Octobre 8, 2021
Par Paris Luttes
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Alors que les manifestations contre le passe sanitaire nous laissent dans un certain état de stupéfaction – l’auteur de ces lignes a participé à l’une d’entre elles dans le sud de la France – on a pu se consoler avec l’esprit de révolte que cela entretient ou continue de renouveler depuis les Gilets jaunes (si on pense, par exemple, aux journaux lancés contre le siège de L’Independant à Perpignan, un geste symboliquement rafraîchissant par rapport aux rituels des mouvements sociaux classiques).

On n’a cessé de regretter aussi que le débat se polarise uniquement autour du vaccin ou du passe ; que beaucoup d’entre nous ne s’intéressent à l’autoritarisme que maintenant ; que les manifestant-es crient à nouveau « la police avec nous » ; et bien sûr que les forces politiques les plus organisées au sein du mouvement soient celles des néo-conservateurs.

On a de quoi s’y perdre ! Les articles qui ont clarifié le positionnement révolutionnaire m’ont donc soulagé un peu le cerveau, après toutes mes tentatives de lire avec une sensibilité anarchiste l’imbroglio de revendications et de pratiques observé dans les manifestations antipasses.

D’autres précisent les dangers du passe, élargissent de façon salutaire sa critique à la vie « normale » du monde d’avant, au contrôle horizontal façon Damasio ou encore au fichage généralisé.

La phrase qui motive ce texte est extraite de l’un de ces articles de clarification : « Que la gauche ne s’empare pas de cette colère et s’enferme sur ses principes signe sa défaite. » Nous sommes bien en accord sur l’intention de cette analyse.

Mais je suis un peu dérangé par l’idée de « s’emparer » de cette colère, d’une part, et par l’injonction répétitive à la gauche en général, cette gauche qui ne cesserait de manquer d’occasions de se renouveler ou de gagner du terrain, d’autre part – et, du même coup, de laisser ce terrain à l’extrême-droite. Comme dans les Gilets jaunes, celle-ci profite de la confusion ; d’une culture politique composite où les dystopies fictives sont mieux connues que le marxisme ; et du besoin de révolte des personnes de sensibilité droitière (ou « apolitique »), démunies dans leurs références lorsque le pouvoir ne leur est plus supportable. Or une grande partie des manifestant-es n’est pas acquise aux causes néo-conservatrices et on peut supposer raisonnablement qu’elle prendrait ses distances si les royalistes sortaient du bois.

Ceci n’exclut pas la pertinence des interventions antifascistes (car souvent les nazillons sortent du bois lorsqu’ils sont devenus assez sympathiques pour être tolérés). Mais ceci n’exclut pas non plus d’avoir affaire ici à des manifestant-es autonomes en principe, politisé-es par leurs émotions (qui ne l’est pas ?) dont il ne s’agit pas de s’emparer. D’un point de vue anarchiste (peut-être trop bien muni pour comprendre l’oppression et donc un peu lourd lorsqu’il serait intéressant d’inventer, de changer de forme, d’esquiver, de se ressourcer…), il serait alors intéressant de ne pas lire ces révoltes uniquement à partir de nos attentes et notre horizon (et donc de ne pas seulement les juger comme « matures » ou « immatures ») mais de porter attention à ce que ces manifestant-es apportent comme manière de refuser ou même déjà de ne plus supporter le pouvoir.

Nous avons appris, à de multiples reprises, que notre propre destitution pouvait nous faire un bien fou : ce « nous » qui se voudrait révolutionnaire, « nous » les anarchistes à culture (comme F. Lordon parle des bourgeois à conscience) souvent issus d’un monde blanc relativement favorisé – puis plus ouvert, plus intéressant : ce nous rassemblé autour des luttes GJ, Gilets noirs, féministes, anti-police, écologistes et sociales. En renonçant à parler d’aliénation de la masse d’un point de vue surplombant (qui supposait donc un « nous » éclairé), comme l’écrivent I. Stengers et P. Pignarre dans La sorcellerie capitaliste (2005), les radicalités se renouvellent en s’ancrant dans des perspectives oblitérées par le militantisme communiste classique : celles des personnes sans-papiers, des associations de patient-es et d’usagèr-es, des habitant-es menacé-es par les grands projets inutiles… Ici, nous faisons face à un mouvement beaucoup plus composite et ambigu, voire dangereux parce qu’il est animé en grande partie par des figures d’extrême droite, mais cela condamne-t-il par avance toutes les possibilités créatrices des autres segments de ce mouvement ?

Je serais bien hypocrite de prétendre que cela ne pose aucun problème (je ne souhaite pas les examiner, mais on en trouve en aperçu ici) ou que je n’ai pas d’idée préconçue sur le rôle que ces subjectivités pourraient jouer dans un processus révolutionnaire. Des espaces imprévus se sont ouverts avec les ronds-points en 2018 – déjà trop idéalisés par le besoin de la gauche de ramener les éclats spontanés à ses récits très codés – d’autres continuent de s’ouvrir avec le besoin de politisation, de révolte, de créer sur les défaites syndicales et l’impasse climatique : chez les soignant-es et d’autres professions malmenées, dans les universités (hors recherche, l’université comme monde socio-professionnel), dans divers collectifs et institutions qui tentent d’enrayer le tout-compétition individualiste (cafés tiers-lieux, groupes de voisin-es, collectifs de quartier…) et écocidaire (éco-lieux, espaces occupés). Le mouvement antipasse va-t-il nourrir cette prolifération d’espaces en résistance ? Peut-il se transformer en porte d’entrée vers une critique populaire de la société de contrôle (comme le suggère Arthur de la Quadrature du Net ici à 1h48’30) et du capitalisme pharmaceutique (et plus encore) ?

Entrons dans la mêlée. À quoi nous invite le besoin de révolte de ces nouvelles manifestant-es ? Que pouvons-nous (ici, le nous est très ouvert) apprendre de ces perspectives ? Songeons un instant à tous ces autres espaces physiques et imaginaires (par exemple, la restauration, la petite entreprise, les clubs sportifs…) où nos luttes, nos formulations, nos références sonnent faux ou déplacées ; où elles n’entrent pas et ne peuvent donc rien apporter non plus ; où le capitalisme, par exemple, n’est pas critiqué sous la forme qui nous est familière, peut-être parce que nous pourrions réfléchir davantage aux conditions de notre politisation critique, telles qu’elles ne sont pas réunies dans bon nombre de ces espaces sociaux.

Ces quelques réflexions pour rappeler que l’expression « nous ne détenons pas la vérité » n’est pas une contrainte mais un soulagement. Les grandes richesses sociales, théoriques, historiques ou esthétiques de l’anarchisme et du communisme ne devraient pas peser si lourd qu’il nous faille sans cesse choisir entre le purisme et l’exploration. Il me semble que la force de ces grandes notions est de pouvoir exister dans le bazar du monde, sans que cela implique la moindre indulgence vis-à-vis des visions fascistes. Allons plus loin : la vertu de l’anarchie est peut-être encore de pouvoir se couler dans un certain amour pour l’improvisation alchimique, dans la démultiplication des liens et dans notre habileté à tourner en dérision les idées trop limitantes.




Source: Paris-luttes.info