Nous avions publiĂ© en fĂ©vrier dernier, Ă  l’occasion de la parution de l’essai Histoire contre tradition. Tradition contre Histoire aux Ă©ditions La TempĂȘte, un entretien avec son auteur, AgustĂ­n GarcĂ­a Calvo, intitulĂ© « Contre le Temps et le Pouvoir Â». En guise de prolongement, voici un court texte initialement paru dans le numĂ©ro 2 de la revue espagnole Tres al cuarto, en mai 1997, et repris dans le recueil Contra la Realidad. Estudios de lenguas y de cosas (Lucina, Zamora, 2002), oĂč il Ă©tait sobrement prĂ©cĂ©dĂ© de la phrase « Pour ceux qui se posaient des questions sur les utopies Â».

Si chacun Ă©tait capable de regarder attentivement en soi, il se rendrait compte que chacun par en dessous est fou, que nous sommes tous fous, et que nous vivons, par en bas, dans une folie trĂšs secrĂšte qui nous permet lĂ  les plus insolites audaces, sauts et liens avec les autres et le monde. Et nous sentons donc, par en dessous, mais avec clartĂ©, la condition de dĂ©mence de la normalitĂ©, la simplification et la misĂšre de l’organisation et de la vie sociales Ă  laquelle, par au-dessus, chacun participe. Ainsi, ce qui se passe par au-dessus, c’est que nous faisons comme si nous y croyons, alors qu’en ce sens nous savons (par en dessous) que nous menons une vie de fiction et de mauvais thĂ©Ăątre (la vie rĂ©elle), soutenue uniquement par la « peur de vivre Â» qui s’est Ă©tablie dans le commencement des temps (avec l’Histoire) de tous et de chacun. LĂ  est l’utopie vĂ©ritable, le lieu sans lieu du dĂ©sir, tandis que les utopies idĂ©ales ordinaires, qui veulent Ă©pouser la RĂ©alitĂ©, sont de ce fait condamnĂ©es Ă  se situer dans le Futur, espace de l’illusion dominante qui a pour nom RĂ©alitĂ©. Mais l’utopie vĂ©ritable est ici, maintenant, en moi oĂč je ne suis personne de rĂ©el. Et il se peut que la seule diffĂ©rence entre les uns et les autres soit dans le degrĂ© de foi, dans la mesure oĂč chacun s’identifie avec son personnage rĂ©el (fictif) et devient, par consĂ©quent, insensible Ă  la divine folie qui court en lui, par en dessous, entre les chairs.

Traduit de l’espagnol par Manuel Martinez, avec la collaboration de Marjolaine François.



Article publié le 18 Oct 2020 sur Lundi.am