Par Jérémy Boulard Le Fur {JPEG}

Quel rapport les enfants entretiennent-ils avec l’espace public ?

« La rue a toujours été le lieu privilégié des enfants. Dans les cités grecques comme dans les villes chinoises d’avant notre ère, les enfants jouaient dans les rues. C’est d’ailleurs toujours le cas dans les villes africaines et sud-américaines du XXIe siècle. Ils y travaillent aussi et parfois même doivent-ils y dormir… Les enfants ont toujours su trouver des lieux pour eux, comme les rives d’une rivière, les terrains vagues, les jardins, les friches ; ils délimitent leur territoire sur lequel ils règnent sans partage. Il faut dire que les adultes ne se sont jamais préoc cupés des attentes des enfants en matière d’espace : ces derniers s’inventent donc des lieux, dont ils détournent l’usage, comme la cage d’escalier, le couloir qui mène aux caves de l’immeuble, le toit des garages, le bosquet à l’entrée du grand ensemble, etc. Mais l’urbanisme moderne, en consacrant l’automobile, prive les enfants de ce fabuleux terrain de jeux qu’est la rue, devenue hostile. »

Cet urbanisme a ainsi réduit les zones où les enfants peuvent jouer spontanément ?

« Les responsables de cet urbanisme qu’ils pensent “fonc tionnel”, donc “zoné” – chaque quartier a sa spécificité – oublient systématiquement les enfants et plus généralement les jeunes, car les adolescents ne sont pas mieux traités. Ni dans les grandes villes, ni dans les banlieues-dortoirs, ni dans la marée pavillonnaire ou dans les villages résidentiels, les enfants ne disposent d’un lieu approprié à leur âge et à leurs désirs.

Prévoir de tels lieux demanderait de rompre avec cet urbanisme de la ville productiviste, à l’aérer, la dédensifier, la planter, l’ouvrir au jeu, à la rêverie. Historiquement, des adultes s’en sont préoccupés, comme le médecin allemand Bernhard Christoph Faust qui milite, au milieu du XIXe siècle, pour des Kinderspielplatz (emplacement de jeux pour les enfants). Ou encore les partisans des playgrounds (“terrains de jeux”) aux États-Unis au tournant des XIXe et XXe siècles, qui ne sont pas sans arrière-pensée disciplinaire : il faut dresser ces enfants des rues, prêts à tomber dans la délinquance, et intégrer ceux des migrants et les Afro-Américains en leur inculquant les valeurs de l’Amérique blanche et masculine ! »

Les aires de jeux sont donc une invention récente ?

« C’est le paysagiste danois Carl Theodor Sorensen qui crée, en 1931 à Emdrup, le premier junk playground [2], sorte de terrain vague au cœur de la ville où les enfants jouent avec ce qui s’y trouve : des bûches et des planches, une mare, une carcasse de voiture, etc. Après l’avoir visité, l’architecte Lady Allen of Hurtwood implante ce modèle à Londres dans des endroits bombardés. Avec des gravats, les enfants construisent des cabanes, inventent tout un monde. En Hollande, au lendemain de la guerre, Aldo van Eyck conçoit des aires de jeux minimalistes afin de laisser libre cours à l’imaginaire des enfants. Il en réalisera 700 dans tout le pays ; il n’en reste aujourd’hui qu’une petite centaine…

En France le Group Ludic [3] refuse les jeux standardisés (toboggan, tourniquet, tape-cul…) et ose des structures colorées dont la destination et l’usage changent au gré de l’humeur et de l’imagination des joueurs. Ces réalisations visent à l’autonomie des enfants, à la stimulation de leurs cinq sens, à leur inventivité, sans s’inscrire dans des normes et encore moins dans une quelconque récupération pédagogique ! Le jeu n’est jamais scolaire, c’est comme cela que l’enfant apprend, à la fois sur lui, sur les autres, sur les quatre éléments (l’air, la terre, l’eau et le feu), sans jamais se mettre en danger, en dépit de l’obsession sécuritaire des parents ! »

Y a-t-il une ou des particularités françaises ?

« Oui, la peur des adultes ! Elle conduit à l’appauvrissement des terrains d’aventures et à leur transformation en parkings à enfants, par classe d’âge. Ce sont des agrès, d’une incroyable banalité, achetés sur catalogue, que l’on pose sur un tapis synthétique qui amortit les chutes. La protection l’emporte sur le vertige du jeu. C’est un espace clinique éloigné de la terre, contre-nature en quelque sorte, mais qui plaît aux parents, alors même que les enfants n’y trouvent que l’ennui répétitif…

En plus, l’avis des enfants ne compte pas, ils ne sont que très rarement sollicités. On considère que l’école s’occupe d’eux alors que c’est la ville entière qui devrait être une école ouverte ! Les enfants devraient être tout le temps dehors à enquêter, se documenter, jouer, apprendre et venir en classe pour faire le point, partager, compléter tout ce que leur étude du milieu leur apporte. »

L’idée que vous défendez est d’intégrer les enfants dans la cité, sans créer des bulles aseptisées, spécifiques. Une ville adaptée à eux, ça ressemblerait à quoi ?

« Une ville récréative, à la taille des enfants, à leurs rythmes, exige un changement complet, à la fois de l’urbanisme mais aussi du système scolaire, donc des parents et des accompagnateurs. C’est une ville où la vitesse automobile est limitée à 20 km/h ; où les trottoirs sont élargis pour favoriser les jeux ; où les plantations sont généralisées au point de réaliser des farandoles vertes qui relient tous les parcs, jardins, espaces verts de la ville ; où les écoles sont accessibles par un vaste parvis aux couleurs joyeuses au lieu de donner sur un étroit trottoir canalisé par des potelets. »

Ces changements dans l’urbain supposent des transformations philosophiques…

« Il faut considérer les enfants comme des êtres complets, entiers. Ce sont des citoyens, qui devraient voter dès l’âge de 12 ans. Ce sont des “chercheurs d’hors” et des “faiseurs de monde”. Tout enfant sort de son corps, de sa chambre, de sa maison, de son école, de sa ville, il va au-devant de lui et apprend en expérimentant, il grandit en lui-même en éprouvant. C’est le faire et le ressentir qui constituent le connaître, pas la mémorisation de leçons prodiguées par des adultes ! Tout enfant vient au monde pour ajouter son monde aux mondes déjà là. L’enfance n’est pas un âge de la vie mais un pays, celui dont nous avons toujours la nostalgie. C’est le pays de notre existence. »

Propos recueillis par Margaux Wartelle

La Une du n°191 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

- Cet entretien est extrait d’un dossier de 11 pages consacré à la « domination adulte ». Ce dossier a été publié sur papier dans le n° 191 de CQFD, en kiosque du 2 octobre au 5 novembre. En voir le sommaire.

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Article publié le 12 Oct 2020 sur Cqfd-journal.org