Avril 27, 2021
Par Contretemps
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Le principal tort de Clara Zetkin (1857-1933) – et la principale raison pour laquelle elle est si souvent oubliĂ©e aujourd’hui – est probablement d’avoir toujours Ă©tĂ© trop rĂ©volutionnaire pour les fĂ©ministes et trop fĂ©ministe pour les rĂ©volutionnaires.

Elle est pourtant celle qui a inventĂ© la JournĂ©e internationale des droits des femmes, en 1910, qui continue Ă  ĂȘtre cĂ©lĂ©brĂ©e dans le monde entier tous les 8 mars. Parmi ses autres faits d’arme, elle a Ă©tĂ© dĂ©putĂ©e pendant treize ans au Parlement allemand, a dirigĂ© pendant vingt-cinq ans une revue d’éducation populaire Ă  destination des ouvriĂšres, a jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif dans la fondation des Partis communistes français et allemand, a Ă©tĂ© une proche amie et une alliĂ©e de Rosa Luxemburg et d’Alexandra KollontaĂŻ, et l’une des premiĂšres Ă  thĂ©oriser le fascisme et les dominations croisĂ©es classe/race/genre Ă  travers des analyses Ă©poustouflantes de modernitĂ©.

À travers des lettres, aussi bien intimes que de stratĂ©gie politique, des discours et des textes thĂ©oriques signĂ©s de Clara Zetkin ; mais aussi une courte biographie et des textes rĂ©digĂ©s sur elle par des auteurs aussi variĂ©s que Louis Aragon et Angela Davis, ce livre publiĂ© par les Ă©ditions Hors d’atteinte donne Ă  voir bien des facettes d’une femme rĂ©volutionnaire, pacifiste, antifasciste et fĂ©ministe, soucieuse d’égalitĂ© et de justice, courageuse et dĂ©terminĂ©e Ă  se battre « partout oĂč il y a de la vie ».

Travail féminin et organisation syndicale

Article paru dans Die Gleichheit le 1er novembre 1893[1]

Comme on le sait, le congrĂšs de Cologne[2] devra traiter de l’organisation syndicale ou, plus exactement, des rapports entre les mouvements politique et syndical. Cette question est mise Ă  l’ordre du jour Ă  la demande expresse des milieux syndicaux. Malheureusement, le nombre de syndicats a diminuĂ© ces derniers temps et, dans d’autres circonstances, l’attitude du mouvement politique Ă  l’égard du syndicalisme a Ă©tĂ© rendue responsable de cette situation au sein du mouvement syndical. La presse politique ouvriĂšre a rejetĂ© ces reproches, les considĂ©rant, Ă  notre avis Ă  juste titre, comme infondĂ©s, et a saluĂ© le fait que le congrĂšs de Cologne dissipe la mĂ©fiance qui existe du cĂŽtĂ© des syndicats en abordant Ă  nouveau ce problĂšme.

II est certain que le travail fĂ©minin joue un rĂŽle croissant dans tous les pays Ă  production capitaliste. Le nombre de secteurs industriels dans lesquelles les femmes sont dĂ©sormais exploitĂ©es augmente d’annĂ©e en annĂ©e. Et les secteurs dĂ©jĂ  ouverts aux femmes depuis longtemps en emploient de plus en plus. Le nombre de femmes salariĂ©es augmente constamment, non seulement dans l’absolu, mais aussi relativement Ă  celui des hommes. Certains secteurs – par exemple le textile – sont quasiment dominĂ©s par le travail des femmes, qui fait reculer et supplante constamment celui des hommes. MĂȘme, et pour des raisons Ă©videntes, dans les pĂ©riodes de rĂ©cession Ă©conomique comme celle que nous traversons actuellement, le nombre de travailleuses a augmentĂ© relativement et dans l’absolu, tandis que celui des travailleurs a rĂ©gressĂ©. [
]

Selon le professeur viennois J. Singer, la population active de l’Allemagne compte ces derniĂšres annĂ©es cinq millions de femmes. Le recensement du commerce de 1882 Ă©tablit que l’Allemagne compte, sur un total de 7 340 789 salariĂ©s, 1 509 167 femmes[3], soit 20,6 %, ce qui signifie que sur 100 salariĂ©s, on dĂ©nombre dans l’industrie et le commerce prĂšs de 21 femmes.

L’importance croissante du travail fĂ©minin dans l’industrie ressort aussi trĂšs clairement dans les derniers rapports annuels des inspecteurs d’usine [
], sans compter les femmes employĂ©es dans l’industrie domestique et miniĂšre, etc.

Ces chiffres ne donnent qu’une idĂ©e approximative de l’ampleur qu’a prise le recours Ă  la main-d’Ɠuvre fĂ©minine. Ils ne tiennent pas compte des milliers de femmes travaillant dans des entreprises non « protĂ©gĂ©es Â» par la loi et Ă©chappant par consĂ©quent Ă  l’inspection des usines. Les femmes qui s’extĂ©nuent en travaillant Ă  domicile sont aussi trĂšs nombreuses.

On a insistĂ© ici Ă  plusieurs reprises sur les raisons de ce recours croissant Ă  la main-d’Ɠuvre fĂ©minine : son faible coĂ»t et le perfectionnement tant des moyens que des mĂ©thodes de production. La machine automatique, qui bien souvent n’a mĂȘme pas besoin de rĂ©glage et travaille avec la force d’un gĂ©ant ainsi qu’une habiletĂ©, une rapiditĂ© et une prĂ©cision fabuleuses, rend inutile le travail musculaire et savant. L’entrepreneur capitaliste peut dĂšs lors embaucher des femmes lĂ  oĂč il devait jadis employer des hommes. Et il les prĂ©fĂšre, car la main-d’Ɠuvre fĂ©minine est bon marchĂ©, meilleur que celle des hommes.

Bien que, dans la plupart des cas, la capacité productive des travailleuses ne soit nullement inférieure à celle des hommes, la différence entre leurs salaires est considérable. TrÚs souvent, les premiers ne représentent que la moitié, voire un tiers des seconds. [
]

En Hesse, en BaviĂšre, en Saxe, en Thuringe, dans le Wurtemberg
 autrement dit dans tous les petits LĂ€nder allemands, les salaires des travailleuses sont, si l’on en croit les rapports d’inspecteurs d’usine, bien infĂ©rieurs Ă  ceux des hommes. Dans le Land de Bade, l’inspecteur d’usine Wörrishoffer a menĂ© une enquĂȘte trĂšs approfondie sur la situation sociale des ouvriers d’usine. Il a mis en lumiĂšre les conditions de travail misĂ©rables des femmes travaillant dans l’industrie. [
] Parmi les ouvriĂšres de Mannheim, 99,2 % [gagnent moins de 15 marks par semaine]. Il va de soi qu’avec de tels salaires, les ouvriĂšres vivent dans la misĂšre, voire une grande indigence. Il est aisĂ© de comprendre que ces salaires poussent des milliers de femmes prolĂ©taires dans les rangs du Lumpenproletariat[4]. La pauvretĂ© les oblige Ă  rechercher tout ou partie de leurs ressources, temporairement ou non, dans la prostitution, Ă  vendre leur corps pour gagner le pain que la vente de leur force de travail ne peut leur procurer. [
]

EffrayĂ©s par les consĂ©quences Ă©conomiques du travail fĂ©minin et les abus qui en dĂ©coulent, les travailleurs organisĂ©s ont rĂ©clamĂ© un temps l’interdiction du travail fĂ©minin dans l’industrie. Ils ne considĂ©raient celui-ci que sous l’angle Ă©troit du salaire. GrĂące Ă  la propagande socialiste, le prolĂ©tariat conscient a appris Ă  envisager ce problĂšme sous un autre aspect : celui de sa signification historique pour la libĂ©ration des femmes et du prolĂ©tariat. Il comprend qu’il est impossible de supprimer le travail des femmes dans l’industrie. Il a donc abandonnĂ© ses revendications premiĂšres, et cherche Ă  amoindrir par deux autres moyens les consĂ©quences funestes qu’entraĂźne le travail fĂ©minin dans le systĂšme capitaliste et dans celui-ci seulement : la protection lĂ©gale des travailleuses et leur intĂ©gration dans les organisations syndicales. Nous avons dĂ©jĂ  mentionnĂ© ici la nĂ©cessitĂ© de protĂ©ger lĂ©galement les travailleuses et les avantages que cela reprĂ©sente. [
]

Compte tenu du fait que des milliers de femmes travaillent dans l’industrie, leur intĂ©gration dans le mouvement syndical est, pour ce dernier, une nĂ©cessitĂ© vitale. Dans les secteurs oĂč le travail fĂ©minin occupe une place importante, il est impossible d’envisager une quelconque action en vue d’une augmentation de salaire, d’une rĂ©duction du temps de travail ou de quoi que ce soit d’autre, l’attitude des travailleuses non syndiquĂ©es la condamnerait d’avance Ă  l’échec. Certaines luttes engagĂ©es avec de bonnes perspectives ont Ă©chouĂ© parce que les patrons ont pu utiliser les travailleuses non syndiquĂ©es contre les travailleurs syndiquĂ©s, en les obligeant Ă  continuer Ă  travailler ou en les embauchant sous n’importe quelle condition, faisant ainsi d’elles des briseuses de grĂšve.

Mais si la syndicalisation des femmes prĂ©sente un caractĂšre d’urgente nĂ©cessitĂ©, ce n’est pas seulement dans l’optique d’une lutte victorieuse des syndicats sur le plan Ă©conomique. Elle est Ă©galement impĂ©rative parce qu’il faut amĂ©liorer les salaires de misĂšre des travailleuses et mettre un frein Ă  leur concurrence dĂ©loyale.

Il y a de nombreuses raisons Ă  ce que le travail des femmes soit largement moins bien rĂ©munĂ©rĂ© que celui des hommes. Dans une large mesure, cette situation est due au fait que les travailleuses ne sont pour ainsi dire pas organisĂ©es. Il leur manque la force que confĂšre l’unitĂ©, le courage, la combativitĂ©, l’esprit de rĂ©sistance et la rĂ©silience que fournit le soutien d’une organisation, c’est-Ă -dire d’une puissance au sein de laquelle chacun lutte pour tous et tous pour chacun. Il leur manque en outre l’éducation et la formation qu’assure une organisation. PrisonniĂšres d’une Ă©conomie moderne dont elles ne saisissent pas les rouages, elles ne savent ni obtenir des avantages par une action consciente, calculĂ©e et unitaire lorsque la conjoncture est favorable, ni se protĂ©ger en pĂ©riode de rĂ©cession. Si, sous la pression de conditions de vie insupportables, elles se dĂ©cident exceptionnellement Ă  engager une lutte, c’est bien souvent Ă  un moment inopportun et de façon dĂ©sordonnĂ©e.

Cet Ă©tat de faits exerce une grande influence sur les conditions de travail et de salaire misĂ©rables des femmes, et sur l’amertume que ressentent les travailleurs face Ă  leur concurrence dĂ©loyale. C’est pourquoi l’intĂ©gration des travailleuses dans les syndicats est urgente tant dans leur propre intĂ©rĂȘt que dans celui des travailleurs. Plus les syndicats compteront de travailleuses prĂȘtes Ă  lutter la main dans la main avec leurs camarades d’usine et d’atelier pour de meilleures conditions de travail, plus grandes seront les chances de voir augmenter les salaires fĂ©minins et se rĂ©aliser le principe : Ă  travail Ă©gal, salaire Ă©gal, sans distinction de sexe. La travailleuse syndiquĂ©e et traitĂ©e comme le travailleur cessera d’ĂȘtre une concurrente dĂ©loyale.

Les travailleurs syndiquĂ©s prennent de plus en plus conscience de l’importance de l’intĂ©gration des travailleuses dans leurs rangs. Ces derniĂšres annĂ©es, les syndicats ont Ă©galement fait tous les efforts possibles en ce sens. Pourtant, ce qui a Ă©tĂ© accompli reste bien maigre, et il y a encore tant Ă  faire !

D’aprĂšs le rapport de la Commission gĂ©nĂ©rale des syndicats allemands, sur 52 fĂ©dĂ©rations, 14 seulement comptent des femmes parmi leurs adhĂ©rents. À celles-ci viennent s’ajouter 2 fĂ©dĂ©rations ne comprenant que des femmes : la FĂ©dĂ©ration des repasseuses et l’Association centrale des femmes et jeunes filles d’Allemagne. Qu’est-ce que cela reprĂ©sente en regard du nombre important et sans cesse croissant des industries qui emploient des femmes ?

MĂȘme dans les secteurs oĂč les femmes ont commencĂ© Ă  se syndiquer, elles n’en sont qu’à leurs timides dĂ©buts. [
] Bien entendu, nous n’ignorons pas les difficultĂ©s auxquelles les travailleuses seront confrontĂ©es. La rĂ©signation morne, le manque de solidaritĂ©, la timiditĂ©, les prĂ©jugĂ©s de toutes sortes, la crainte des tyrans d’usines maintiennent de nombreuses femmes Ă  l’écart des organisations. Et, par-dessus tous les autres obstacles, pĂšse le manque de temps, car les femmes sont esclaves de l’usine comme du foyer et doivent assumer une double charge de travail. Seuls le dĂ©veloppement Ă©conomique et l’intensification de la lutte des classes Ă©duqueront les travailleurs et les travailleuses et les obligeront Ă  faire face Ă  ces difficultĂ©s. [
] En thĂ©orie, la plupart des syndicalistes reconnaissent que l’organisation conjointe des travailleurs et des travailleuses de mĂȘme profession est devenue une nĂ©cessitĂ© inĂ©luctable. Dans la pratique, cependant, tous ne font pas ce qu’ils pourraient faire. Ce sont plutĂŽt des syndicats isolĂ©s et, en leur sein, quelques personnes qui Ɠuvrent avec Ă©nergie et tĂ©nacitĂ© Ă  l’organisation des travailleuses. Les masses de syndiquĂ©s ne leur apportent que peu de soutien, comme si ces efforts relevaient d’un passe-temps qu’on peut tolĂ©rer, mais pas encourager « tant qu’il reste autant de travailleurs non syndiquĂ©s et indiffĂ©rents Â». Ce point de vue est fondamentalement erronĂ©.

L’organisation des travailleuses ne progressera de maniĂšre significative que quand elle ne sera plus seulement l’affaire de quelques personnes isolĂ©es et que chaque syndiquĂ© aura Ă  cƓur de recruter ses collĂšgues femmes d’usine ou d’atelier. Toutefois, deux conditions sont nĂ©cessaires pour mener Ă  bien cette tĂąche. Les travailleurs doivent cesser de voir avant tout dans les travailleuses des femmes susceptibles d’ĂȘtre courtisĂ©es selon leur jeunesse, leur beautĂ©, leur sympathie et leur gaietĂ©, et avec lesquelles on pourrait se permettre d’ĂȘtre brutal ou intrusif selon son propre niveau d’éducation. Les travailleurs doivent au contraire s’habituer Ă  traiter les travailleuses avant tout comme des prolĂ©taires, des compagnes de travail, d’esclavage et d’armes, des Ă©gales qui leur sont indispensables dans la lutte des classes. Au lieu de vouloir mettre tout en Ɠuvre pour faire adhĂ©rer les membres et sympathisants du parti aux syndicats, il nous semble qu’on devrait mieux s’efforcer d’amener au syndicat la grande masse des indiffĂ©rents. La tĂąche principale des syndicats est, Ă  notre avis, d’éduquer, de former, de discipliner ces mĂȘmes masses pour la lutte de classes. Et, face au recours croissant Ă  la main-d’Ɠuvre fĂ©minine et Ă  ses consĂ©quences Ă©conomiques, les organisations syndicales commettraient un vĂ©ritable suicide si, dans leurs efforts pour gagner la masse indiffĂ©rente du prolĂ©tariat, elles n’accordaient pas autant d’attention aux travailleuses qu’aux travailleurs. [
]

Notes

[1] Cité dans Clara Zetkin, Batailles
, op. cit., p. 86-89.

[2] Du Parti social-démocrate. Ces congrÚs avaient lieu tous les ans.

[3] À cette date, la plus grande partie des femmes qui travaillent sont employĂ©es dans l’agriculture.

[4] LittĂ©ralement « prolĂ©tariat en haillons Â» : sous-prolĂ©tariat souvent composĂ© de travailleurs occasionnels.

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Source: Contretemps.eu