnelles. L’économie sociale et solidaire s’est intĂ©grĂ©e au modĂšle capitaliste. Les mouvements sociaux peuvent soutenir des partis pour qu’ils accĂšdent au pouvoir. Mais cette dĂ©marche dĂ©bouche vers la dĂ©mobilisation et le reflux des luttes au profit de politiciens incontrĂŽlables. Le courant de l’autonomie ouvriĂšre estime que ce sont les luttes collectives, en dehors des partis, qui permettent d’obtenir des victoires sociales. La conquĂȘte du pouvoir d’Etat peut permettre de mieux gĂ©rer l’ordre capitaliste, mais jamais de le transformer.

L’organizing vise Ă  obtenir des amĂ©liorations concrĂštes. DĂ©finir des revendications et dĂ©velopper un rapport de force doit permettre de nĂ©gocier pour obtenir des amĂ©liorations. Il est possible d’arracher des victoires sans attendre le grand soir. La construction du rapport de force passe par des actions d’occupation, de grĂšve, de blocage. « Visons lĂ  oĂč notre cible est fragile : bloquons la production, l’approvisionnement, la distribution, la vente, interrompons les Ă©vĂ©nements de communication, les congrĂšs d’actionnaires, faisons peur aux investisseurs, empĂȘchons physiquement des opĂ©rations Â», propose Adeline de LĂ©pinay. Saul Alinsky valorise les actions ludiques et crĂ©atives comme moyens de pression.

Des mouvements de rĂ©volte refusent la nĂ©gociation avec les institutions et les compromis. Ce type de contestation se dĂ©veloppe alors que l’Etat social permet de moins en moins de satisfaire des revendications basiques. Cette approche, qualifiĂ©e de romantique, s’oppose au pragmatisme qui privilĂ©gie des revendications accessibles. Ces mouvements s’inscrivent dans une vision politique qui dĂ©passe le cadre du capitalisme.

  

 

Penser l’organisation de la lutte

 

Adeline de LĂ©pinay livre des rĂ©flexions prĂ©cieuses sur l’organisation de la lutte. Les militants et militantes s’engagent dans l’action immĂ©diate et restent le nez dans le guidon. Adeline de LĂ©pinay propose de prendre un recul critique pour penser ses pratiques de lutte. Elle-mĂȘme est une militante libertaire, de la mouvance de l’UCL. Son regard s’attache Ă  critiquer les limites autoritaires et managĂ©riales des associations de gauche et des mouvements sociaux en gĂ©nĂ©ral. Adeline de LĂ©pinay montre que la logique nĂ©olibĂ©rale envahit tous les domaines de la vie, y compris les mouvements qui prĂ©tendent la contester. Beaucoup de luttes restent focalisĂ©es sur la rĂ©ussite immĂ©diate, l’efficacitĂ© et la rentabilitĂ© de l’action. Adeline de LĂ©pinay reste attachĂ©e au principe libertaire de relier les moyens d’action et la finalitĂ© de la lutte. 

Mais Adeline de LĂ©pinay se dĂ©marque d’une approche uniquement idĂ©ologique. Sa rĂ©flexion part de la pratique et de sa propre expĂ©rience. Son livre n’est pas un manuel et encore moins un manifeste idĂ©ologique. Sa grande force consiste Ă  partir des pratiques de lutte et de les interroger. Beaucoup d’anarchistes s’enferment dans des routines militantes citoyennistes ou syndicales sans prendre le moindre recul. Ils peuvent se proclamer anarchistes mais accepter les hiĂ©rarchies et les pratiques autoritaires dans les luttes au nom de l’efficacitĂ© supposĂ©e. C’est cette contradiction qu’Adeline de LĂ©pinay interroge.

PlutĂŽt que de donner des leçons dĂ©finitives, elle s’appuie sur le doute et la mise en tension. Elle Ă©voque les apports et les limites de chaque pratique. Elle propose surtout une dĂ©marche qui propose d’ouvrir des espaces de rĂ©flexivitĂ© dans la lutte. Il reste indispensable de tirer des bilans, de s’interroger sur ses erreurs, de remettre en cause certaines pratiques. Il n’y a pas de recette pour gagner des luttes. Sinon que l’action doit s’accompagner de la rĂ©flexion collective et d’un recul critique.

 

Mais il semble Ă©galement important de pointer un certain agacement Ă  la lecture d’un livre qui ressemble parfois au kit de survie du bon travailleur social. Le tout mĂątinĂ© du gauchisme postmoderne Ă  la mode. Certes, Adeline de LĂ©pinay Ă©voque les limites du travail social, notamment sa dimension individualiste. Mais certaines postures paternalistes transparaissent. C’est surtout la position d’extĂ©rioritĂ© par rapport au prolĂ©tariat qui reste gĂȘnante. Les militants ne veulent pas lutter avec les autres exploitĂ©s, d’égal Ă  Ă©gal. Non, ils veulent mobiliser, Ă©duquer voire encadrer les masses jugĂ©es ignorantes des problĂšmes qui les accables. Le terme des « premiĂšr.es concernĂ©.es Â» transpire ce mĂ©pris paternaliste. L’auto-organisation doit ĂȘtre chapeautĂ©e et encadrĂ©e par des travailleurs sociaux.

Les militants ne s’adressent pas aux prolĂ©taires comme Ă  leurs Ă©gaux, mais comme Ă  des petites choses fragiles qu’il ne faut pas froisser. L’éducation populaire, rien que dans son intitulĂ©, Ă©voque clairement la hiĂ©rarchie entre le maĂźtre et l’élĂšve. Les militants se rĂȘvent souvent en professeurs qui doivent Ă©duquer les masses. Beaucoup de militants sont d’ailleurs des professeurs et des travailleurs sociaux qui reproduisent dans la lutte leurs rĂ©flexes professionnels paternalistes plutĂŽt que de les remettre en question. Les dispositifs formalistes n’empĂȘchent pas les prise de pouvoir informelles.

L’idĂ©ologie intersectionnelle renforce ces rĂ©flexes de travailleurs sociaux. Sans interroger la position de classe, la dimension Ă©galitaire qui existe dans une communautĂ© de lutte est remise en cause. De multiples collectifs se divisent sur des questions prĂ©cises. Mais ce sont toujours des petits chefs gauchistes qui prennent les dĂ©cisions majeures et qui encadrent « l’auto-organisation des premiĂšr.es concernĂ©.es Â». Au contraire, la lutte des classes suppose de lutter en tant que prolĂ©taire, Ă  Ă©galitĂ© avec les autres prolĂ©taires. Sans statuts, sans postures ou position hiĂ©rarchique.

 

La grande force du livre d’Adeline de LĂ©pinay consiste Ă  relier l’organisation de lutte et les perspectives stratĂ©giques. La militante libertaire reste attachĂ©e Ă  la dĂ©marche du syndicalisme rĂ©volutionnaire. La lutte doit partir des prĂ©occupations immĂ©diates, mais elle doit aussi s’élargir avec une rĂ©flexion critique sur le capitalisme et les moyens de l’abattre. Sa vision de l’organizing rejette les approches autoritaires et rĂ©formistes. Adeline de LĂ©pinay considĂšre cette pratique comme un prolongement du syndicalisme de lutte. L’espace d’organisation n’est plus uniquement l’entreprise, mais aussi le quartier et le lieu de vie. Ce qui reste la meilleure appropriation de l’organizing.

NĂ©anmoins, le syndicalisme de lutte et l’organizing partagent aussi les mĂȘmes limites. Ces pratiques permettent de lancer des luttes dans un contexte de pacification sociale. En revanche, ces formes d’organisation permettent plus difficilement d’intervenir dans le cadre de rĂ©voltes spontanĂ©es qui Ă©chappent aux syndicats et aux associations. Gagner des luttes locales et immĂ©diates reste indispensable. C’est ce qui permet de diffuser des pratiques de lutte et montrer la force de l’organisation collective. NĂ©anmoins, il ne faut pas non plus s’enfermer dans une Ă©chelle locale. Il semble important de rĂ©flĂ©chir Ă  diffuser des pratiques d’auto-organisation et d’action directe dans le cadre de grands mouvements sociaux. Ce sont des rĂ©voltes globales qui peuvent permettre de dĂ©truire le capitalisme. C’est aussi Ă  se niveau-lĂ  qu’il faut ouvrir des espaces de rĂ©flexion collective et dĂ©velopper des pratiques autonomes.

 

Source : Adeline de LĂ©pinay, Organisons-nous ! Manuel critique, Hors d’atteinte, 2019

Extrait publiĂ© sur le site de la revue Contretemps

 

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Une histoire de l’autonomie des luttes

Pour aller plus loin :

VidĂ©o : Comment on s’organise collectivement pour changer le monde ?, Ă©mission mise en ligne sur le site de LeĂŻla Chaibi le 30 octobre 2019

VidĂ©o : Adeline de Lepinay – Organisons-nous !, mise en ligne sur le site  Goutte d’Or & Vous le 27 fĂ©vrier 2020

VidĂ©o : BDM1: L’organisation communautaire, mise en ligne par CnajepTV le 13 octobre 2018

VidĂ©o : Julien Talpin, Adeline de LĂ©pinay (Alliance Citoyenne) et Emma Saunders (Living rent), Le community organizing, des pratiques pour l’Ă©mancipation ?, mise en ligne le 24 aoĂ»t 2017

Radio : S’organiser pour lutter avec Adeline De LĂ©pinay, Ă©mission Du poil sous les bras diffusĂ©e le 4 novembre 2019

Radio : Adeline de LĂ©pinay – L’éducation populaire en questions : adaptation-rĂ©cupĂ©ration, ou transformation-Ă©mancipation ?, Ă©mission Micros rebelles du 24 fĂ©vrier 2018

PrĂ©sentation du livre « Organisons-nous ! Manuel critique », publiĂ©e sur le site Pour une Ă©ducation populaire d’auto-organisation

Laurent Esquerre (UCL Aveyron), Lire : De LĂ©pinay, « Organisons-nous ! Manuel critique », publiĂ© sur le site de l’Union communiste libertaire (UCL) le 27 fĂ©vrier 2020

Adeline de LĂ©pinay : « C’est un enjeu que l’éducation populaire retrouve un ancrage dans le mouvement social », publiĂ© sur le site de l’UCL le 27 fĂ©vrier 2020

Adeline DL (AL Paris-Nord-Est), Le « community organizing » dĂ©cortiquĂ©, publiĂ© sur le site de l’UCL le 23 fĂ©vrier 2016

Adeline DL, États-Unis : Organiser les prĂ©caires, publiĂ© sur le site de l’UCL le 23 juin 2016

Adeline DL, Community organizing : Libertaire ou nĂ©olibĂ©ral ?, publiĂ© sur le site de l’UCL le 12 juin 2016

Adeline de Lépinay et Vincent Gay, La naissance du « community organizing » en France. Entretien avec Adeline de Lépinay, publié sur le site de la revue Contretemps le 25 janvier 2017

Severine Sarrat, Education populaire : apprendre pour agir, publié le 12 décembre 2019

Laurent LefÚvre, Séminaires populaires : partager et enrichir les savoirs, publié sur le site du Secours Populaire le 7 octobre 2019

Fanny Gallot, Auto-organisons-nous !, publié dans le journal Libération le 15 décembre 2019


Article publié le 13 AoĂ»t 2020 sur Zones-subversives.com