Janvier 25, 2021
Par Lundi matin
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Enseignant en lycée depuis 28 ans, je constate chaque jour l’influence des thèses complotistes, notamment sur le COVID. Mais les réponses proposées par mes autorités de tutelle me paraissent contre-productives : je m’en explique dans cette tribune.

Il ne se passe plus un jour désormais sans que le parfum de scandale de propos conspirationnistes ne vienne pimenter la revue de presse quotidienne : comme toute saveur épicée, on finit par s’y habituer. Peu à peu, les rôles se précisent et le scénario se stabilise : alors que les complotistes plus ou moins professionnels s’installent dans une posture de provocation organisée, les pouvoirs publics, doublement flanqués des « experts » et de certains médias, se changent en maîtres d’école. Ainsi la pièce a-t-elle des chances de jouer à guichets fermés (si l’on peut dire en ces temps de black-out culturel) pendant assez longtemps. Comme dans une dispute rituelle de couple, les partitions se répondent selon une ordonnance stricte. Au pavé dans la mare (le vaccin contient des puces électroniques, la 5G transmet le coronavirus, Hillary Clinton dirige un réseau satanique dans l’arrière-boutique d’une pizzeria) répondent les coups de règle sur les doigts : ces gens n’ont pas bien compris, il faut leur réexpliquer la leçon, en commençant par les faits. Debunkage, fact checking, sont les maîtres mots (anglo-saxons) de ce discours du maître. Les « fautes » sont soulignées en rouge sur la copie.

Bien sûr, les coups de menton ne sont pas sans accompagner les coups de règle ; et derrière la rectification du vrai se profile une remise dans les rangs somme toute morale –sinon politique. Foucault nous avait appris que toute affirmation de la raison, comme à l’âge classique avec Descartes, serait inséparable d’un geste de police (au sens de gouvernementalité) : « Mais quoi, ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples ». Rien que de justifié, si on en juge par les excès des brigades trumpistes et les dégâts sanitaires potentiels des anti-vaccins : le gouvernement français aurait donc « raison » de proposer, en vain pour l’instant, une loi interdisant les propos jugés haineux sur Internet, et Twitter de sanctionner le Président, complotiste en chef. De l’interdiction d’entretenir la violence, on glisse à l’interdiction de dire le faux (loi anti fake news, mais aussi lois mémorielles déjà anciennes). Les fous d’aujourd’hui, soit les conspirationnistes, ne seraient donc plus enfermés, mais bâillonnés ? Toute la question réside dans l’efficacité de cette surenchère, réponse symétrique à une désinhibition sans doute croissante des propos orduriers.

Ce qui reste peu mentionné, c’est le paradigme scolaire à l’œuvre dans ce théâtre politico-médiatico-moral. L’école est systématiquement appelée à l’aide : les réponses doivent être « éducatives » : « éducation à… » (l’information, la citoyenneté, la laïcité…), « ressources » (en ligne), « boîte à outils » didactiques, « bonnes pratiques ». D’où le statut aujourd’hui éminent d’un Jean-Michel Blanquer qui n’est pas seulement Ministre de l’Education dans le cadre scolaire mais aussi, par un rayonnement qui s’étend bien au-delà, ultime garant de la laïcité, du lien social, du vivre-ensemble. À chaque incident, on fait une loi pour renforcer les sanctions, mais aussi on ajoute une formation. Exemple fourni récemment aux enseignants (sur un site hébergé par Google) : « Citoyenneté à l’heure du numérique », un site canadien. On retrouve toujours, au fond, les mêmes analyses à courte vue : les errements des conspirationnistes attribués à des erreurs de logique (les fameux « biais cognitifs »), la référence aux « experts », alors que celle-ci, sans aucun doute, fait partie du problème. On continue à croire, avec l’aplomb de ceux qui ne doutent jamais de rien, que les « anti-système » ont juste quelques lacunes informationnelles (non seulement les anti-vaccins et les QAnon d’ailleurs, mais aussi, par la même occasion, les anti-pesticides, les anti-OGM ou les anti-nucléaires, régulièrement épinglés par les « experts » de l’Association Française pour l’Information Scientifique, héraut de la lutte anti-conspi).

Ce qui est nouveau dans le dossier québécois, c’est qu’il est suggéré aux enseignants, non sans finesse, de ne pas braquer inutilement les supposés sympathisants des théories du complot, mais de faire preuve d’ « empathie » avec eux. Cette prescription pédagogique de bienveillance contraste singulièrement avec les directives transmises aux enseignants au sortir du premier confinement, suggérant que toute position non “positive”, de la part des élèves, pouvait être potentiellement « communautariste » et « complotiste » et appelait des réponses plutôt fermes. En-dehors de cette incitation à l’empathie, les quelques activités proposées sont toujours dans la même veine : il y a des videos et des “défis” interactifs, puisqu’il faut être moderne, mais on se contente pour l’essentiel d’adopter une pédagogie de la suggestion : faire lire aux élèves un texte qui dit que le complotisme, ce n’est pas bien. « Je respecte ton point de vue, Kevin, mais es-tu sûr d’avoir compris ? Essaie encore ». Et n’oublie pas d’ajuster ton masque pour le “vivre-ensemble”. Comme il est dit dans les spots du gouvernement à la radio.

Julien Cueille (professeur de philosophie, chargé de cours à Montpellier-3, auteur de Le Symptôme complotiste, Eres, 2020)




Source: Lundi.am