Mars 26, 2020
Par Indymedia Nantes
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1/ Le monologue dĂ©fend une vision finaliste de l’Ă©pidĂ©mie. Le virus sertait dotĂ© d’un sens, d’un objectif, d’un but, Ă©veiller une conscience rĂ©volutionnaire. La vision finaliste est Ă  ce point assumĂ© que le virus demande Ă  plusieurs reprises qu’on le remercie : « Remerciez-moi de l’épreuve de vĂ©ritĂ© des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille Ă©chappatoires qui, bon an mal an, font tenir l’intenable. Â» ; Â« Remerciez-moi pour tout cela, et bienvenue sur terre ! Â». Cette reprĂ©sentation d’une maladie comme porteuse de sens est Ă©videmment obscurantiste. Elle a son intĂ©rĂȘt littĂ©raire, et on peut reconnaĂźtre dans le monologue l’influence de Guy Des Cars : l’hĂ©roĂŻne de L’Impure dĂ©couvre l’amour grĂące Ă  la lĂšpre. Cete vision finaliste s’inscrit aussi dans une solide tradition politique. Pour ne prendre qu’un exemple, les partisans de « l’Ă©cologie profonde Â» du journal Earth First estimaient en 1987 que le sida Ă©tait le bienvenu comme outil de rĂ©gulation dĂ©mographique face aux menaces de surpopulation3. LĂ  oĂč des religieuxSES et politiques de tout bord saluaient l’Ă©pidĂ©mie comme une punition de Dieu contre les pĂ©dĂ©s, les tox et les autres pĂȘcheurSEs, des personnes, au nom de l’Ă©cologie, parlaient de punition de la Nature. Lundi Matin suit trĂšs exactement la mĂȘme logique : s’en sortiront ceux qui respectent les ordres du virus prophĂšte : « Ceux qui veulent vivre devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres. Â»

2/ Le virus-qui-parle le fait d’un point de vue transcendant, inĂ©luctable, sur lequel nous n’aurions pas de poids : une divinitĂ©. Le ton est celui, biblique, d’un pĂšre gourmandant des petits enfants indociles et dĂ©sobĂ©issants. Lundi Matin parle Ă  son lectorat comme Emmanuel Macron s’adresse aux citoyen-nes depuis sa premiĂšre intervention sur l’Ă©pidĂ©mie : « Demandez-vous plutĂŽt comment vous avez pu trouver si confortable de vous laisser gouverner. Â», demande Lundi Matin, qui, en posant un « vous Â» s’exclue de cette interrogation qu’il exige de son lectorat, trop bĂȘte pour s’ĂȘtre posĂ© les bonnes questions avant qu’une catastrophe n’arrive : « Sans moi, combien de temps encore aurait-on fait passer pour nĂ©cessaires toutes ces choses inquestionnables et dont on dĂ©crĂšte soudain la suspension ? Â», « Remerciez-moi de l’épreuve de vĂ©ritĂ© des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille Ă©chappatoires qui, bon an mal an, font tenir l’intenable. Sans vous en rendre compte, vous n’aviez jamais emmĂ©nagĂ© dans votre propre existence. Vous Ă©tiez parmi les cartons, et vous ne le saviez pas. Â» Pour le dire autrement, notre erreur Ă  nous, pauvres mortels, aura probablement Ă©tĂ© de ne pas avoir Ă©tĂ© assez « intelligents et subtils Â» pour vivre correctement. Et le virus est bien navrĂ© d’ĂȘtre forcĂ© de nous traiter ainsi, Ă  cause de notre inconscience : « Quelle autre façon me restait-il pour vous rappeler que le salut est dans chaque geste  ? Â»  Le virus nous donne ses bienfaits ; Ă  nous d’en faire bon usage et de cesser d’ĂȘtre des petits enfants inconscients : « Soit les gouvernants vous imposent leur Ă©tat d’exception, soit vous inventez le vĂŽtre. Soit vous vous attachez aux vĂ©ritĂ©s qui se font jour, soit vous mettez la tĂȘte sur le billot. Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d’aprĂšs Ă  partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci achĂšvera de se radicaliser. Â» Comme n’importe quel texte de droite, comme n’importe quelle thĂ©orie chrĂ©tienne du salut, la responsabilitĂ© individuelle, la conversion de chacun Ă  un discours transcendant deviennent l’alpha et l’omĂ©ga de notre succĂšs ou de notre Ă©chec – et non les facteurs sociaux et politiques sur lesquels il serait bon d’agir4. Mettons-nous donc Ă  genoux devant le dieu virus, reconnaissons ses bienfaits, sachons-en faire bon usage et inclinons-nous : Â«Remerciez-moi pour tout cela, et bienvenue sur terre ! Â»

3/ Le texte dissimule mal l’appartenance sociale de ses auteur-es et leur incapacitĂ© Ă  sen dĂ©centrer pour offrir une lecture de classe (mais aussi de race, de genre, en fonction du handicap ou de l’Ăąge) de la pandĂ©mie5 : « GrĂące Ă  moi, pour un temps indĂ©fini, vous ne travaillerez plus, vos enfants n’iront pas Ă  l’école, et pourtant ce sera tout le contraire des vacances [
] Je vous dĂ©soeuvre. Â» Lundi Matin refuse donc de s’adresser Ă  celles et ceux qui travaillent encore : les personnels hospitaliers, parmi lesquels les personnes chargĂ©es du mĂ©nage (laissĂ©es avec encore moins de protection que les soignant-es) infirmiĂšres et aides-soignantes, les aides Ă  domicile, les Ă©boueurs, les caissiĂšres, les postiers, les livreurs, brimĂ©s par les Amazon ou Deliveroo, les ouvriers des usines encore ouvertes, les cheminots et conducteurs de bus, etc. C’est-Ă -dire les travailleur-ses prĂ©caires, comptant de plus dans les secteurs les plus durs des taux majoritaires de personnes racisĂ©es. Lundi Matin invisibilise la division du travail et l’exposition accrue aux risques sanitaires, et comme ses responsables enjoignent Ă  utiliser le temps libĂ©rĂ© pour pratiquer une conversion interne et prĂ©parer la rĂ©volution6, le rĂ©sultat en est que la rĂ©volution de Lundi Matin se fera sans les travailleurs et travailleuses prĂ©caires.

Elle se fera aussi sans les travailleuses du sexe, privĂ©es de fait de revenus, et alors mĂȘme que le refus de considĂ©rer leur activitĂ© les empĂȘche de bĂ©nĂ©ficier de la solidaritĂ© nationale (elles ont lancĂ© plusieurs appels Ă  l’aide par le biais du Strass ou d’Acceptess-T).

On sait aussi que la libĂ©ration du temps, pour les personnes qui en bĂ©nĂ©ficient, ne sera pas rĂ©partie Ă©quitablement : les tĂąches mĂ©nagĂšres et domestiques seront majoritairement assumĂ©es par les femmes. Ce n’est pas trĂšs grave pour Lundi Matin : les hommes prĂ©pareront la rĂ©volution sans elles, ils en ont l’habitude.

4/ La romantisation du confinement et de la mort est aussi un marqueur de cette appartenance de classe, de race et de genre et du refus de s’en abstraire. Il faut vraiment vivre dans le confort, chez soi, pour ne pas voir les difficultĂ©s d’une vie en familles nombreuses dans 30 mĂštres carrĂ©, que vivent bon nombre de mes Ă©lĂšves. L’exposition accrue des enfants aux violences parentales, des femmes aux violences masculines et aux fĂ©minicides, l’isolement des personnes ĂągĂ©es, des personnes lourdement handicapĂ©es sont autant de rĂ©alitĂ©s qui ne troublent pas la joie des prophĂštes du virus Ă  l’image d’hommes parlant en visĂ©o-confĂ©rences de la rĂ©volution Ă  venir pendant que les femmes font la vaisselle. Il faut vraiment ĂȘtre confit dans ses privilĂšges pour ne pas voir que le contrĂŽle policier qui garantit le confinement est dĂ©terminĂ© par et renforce le racisme structurel et qu’une prioritĂ© d’un groupe rĂ©volutionnaire devrait d’en faire Ă©tat dans un tel texte. Mais pourquoi en parler quand il suffit de reprocher aux prolĂ©taires habitants dans des citĂ©s de ne pas avoir pensĂ© Ă  s’installer lĂ  oĂč il y a des jardins7 ?

Bien loin de cette rhétorique, des solidarités authentiques et révolutionnaires se sont mises en place, comme ce groupe Facebook Trans Pédés Gouines.

Et bien sĂ»r, Lundi Matin romantise la mort :  Â«Les portes de la Mort seront grand’ouvertes. Â» Comment peut-on produire ce genre de phrase sans s’imaginer qu’elles vont provoquer le fou rire ou le dĂ©goĂ»t ? Comment peut-on avoir l’idĂ©e d’Ă©crire ces formules quand l’État rĂ©quisitionne des patinoires pour y conserver les cadavres en masse qu’il anticipe ; quand les premiers tĂ©moignages de personnes ayant perdu un proche, mais ne pouvant se rendre Ă  l’enterrement, arrivent ? Bien sĂ»r, cette romantisation de la mort participe pleinement de la vision finaliste d’un virus arrivĂ© pour nous inciter Ă  la conversion rĂ©volutionnaire sous peine de perdre la vie (voir ci-dessus). Mais il nie aussi les inĂ©galitĂ©s face Ă  la maladie et Ă  la mort, en fonction de l’Ă©tat de santĂ©, de la situation sociale. Et il nie aussi qu’il est possible de faire quelque chose contre la mort, qu’on peut agir, maintenant, y compris quand on est confinĂ©, pour des actions politiques visant Ă  ce que les bonnes mesures soient prises8. L’appel Ă  prendre du temps pour prĂ©parer la rĂ©volution d’aprĂšs et Ă  ne pas s’occuper du monde social tel qu’il est maintenant n’est que l’expression de ceux qui sont convaincus que leurs privilĂšges leur Ă©pargneront le pire de la pandĂ©mie, se foutent de ceux et celles qui y sont le plus durement exposĂ©-es et ne pensent pas utile de penser au moment prĂ©sent, pour Ă©viter le pire.

Sur les rĂ©seaux sociaux, les responsables de Lundi Matin n’ont pas rĂ©pondu sur le fond Ă  leurs dĂ©tracteurs. Ils et elles les ont invectivĂ©s et justifier de la pertinence de leur prose par l’audience de leur prose. Comme le premier Cyril Hanouna venu.

Pour ma part, je fais miens les propos de Stephen Lewis lors d’une confĂ©rence mondiale contre le sida au Cap, en juillet 2009, qui remettait Ă  leur juste place les ‘bienfaits’ de l’Ă©pidĂ©mie : « Le VIH / SIDA, malgrĂ© toutes les terribles consĂ©quences humaines, a objectivement renforcĂ© les systĂšmes de santĂ©, a rĂ©uni tous les secteurs du gouvernement, de l’agriculture Ă  l’Ă©ducation, a intĂ©grĂ© des initiatives privĂ©es et publiques, a sensibilisĂ© de maniĂšre exponentielle aux consĂ©quences de l’inĂ©galitĂ© entre les sexes, a donnĂ© naissance Ă  des idĂ©es remarquablement nouvelles pour mobiliser des ressources
 tout cela amĂ©liorant inĂ©vitablement la santĂ© humaine dans son ensemble Croyez-moi, si nous pouvions rĂ©cupĂ©rer les vies que nous avons perdues, je renoncerais en un clin d’Ɠil aux gains institutionnels qui dĂ©coulent du sida. Mais nous ne pouvons pas, alors au moins ne sous-estimons pas ou ne rejetons pas les gains.»9

Je ne nierai pas que la lutte contre la pandĂ©mie (et non le virus en lui-mĂȘme, dans une vision finaliste obscurantiste, qui masque mal son darwinisme social) puisse apporter des bienfaits, et que nous ne tirions des luttes prĂ©sentes, actuelles, le ferment d’un changement radical. Mais prĂ©cisĂ©ment, ces luttes actuelles, il faut les mener, maintenant. Et on ne pourra le faire sur la base d’un tel texte.

1««Voyez donc en moi votre sauveur plutĂŽt que votre fossoyeur. Â», « Face Ă  moi, ne cĂ©dez ni Ă  la panique ni au dĂ©ni. Ne cĂ©dez pas aux hystĂ©ries biopolitiques. Â»,  Â«J’ai dĂ» me rendre Ă  l’évidence : l’humanitĂ© ne se pose que les questions qu’elle ne peut plus ne pas se poser. Â»

2« Si vous n’aviez pas Ă©tĂ© aussi rapaces entre vous que vous l’avez Ă©tĂ© avec tout ce qui vit sur cette planĂšte, vous auriez encore assez de lits, d’infirmiĂšres et de respirateurs pour survivre aux dĂ©gĂąts que je pratique dans vos poumons. Si vous ne stockiez vos vieux dans des mouroirs et vos valides dans des clapiers de bĂ©ton armĂ©, vous n’en seriez pas lĂ . Â»

3M. Bookchin, « Ecologie sociale vs Ă©cologie profonde Â», in Emilie Hache, Ecologie Politique, Ă©ditions Amsterdam, 2014

4« Que l’un vous confine dans votre intĂ©rĂȘt et l’autre dans celui de « la sociĂ©tĂ© Â», revient toujours Ă  Ă©craser la seule conduite non nihiliste : prendre soin de soi, de ceux que l’on aime et de ce que l’on aime dans ceux que l’on ne connaĂźt pas. Â»

5Le virus affirme : « Jamais l’injustice de ce monde ne sera plus criante. Â», laissant espĂ©rer une rĂ©flexion sur les causes de cette injustice. Elle n’aura pas lieu. L’injustice est une fatalitĂ©, au mĂȘme titre que le virus est une divinitĂ© transcendante.

6« Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d’aprĂšs Ă  partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci achĂšvera de se radicaliser. Â»

7« N’est-il pas suicidaire, Ă  la fin, de vivre lĂ  oĂč l’on ne peut mĂȘme pas cultiver un jardin ? Â»

8« Gardez-vous bien, cependant, de les accabler de reproches, d’incriminer leurs insuffisances. Â»

9« HIV/AIDS, for all the horrendous human consequences, has objectively strengthened health
systems, has brought together all the sectors of government from agriculture to education, has integrated private and public initiatives, has exponentially raised awareness of the consequences of gender inequality, has spawned remarkably novel ideas for raising resources 
 all of it inevitably improving human health overall. Believe me, if we could have back the lives we’ve lost, I’d relinquish in a heartbeat the institutional gains that flow from AIDS. But we can’t, so at least don’t undervalue or dismiss the gains. Â»




Source: Nantes.indymedia.org