Mai 3, 2019
Par infoLibertaire.net
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Avant-propos

Initialement Ă©crit en 2008 comme travail universitaire, l’auteur tĂ©moignait alors de sa fiertĂ© que : « la revue Argelaga ait estimĂ© que le texte devait ĂȘtre sauvĂ© de l’oubli. Et non comme un vulgaire devoir d’école, mais comme quelque chose de bien mieux, de bien plus digne et plus excitant : comme un texte militant, comme une contribution Ă  l’effort collectif. Comme un modeste apport Ă  la lutte.

Il est inutile de dire qu’au moment d’écrire ce qui suit, nous ne pouvions pas prĂ©voir la tournure que prendrait la « crise Â» actuelle. Avec ce que nous savons aujourd’hui, il est presque embarrassant de se rĂ©fĂ©rer Ă  la « restructuration capitaliste Â» qui nous inquiĂ©tait il y a dix ans (comme toujours, avec beaucoup de retard par rapport Ă  d’autres endroits). Fukushima n’était pas encore « arrivĂ© Â» ce qui explique que je me rĂ©fĂšre Ă  l’énergie nuclĂ©aire en ces termes-ci. Nous ne savions rien au sujet de la fracturation hydraulique ni d’autres nouvelles horreurs. En rĂ©sumĂ©, Ă©crire ce texte aujourd’hui prendrait une autre forme et d’autres rĂ©fĂ©rences. Toujours est-il que le voici, et le lecteur – en plus de me pardonner le « nous Â» majestatif – jugera s’il en vaut la peine. Â»

Introduction

« Nous avons le pouvoir de concilier l’activitĂ© humaine et les lois de la nature et de mener une existence plus heureuse grĂące Ă  cette rĂ©conciliation. Dans cette dĂ©marche, notre patrimoine culturel et spirituel peut venir en aide Ă  nos intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et Ă  nos impĂ©ratifs de survie. Â» – Commission mondiale sur l’environnement et le dĂ©veloppement (p. 7).

Il est impossible d’aborder la critique du concept de « dĂ©veloppement durable Â» sans se rĂ©fĂ©rer Ă  son acte de naissance, le « rapport Brundtland. Â» Rappelons-nous que ce texte – dont le nom complet est Rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le dĂ©veloppement, et qui a Ă©tĂ© publiĂ© sous le titre Ă©mouvant Notre avenir Ă  tous – a Ă©tĂ© Ă©laborĂ© sur commande de l’ONU, et prĂ©sentĂ© Ă  son AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de 1987.

Pour replacer le rapport Brundtland dans son contexte, il convient de se rappeler des circonstances historiques au moment de sa rĂ©daction, au milieu des annĂ©es 80. On assistait Ă  la phase finale de la « Guerre Froide », avec un bloc de l’Est au bord de l’effondrement et qui s’était lancĂ© dans une rĂ©forme d’ouverture aussi timide que tardive. En ce sens, les allusions rĂ©pĂ©tĂ©es du rapport Brundtland Ă  la nĂ©cessaire « participation Â» de la population pour relever le dĂ©fi du dĂ©veloppement durable peuvent ĂȘtre lues, prĂ©cisĂ©ment, comme autant de piques lancĂ©es contre le camp socialiste sclĂ©rosĂ©.

D’autre part, la totalitĂ© de l’économie capitaliste mondiale subissait un processus de profonde transformation. Il est presque devenu clichĂ© de prendre la crise pĂ©troliĂšre de 1973 comme dĂ©but de la fin du paradigme productif qui avait dominĂ© depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il ne fait aucun doute que ce choc a fortement contribuĂ© Ă  Ă©tendre aux instances de pouvoir la prĂ©occupation pour les questions Ă©cologiques, qui se reflĂšte dans le rapport Brundtland. À cette crise se sont ajoutĂ©s en 1973 d’autres facteurs comme la tendance Ă  la surproduction, l’organisation fordiste du travail, les coĂ»ts « excessifs Â» du pacte social keynĂ©sien, la non moins « excessive Â» force contractuelle accumulĂ©e par le prolĂ©tariat dans ces schĂ©mas, et la perte gĂ©nĂ©rale de lĂ©gitimitĂ© des pouvoirs en place qui s’est Ă©tendue Ă  partir de 1968.

Dans ce contexte de crise, comme on le sait, les politiques Ă©conomiques ont pris un tournant que plus tard on appellera « nĂ©olibĂ©ral ». Sans se lancer maintenant dans la discussion terminologique qui nous amĂšnerait du « nĂ©olibĂ©ralisme Â» au « postfordisme », en passant par la « mondialisation », le fait est qu’on a assistĂ© Ă  une profonde restructuration de l’ordre capitaliste. Un processus qui s’est dĂ©veloppĂ© Ă  l’échelle mondiale, affectant tous les aspects de la vie Ă©conomique, sociale et politique.

Les partisans du rapport Brundtland ont clairement dĂ©veloppĂ© leur travail dans le cadre de cette restructuration gĂ©nĂ©rale. C’est en ces temps de crise et de redĂ©finition de l’économie mondiale que prend tout son sens une affirmation comme la suivante :

AprĂšs la Seconde Guerre mondiale, le dĂ©fi de la reconstruction a Ă©tĂ© le vĂ©ritable moteur derriĂšre la mise en place de notre systĂšme Ă©conomique international d’aprĂšs-guerre. [
] Aujourd’hui, ce dont nous avons besoin, c’est une nouvelle Ăšre de croissance Ă©conomique, une croissance vigoureuse et, en mĂȘme temps, socialement et environnementalement durable.

Ceci nous amĂšne Ă  Ă©tablir une premiĂšre proposition : le rapport Brundtland – et par extension la notion de « dĂ©veloppement durable Â» – remplit une fonction de lĂ©gitimation de la restructuration du capitalisme en cours au moment de sa rĂ©daction, avec l’argument de la non-durabilitĂ© Ă©cologique du prĂ©cĂ©dent modĂšle (celui de l’aprĂšs Guerre Mondiale). Selon sa propre logique, cette lĂ©gitimation du nouveau paradigme productif – dont l’introduction s’est accompagnĂ©e de multiples tensions – s’étend Ă  de nouveaux domaines d’investissement qui vont permettre la rĂ©cupĂ©ration de l’économie capitaliste. Dit d’une autre maniĂšre, ce seront les « nouvelles technologies », qui rendent possible la mise en pratique du dĂ©veloppement durable, lequel implique certes des limites. Il ne s’agit pourtant pas de limites absolues, mais de celles qu’impose l’état actuel de nos techniques et de l’organisation sociale ainsi que de la capacitĂ© de la biosphĂšre de supporter les effets de l’activitĂ© humaine. Mais nous sommes capables d’amĂ©liorer nos techniques et notre organisation sociale de maniĂšre Ă  ouvrir la voie Ă  une nouvelle Ăšre de croissance Ă©conomique.

Nous reviendrons plus loin sur la question de la technologie. Pour le moment, nous pouvons noter que, depuis la publication du rapport Brundtland, les rĂ©formes successives du travail, les coupes sociales, les lois sur les Ă©trangers et le renforcement du code pĂ©nal tĂ©moignent de la façon dont l’organisation sociale peut ĂȘtre « ordonnĂ©e et amĂ©liorĂ©e Â» pour « ouvrir la voie Ă  une nouvelle Ăšre de croissance Ă©conomique ».

La notion de « dĂ©veloppement durable Â» et le langage du rapport Brundtland

Sur base de ces éléments, nous pouvons nous confronter à la définition canonique du développement durable, telle que définie par le rapport Brundtland. Selon ce document,

Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs.

La caractĂ©ristique premiĂšre de cette dĂ©finition est son ambiguĂŻtĂ© bien calculĂ©e, sur laquelle s’accordent tous les commentateurs du concept de dĂ©veloppement durable, qu’ils y soient favorables ou opposĂ©s. Le rapport Brundtland dans son ensemble se caractĂ©rise par la vacuitĂ© de son langage technocratique. Le phĂ©nomĂšne est habituel et se produit chaque fois qu’une bureaucratie tente d’occulter ses intentions, feignant d’exprimer ses idĂ©es.

Il ne s’agit pas ici de faire de la sĂ©miotique ni de s’embarquer dans la critique du politiquement correct. Nous souhaitons seulement faire remarquer que le concept qui nous occupe appartient Ă  cet univers discursif et que ceci doit ĂȘtre pris en compte au moment de son analyse.

Le flou dĂ©libĂ©rĂ© dans lequel sont maintenues les notions clĂ©s de « dĂ©veloppement Â» et de « besoins Â» est rĂ©vĂ©lateur. MalgrĂ© de vagues allusions Ă  un « dĂ©veloppement social Â» ou des affirmations du type dĂ©veloppement Ă©conomique et dĂ©veloppement social peuvent – et devraient – se renforcer l’un l’autre, il est clair que par « dĂ©veloppement Â» on entend ici la continuitĂ© et l’accĂ©lĂ©ration de l’accumulation du capital, en ce compris la nĂ©cessaire expansion de ses bases physiques – extraction, transformation, production, transport et distribution –, toutes polluantes. Un dĂ©veloppement et une expansion qui n’admettent en aucun cas des « limites absolues Â» mais relatives : des « limitations Â» flexibles qui ploieront sous la pression des avancĂ©es technologiques. En ce qui concerne les « besoins », on reste dans la mĂȘme indĂ©finition, bien commode. Ils pourraient ĂȘtre ceux d’un EuropĂ©en de classe supĂ©rieure, ou d’un Africain de classe infĂ©rieure, ou le juste milieu entre ces deux positions. De mĂȘme, la « gĂ©nĂ©ration prĂ©sente Â» et les « gĂ©nĂ©rations futures Â» sont considĂ©rĂ©es comme des ensembles indiffĂ©renciĂ©s et homogĂšnes, comme si toute sorte d’inĂ©galitĂ©s sociales n’avaient aucune relation avec la « capacitĂ© de rĂ©pondre Ă  ses propres besoins Â» et avec la dĂ©finition concrĂšte de ces besoins.

Le rapport Brundtland est donc euphĂ©mique et ambigu dans l’énoncĂ© du problĂšme, dans les catĂ©gories qu’il utilise pour l’analyser, et dans les solutions qu’il propose pour le rĂ©soudre. Il en rĂ©sulte qu’il est aisĂ©, grĂące Ă  la perspective offerte par les dĂ©cennies Ă©coulĂ©es, de montrer le caractĂšre illusoire de ces « solutions Â» : la technologie, l’intervention Ă©tatique, la recherche de rentabilitĂ©, les Ă©nergies renouvelables, la « participation effective Â» de la population


Mais durant ces dĂ©cennies – et ceci constitue notre seconde proposition – le rapport a satisfait pleinement Ă  une autre de ses fonctions : crĂ©er de la confusion. Comme pour miner le terrain, la Commission mondiale pour l’environnement et le dĂ©veloppement durable a semĂ© une multitude de concepts Ă©quivoques – rĂ©sumĂ©s dans celui de « dĂ©veloppement durable Â» – dans lesquels la critique Ă©cologique s’est embourbĂ©e, perdant un temps prĂ©cieux Ă  voir venir ce qui approchait. Les critiques se sont vus placĂ©s sur la dĂ©fensive et forcĂ©s de prĂ©ciser tout ce que le rapport Brundtland laissait dĂ©libĂ©rĂ©ment dans l’ombre. Le dĂ©bat autour du rapport Brundtland a servi dans une certaine mesure Ă  affiner l’arsenal conceptuel de l’écologie politique mais Ă  quoi bon quand on voit les horreurs qui ont pris corps depuis, et le fait que les apports les plus lucides sont noyĂ©s dans le magma des discours vides et rĂ©pĂ©titifs.

Il faut signaler que certains dĂ©fenseurs du concept de dĂ©veloppement durable ne voient pas dans son ambiguĂŻtĂ© un dĂ©faut ou une limite, mais une vertu supplĂ©mentaire. L’argument est double. En premier lieu, « l’amplitude Â» du concept permet un large jeu pour l’énonciation de diffĂ©rentes positions, de sorte que la croissance exponentielle de la confusion autour du thĂšme est interprĂ©tĂ©e comme un « enrichissement ». En deuxiĂšme lieu, l’absence de dĂ©finition du dĂ©veloppement durable a Ă©tĂ© un succĂšs dans la mesure oĂč elle a permis d’établir un « large consensus »  sur quoi ? Sur le dĂ©veloppement durable, naturellement.

Le rapport Brundtland est peut-ĂȘtre le paradigme suprĂȘme de la traduction de la problĂ©matique Ă©cologique en jargon technocratique. Ou, si on prĂ©fĂšre, de l’invention d’un jargon Ă©co-technocratique, un nouveau champ sĂ©mantique dans le centre duquel brille avec force la notion de dĂ©veloppement durable. Ce champ sĂ©mantique se fonde sur l’acceptation de l’économie capitaliste et de ses besoins, Ă  l’intĂ©rieur duquel s’intĂšgrent les « considĂ©rations environnementales Â» ou la « perspective Â» de celles-ci. Dans le mĂȘme temps, il offre, grĂące Ă  l’ambiguĂŻtĂ© de ses formulations, la flexibilitĂ© suffisante pour permettre la mise en scĂšne de nombreux dĂ©bats. Finalement, il se constitue en barĂšme de la lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique de tout discours Ă©cologiste, qui sera tantĂŽt trop « radical Â» ou trop « utopique », etc., Ă  mesure qu’il s’éloignera de ses postulats.

De lĂ , nous Ă©tablirons une troisiĂšme proposition : que le rapport Brundtland et sa devise du dĂ©veloppement durable tendent Ă  la neutralisation de la problĂ©matique Ă©cologique. Non Ă  la neutralisation effective du dĂ©sastre Ă©cologique, mais bien Ă  celle de ses Ă©ventuels effets dĂ©stabilisateurs. OpĂ©ration nĂ©cessaire en raison de l’évidence croissante que le dĂ©sastre Ă©cologique ait pu (et puisse) justifier la contestation du capitalisme et de la sociĂ©tĂ© industrielle. De mĂȘme, le rapport vise Ă  rĂ©duire au silence les voix critiques qui, depuis les annĂ©es 1960, ont Ă©tĂ© soulevĂ©es dans le monde scientifique et acadĂ©mique. Parmi ces voix, se distinguent celles de Herman E. Daly et, par-dessus toutes, celle de l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen.

Cette neutralisation de la problĂ©matique Ă©cologique s’effectue par sa reconnaissance et sa subordination simultanĂ©e Ă  l’univers Ă©conomique capitaliste, tous deux synthĂ©tisĂ©s dans la notion de dĂ©veloppement durable. Le processus ne se limite pas Ă  un niveau purement conceptuel : l’énonciation du concept et sa diffusion massive aprĂšs le Sommet de Rio (1992) ont conduit Ă  des effets bien concrets, puisque cet outil linguistique et discursif remplit plusieurs fonctions prĂ©cises : a) doter les pouvoirs publics – du local Ă  l’international – d’un discours Ă©cologique unitaire, permettant l’entrĂ©e en scĂšne d’un « Ă©cologisme institutionnel » ; b) favoriser l’intĂ©gration systĂ©mique d’une part importante du mouvement Ă©cologique ; c) Ă©tablir par une formule publicitaire efficace (dĂ©veloppement + durable) l’idĂ©e de la convergence des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et Ă©cologiques, ouvrant la voie Ă  la constitution d’un « marchĂ© vert ».

La somme de ces fonctions, avec tout ce qu’elles impliquent, est la forme concrĂšte de la neutralisation de la problĂ©matique Ă©cologique. Il commence donc Ă  apparaĂźtre clairement que le rapport Brundtland n’a pas seulement Ă©tĂ© un vƓu pieux mais bien un outil linguistique et discursif qui a jouĂ© son rĂŽle dans la rĂ©vision et la restauration de certaines des machines les plus obsolĂštes du capitalisme.

Qu’est-il arrivĂ© au dĂ©veloppement durable ?

La majeure partie des propositions du rapport Brundtland pour concilier Ă©conomie et environnement pouvaient, dĂ©jĂ  en 1987, ĂȘtre dĂ©montĂ©es d’un point de vue purement thĂ©orique. D’autres, avec plus de compĂ©tences et de connaissances que nous, s’y sont consacrĂ©s depuis. Nous allons donc nous en tenir aux faits, et rĂ©aliser un bilan des progrĂšs du dĂ©veloppement durable depuis que le rapport Brundtland a reçu les applaudissements de l’ONU et les subventions de la Fondation Ford et de la Carnegie Corporation. Dans la littĂ©rature sur le sujet, les lamentations abondent sur le peu qui a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©, de mĂȘme que les signes de perplexitĂ© Ă  la lumiĂšre du fait que plus on parle de dĂ©veloppement durable, plus il semble s’éloigner, et plus nous nous rapprochons du dĂ©sastre Ă©cologique ou Ă©nergĂ©tique.

ÉlaborĂ© durant une pĂ©riode de transition, le rapport Brundtland ne pouvait Ă©chapper Ă  certaines contradictions. Une des principales caractĂ©ristiques de la restructuration capitaliste, dans laquelle il faut situer le texte, a Ă©tĂ© la perte progressive de l’autonomie – ou souverainetĂ©, si on prĂ©fĂšre – des États, contre l’échelle globale Ă  laquelle agissent les capitaux. NĂ©anmoins, le rapport assigne prĂ©cisĂ©ment Ă  ces États la mission d’imposer Ă  une Ă©conomie globalisĂ©e un minimum de discipline Ă©cologique : en derniĂšre analyse, le dĂ©veloppement durable est bien une affaire de volontĂ© politique . Et Ă  cette Ă©chelle mondiale :

L’intĂ©gration des dimensions Ă©conomique et Ă©cologique dans les systĂšmes lĂ©gislatifs et de prise de dĂ©cisions nationaux doit se retrouver Ă  l’échelle internationale.

Deux dĂ©cennies de fondamentalisme nĂ©olibĂ©ral ont rĂ©duit Ă  leurs justes termes cette dĂ©claration de bonnes intentions. On ne peut attendre que bien peu de la part d’États en concurrence dĂ©sespĂ©rĂ©e pour attirer des investissements et donner toutes sortes de facilitĂ©s aux grandes entreprises, en plus d’ĂȘtre submergĂ©es par une vague de privatisation qui affecte Ă©galement les ressources de bases comme l’eau, etc. Sur le plan international, le protocole de Kyoto et tout ce qui l’a accompagnĂ© donnent un aperçu de ce Ă  quoi il faut s’attendre. Les timides lĂ©gislations, adoptĂ©es pour la galerie, ou pour faire face Ă  des situations ponctuellement scandaleuses, ne peuvent mĂȘme pas commencer Ă  attĂ©nuer les effets du dĂ©sastre Ă©cologique, compte tenu que son ampleur rĂ©clame un changement structurel complet.

Ces pouvoirs publics nationaux et internationaux qui doivent veiller Ă  l’intĂ©gration des considĂ©rations Ă©conomiques et environnementales dans la prise de dĂ©cisions opĂšrent en gĂ©nĂ©ral en dĂ©lais fixes de quatre ans, rĂ©orientant leurs activitĂ©s en fonction de situations conjoncturelles et soumis Ă  tout moment, comme cela a Ă©tĂ© dit, Ă  la pression des mouvements du capital. Leur vulnĂ©rabilitĂ© se dĂ©multiplie dans le cas de pays soumis au nĂ©ocolonialisme, dont le problĂšme immĂ©diat paraĂźt ĂȘtre le sous-dĂ©veloppement insoutenable plus que son contraire. Dans le cas des gouvernements de pays « dĂ©veloppĂ©s », toute mesure qui tendrait sĂ©rieusement vers la durabilitĂ© – en ce compris Ă  une durabilitĂ© « molle Â» – supposerait l’effondrement immĂ©diat de leur base Ă©lectorale, car cela impliquerait nĂ©cessairement une rĂ©duction drastique de ce que nous entendons par « niveau de vie ». Dans ces conditions, il est illusoire d’espĂ©rer que ces pouvoirs se soumettent aux exigences du long terme, qui Ă©chappent Ă  leurs prĂ©occupations directes mais attentent ouvertement Ă  une foule d’intĂ©rĂȘts Ă  court terme, dont les implications sont frappantes et immĂ©diates.

Selon le rapport Brundtland, un autre des acteurs qui devrait nous mener vers le dĂ©veloppement durable relĂšverait de l’intĂ©rĂȘt Ă©conomique pur des entreprises : les solutions qui amĂ©liorent l’efficacitĂ© de l’énergie sont souvent Ă©conomiquement rentables. Ou encore : Un meilleur rendement des ressources Ă©nergĂ©tiques et autres ressources comportent des avantages sur le plan de l’environnement mais peut Ă©galement permettre une rĂ©duction des coĂ»ts. L’idĂ©e est rĂ©itĂ©rĂ©e de nombreuses fois sur le mĂȘme ton. Mis Ă  part le fait que ce qui sous-tend ici est le dogme libĂ©ral selon lequel chacun profite Ă  la sociĂ©tĂ© en cherchant son bĂ©nĂ©fice personnel, il saute aux yeux que ces affirmations sont vides de sens. À quoi bon, en termes Ă©cologiques, diminuer la dĂ©pense d’énergie par unitĂ© de production, si l’objectif poursuivi est que la production mondiale ne cesse d’augmenter ? Deux dĂ©cennies de nouvelles technologies, d’innovations prĂ©tendument Ă©cologiques, n’ont pas palliĂ© au problĂšme mais l’ont aggravĂ©. Et ceci sans compter le coĂ»t Ă©cologique supplĂ©mentaire que supposent la recherche et le dĂ©veloppement, ainsi que la production de telles innovations.

Pour « rendre plus efficace l’utilisation de l’énergie », le concours de la technologie Ă©tait essentiel. C’est en grande partie Ă  elle que le rapport Brundtland fie l’accomplissement de son programme. Nous commençons aujourd’hui Ă  ĂȘtre en mesure d’apprĂ©cier l’équilibre Ă©cologique si favorable qu’apportent les nouvelles technologies comme l’ingĂ©nierie gĂ©nĂ©tique, qui, selon toutes les indications, va impulser le prochain soubresaut du capitalisme. Quant Ă  l’informatique, principal protagoniste de la restructuration commencĂ©e dans les annĂ©es septante, elle ne rĂ©unit pas plus de mĂ©rites. Outre le coĂ»t Ă©cologique direct de fabrication et de distribution de milliards d’ordinateurs, la « rĂ©volution informatique Â» a permis au capital d’opĂ©rer Ă  une vitesse et Ă  un niveau ce complexitĂ© inconnus jusqu’alors. Cela a aussi, inĂ©vitablement, accĂ©lĂ©rĂ© le rythme de ses activitĂ©s destructrices. De plus, il n’existait ni n’existe aucune raison logique de croire que la technologie puisse ĂȘtre Ă  tout moment Ă  la hauteur des exigences Ă©cologiques d’un dĂ©veloppement continu. En dĂ©pit du rapport Brundtland, les lois de la physique imposent des limites absolues que la technologie ne peut outrepasser. Le nier, c’est entrer dans le domaine de la superstition ou de la science-fiction.

Les Ă©nergies renouvelables et le recyclage aussi devraient jouer un rĂŽle dans la rĂ©alisation de l’objectif du dĂ©veloppement durable, sans qu’il soit nĂ©cessaire de s’étendre de trop sur ces points. À ce stade, personne ne croit sĂ©rieusement que les niveaux actuels de consommation Ă©nergĂ©tique puissent se maintenir Ă  l’aide de sources renouvelables – ce qu’affirme avec aplomb le rapport Brundtland –, et parmi ceux qui prennent des postures guerriĂšres face au prĂ©visible Ă©puisement des combustibles fossiles, rĂ©apparaissent avec force les partisans de l’énergie nuclĂ©aire. Quant au recyclage de matĂ©riaux, ce n’est pas seulement que son impact global serait insuffisant, mais il s’agit simplement d’une vue de l’esprit, car il nĂ©cessite dans bien des cas un coĂ»t Ă©nergĂ©tique Ă©quivalent ou supĂ©rieur Ă  la production ex novo, et cela souvent par le biais de procĂ©dĂ©s polluants.

À la suite des acteurs de durabilitĂ© Ă©numĂ©rĂ©s dans le rapport Brundtland, la « participation et l’implication Â» de la population n’a pas Ă©tĂ© nĂ©cessaire, si ce n’est pour nous inculquer un disciplinement « civique Â» strict en matiĂšre de recyclage, ou pour que nous Ă©conomisions l’eau lorsque nous nous douchons ou nous lavons les dents, afin que les riches puissent continuer Ă  arroser leurs terrains de golf sans qu’aucune hostilitĂ© sociale ne les Ă©clabousse. Ce qui a gagnĂ© du terrain, c’est le rejet et l’opposition des populations face Ă  de nombreux abus Ă©cologiques et sociaux, gĂ©nĂ©ralement confrontĂ©s au mĂ©pris ou Ă  la rĂ©pression par ces mĂȘmes pouvoirs qui devaient veiller Ă  « l’intĂ©gration des considĂ©rations Ă©conomiques et environnementales dans la prise de dĂ©cisions. Â»

En rĂ©sumĂ©, cette brĂšve rĂ©trospective permet de comprendre que le rapport Brundtland jouait avec des dĂ©s pipĂ©s. DerriĂšre l’écran de fumĂ©e de ses formulations idĂ©alistes, s’est perpĂ©tuĂ© le jeu de la politique et de l’économie, selon leurs rĂšgles rĂ©elles, respectivement Ă©noncĂ©es par Machiavel et par Marx. Par consĂ©quent, si nous avons quelque peu abordĂ© la politique, nous aimerions nous tourner vers l’économie dans la section suivante.

Économie, dĂ©veloppement et « durabilitĂ© Â»

Le rapport Brundtland est entiĂšrement traversĂ© par une sorte d’appel interclassiste Ă  nous prĂ©occuper de cet « avenir Ă  tous Â» qui lui a donnĂ© son titre. Le destinataire de cet appel semble ĂȘtre l’humanitĂ© dans son ensemble, dont la bonne volontĂ©, basĂ©e sur « l’intĂ©rĂȘt commun Â» viendra ĂȘtre le moteur ultime du dĂ©veloppement durable. NĂ©anmoins, c’est un fait que ceux qui dĂ©tiennent le plus de pouvoir pour inverser cette situation de catastrophe Ă©cologique et sociale sont prĂ©cisĂ©ment ceux les moins intĂ©ressĂ©s Ă  le faire, vu que le systĂšme Ă©conomique qui entretient leurs privilĂšges est le mĂȘme qui dĂ©truit la planĂšte Ă  toute vitesse.

IndĂ©pendamment des intĂ©rĂȘts de classe, au niveau des intĂ©rĂȘts individuels, la situation n’est pas diffĂ©rente, parce que le dĂ©sastre Ă©cologique n’atteindra pas – n’atteint pas – tout le monde de façon Ă©gale. Plus les revenus sont Ă©levĂ©s, moins les motifs de prĂ©occupation sont immĂ©diats. Et je parle de prĂ©occupation directe pour la survie-mĂȘme, non de prĂ©occupations humanistes ou de conscience Ă©cologique. À mesure que la situation se dĂ©grade, nous verrons les riches monopoliser les ressources qui s’amenuisent, grĂące Ă  la hausse des prix, et se reclure dans des paradis inaccessibles plus ou moins verts. Ce ne sera rien de plus que la continuation en droite ligne d’un processus dĂ©jĂ  en cours. S’il se manifeste aujourd’hui par la sĂ©grĂ©gation classiste de l’espace urbain et par des obstacles toujours plus impĂ©nĂ©trables placĂ©s Ă  l’encontre des mouvements internationaux du prolĂ©tariat, demain, ce seront des citadelles Ă©quipĂ©es de vidĂ©osurveillance et une rĂ©ponse armĂ©e.

Il y a quelques faits – la barriĂšre de Melilla, celle États-Unis/Mexique, ou des territoires palestiniens – au sujet desquels il ne sera jamais inutile de se rappeler la rhĂ©torique de la Guerre Froide sur le mur de Berlin et le « Rideau de Fer », et de constater le positionnement actuel de ceux qui Ă©taient alors les champions de la libertĂ© de mouvement.

Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas d’un problĂšme moral selon lequel les riches, les puissants seraient bons ou mauvais, Ă  titre individuel ou collectif. DĂ©noncer leur « mĂ©chancetĂ© Â» serait vide de sens, tout comme en appeler Ă  leur bonne volontĂ©, ce qui est justement ce que fait le rapport Brundtland. Le problĂšme n’est pas Ă  chercher dans les dĂ©ficiences Ă©thiques des Ă©lites qui nous gouvernent, mais dans le fonctionnement du systĂšme capitaliste lui-mĂȘme. Une Ă©conomie rĂ©gie par la logique de l’accumulation, par la recherche d’une croissance indĂ©finie tendant tendanciellement vers l’infini. Sa survie consiste prĂ©cisĂ©ment en sa propre croissance dynamique. Et on ne peut perdre de vue que le capitalisme est insĂ©parable, en derniĂšre instance, de sa base matĂ©rielle, et que la croissance d’une Ă©conomie capitaliste ne peut se produire sans le dĂ©veloppement de cette base qui percute et se rĂ©percute sur l’environnement.

Le capital et son accumulation ne cessent d’ĂȘtre des abstractions, et donc peuvent thĂ©oriquement croĂźtre indĂ©finiment. Que cela nous place tous sur une trajectoire menant droit Ă  la collision avec le caractĂšre fini de l’énergie et des ressources environnementales ne va en rien modifier la nature du processus Ă©conomique capitaliste. Celui-ci n’est sorti de la tĂȘte de personne, il n’est pas nĂ© de la volontĂ© consciente de quiconque, et il est absurde de croire qu’un acte de volontarisme (de qui ?) puisse modifier ses rĂšgles abstraites pour les concilier avec la rĂ©alitĂ© concrĂšte de l’environnement.

Mais il y a une raison supplĂ©mentaire pour ne pas compter sur le cadre Ă©conomique capitaliste pour qu’il contienne le dĂ©sastre Ă©cologique et c’est que le dĂ©sastre lui-mĂȘme est devenu rentable. Le dĂ©sastre Ă©cologique stimule de nombreux processus Ă©conomiques : recherche, dĂ©veloppement, production de technologies, Ă©quipements et produits « verts Â» en tous genres, gestion et prĂ©vention de catastrophes, gestion des dĂ©chets et recyclage, et ainsi de suite. Que le Prestige flotte ou qu’il coule, le croupier empoche la mise. Quand on voit que le consommateur est attirĂ© par des messages Ă©cologico-publicitaires – en ce compris ceux des industries et des sociĂ©tĂ©s les plus destructrices qu’ait connues l’Histoire –, on comprend Ă  quoi a pu servir la « conscience Ă©cologique globale ».

Quand on en arrive Ă  breveter les organismes vivants (dont la cote augmente Ă  mesure qu’ils s’approchent de l’extinction) ou Ă  acheter et vendre des quotas de pollution, on comprend mieux Ă  quoi a servi la traduction des ressources naturelles par les mĂ©thodes Ă©conomiques de quantification, et Ă  quel point certains ont bien fait leur travail, qui se prĂ©sentaient comme dĂ©fenseurs de l’environnement depuis la sphĂšre des sciences Ă©conomiques. Et ces rĂ©alisations, comme signalĂ© prĂ©cĂ©demment, n’auraient pas Ă©tĂ© possibles sans la novlangue confuse du rapport Brundtland, qui a rĂ©ussi Ă  fixer dans toutes les tĂȘtes l’idĂ©e qu’économie et Ă©cologie ne sont pas seulement compatibles mais complĂ©mentaires.

La seule chose qui se dĂ©gage clairement de la dĂ©finition du dĂ©veloppement durable est qu’il implique une projection dans le futur. Il propose humblement Ă  l’économie d’établir certaines limites Ă  son dĂ©veloppement actuel, en vue de son dĂ©veloppement futur. Ou, si on prĂ©fĂšre, de faire passer le long terme avant le court terme. Mais une Ă©conomie capitaliste ne peut se restreindre « volontairement », parce qu’elle s’alimente de sa propre inertie. Lorsque cette impulsion s’épuise, l’économie entre en crise. L’économie capitaliste ne peut se permettre, au nom de « notre avenir Ă  tous », aucune forme de limitation effective, qu’elle procĂšde des pouvoirs publics ou de quelque autre instance. L’économie capitaliste ne tolĂšre d’intervention Ă©tatique consĂ©quente qu’en cas de nĂ©cessitĂ©, littĂ©ralement, pour sa survie. Les cas les plus extrĂȘmes, nous les tenons des États-Unis et de l’Allemagne aprĂšs le krach de 1929 et dans toute l’Europe occidentale aprĂšs la Seconde Guerre mondiale. Dans chaque cas, pour que les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques renoncent Ă  leur autonomie, il a fallu des dĂ©sastres consommĂ©s et non des dĂ©sastres annoncĂ©s.

Critique de la critique de la notion de développement durable

En dehors des cas citĂ©s, pour soumettre l’économie Ă  une volontĂ© politique collective, une rĂ©volution a toujours Ă©tĂ© nĂ©cessaire, et cela s’est seulement vĂ©rifiĂ© historiquement dans des Ă©conomies capitalistes faiblement dĂ©veloppĂ©es avec de fortes survivances des modes de production antĂ©rieurs. Il faut souligner que les pays « socialistes Â» – c’est-Ă -dire, de propriĂ©tĂ© Ă©tatique et Ă  planification Ă©conomique centralisĂ©e – ne se sont pas montrĂ©s moins destructeurs que ceux capitalistes en ce qui concerne l’environnement. Pour certains auteurs, cela invaliderait la critique Ă©cologique du capitalisme, qui devrait se rapporter Ă  « l’industrialisme Â» quelle que soit son idĂ©ologie. Outre le fait que le systĂšme Ă©conomique des rĂ©gimes du « socialisme rĂ©el Â» peut ĂȘtre caractĂ©risĂ© en toute rigueur comme capitalisme d’État (comme le font divers courants marxistes), il importe de faire ici quelques remarques : a) l’industrie telle que nous la connaissons, et par extension, l’ « industrialisme Â» (si une telle chose existe) est un vĂ©ritable produit du dĂ©veloppement capitaliste ; b) le capitalisme a commencĂ© Ă  se montrer ravageur pour l’environnement dĂšs ses phases prĂ©industrielles, quoique assez logiquement Ă  une moindre Ă©chelle ; c) l’ « industrialisme Â» dĂ©mentiel de l’URSS n’est pas seulement le produit d’une idĂ©ologie, mais aussi de la course industrielle et Ă  l’armement dĂ©sespĂ©rĂ©e avec les puissances impĂ©rialistes Ă  laquelle elle s’est vue forcĂ©e aprĂšs qu’ait Ă©chouĂ© la contagion rĂ©volutionnaire en Europe, suite Ă  la PremiĂšre Guerre mondiale.

Pour toutes ces raisons, je crois que le constat des dĂ©sastres Ă©cologiques survenus en URSS et dans ses satellites n’invalide finalement pas l’attribution du problĂšme Ă  la dynamique propre du capitalisme. La dĂ©rive actuelle de la RĂ©publique Populaire de Chine permettra d’intĂ©ressantes rĂ©flexions Ă  ce sujet, si le dĂ©bat Ă©cologique ne se voit pas abandonnĂ© suite Ă  l’écroulement du bloc de l’Est. Michael Jacobs a prononcĂ© une observation intĂ©ressante lors des derniers rebondissements de ce dĂ©bat. Selon lui, Ă©tant donnĂ© les conditions idĂ©ologiques nĂ©cessaires, il aurait Ă©tĂ© plus facile d’introduire des mesures menant Ă  la durabilitĂ© dans les pays « socialistes Â» que dans ceux capitalistes, prĂ©cisĂ©ment en vertu de la centralisation de l’économie et de sa subordination au domaine politique.

Ce que ce commentaire comporte implicitement, c’est ce que tous les auteurs pensent mais qu’aucun n’exprime ouvertement : que mettre un frein effectif Ă  la croissance Ă©conomique requerrait des mesures dictatoriales. Pour Ă©tablir une Ă©conomie intĂ©gralement soumise aux critĂšres de rationalitĂ© Ă©cologique et sociale, un processus rĂ©volutionnaire constituant sera bien sĂ»r inĂ©vitable, dont l’éventualitĂ© est douteuse avant le dĂ©sastre vers lequel nous nous dirigeons.

En ligne avec ce qui prĂ©cĂšde, nous aimerions signaler, sans ironie aucune, que le camp « socialiste Â» nous a fourni ce qui est peut-ĂȘtre l’unique exemple au XXe siĂšcle d’une diminution volontariste de la croissance Ă©conomique et de durabilitĂ© d’un pays entier. Je me rĂ©fĂšre au Cambodge sous le rĂ©gime de Pol Pot et des Khmers Rouges (1975-1979). La diminution de population que tous les auteurs considĂšrent indispensable Ă  la durabilitĂ© s’est opĂ©rĂ©e lĂ -bas non seulement en raison de la guerre mais aussi de l’assassinat systĂ©matique de tous les dissidents ou suspectĂ©s de l’ĂȘtre, en plus de tous ceux qui avaient fait des Ă©tudes, parlaient une langue Ă©trangĂšre, etc. Le taux de mortalitĂ© continuait Ă  augmenter et celui de natalitĂ© Ă  baisser, lorsque la population urbaine survivante a Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©e de force Ă  la campagne pour pratiquer une agriculture de subsistance sans circulation monĂ©taire. Ce qui avait rĂ©solu au passage le problĂšme Ă©cologique de l’approvisionnement des villes. Du moins jusqu’à ce que l’intervention militaire vietnamienne ne vienne mettre fin Ă  l’expĂ©rience.

Personne ayant toute sa tĂȘte ne voudra atteindre la durabilitĂ© ni Ă  ce prix, ni par ces moyens. Mais je rappelle cet exemple car frĂ©quemment, les alternatives proposĂ©es par quelques critiques du dĂ©veloppement durable sont aussi indĂ©finies et irrĂ©elles que l’objet de leur critique, et Ă©vitent de mentionner dans quel cadre politique et Ă©conomique concret ces alternatives pourraient s’appliquer. Un exemple de cela est la proposition de « croissance zĂ©ro », basĂ©e sur l’idĂ©e d’une « Ă©conomie stationnaire Â» qu’a lancĂ©e dans les annĂ©es 70 l’économiste Herman E. Daly. Il en est venu Ă  Ă©tablir ses prĂ©mices de la maniĂšre suivante :

Une Ă©conomie stationnaire est une Ă©conomie avec des stocks constants de population et d’artefacts, maintenue Ă  un certain niveau dĂ©sirĂ© et suffisant par de faibles taux de production intermĂ©diaires, c’est-Ă -dire par les flux de matiĂšre et d’énergie les plus faibles possibles depuis le premier stade de la production jusqu’au dernier stade de la consommation.

Une Ă©conomie stationnaire, vise donc des niveaux stables ou lĂ©gĂšrement fluctuants de population et de consommation d’énergie et de matĂ©riaux. Les taux de natalitĂ© Ă©galent les taux de mortalitĂ©, et les taux de production Ă©galent les taux d’amortissement.

L’objectif visĂ© est celui d’une sociĂ©tĂ© capable de se maintenir indĂ©finiment avec les ressources finies que fournit l’environnement. Ce que Daly ne prĂ©cise pas, ce sont quelques questions fondamentales telle la structure de la propriĂ©tĂ© et du pouvoir politique dans ce tableau bucolique de durabilitĂ©. Il ne donne pas non plus de suggestion quant aux moyens pour atteindre ces rĂ©sultats, Ă  l’image des partisans de la plus rĂ©cente thĂ©orie de la « dĂ©croissance », qui, comme son nom l’indique, propose la rĂ©duction de l’activitĂ© Ă©conomique jusqu’à ce qu’elle atteigne un cadre durable. Ainsi, ces « alternatives Â» ne font que bĂątir des chĂąteaux en Espagne, quoique bien profilĂ©s, avec profusion de statistiques, graphiques et autres formules mathĂ©matiques. Ce qui fait bien rire Georgescu-Roegen :

À n’en point douter, la croissance actuelle doit non seulement cesser, mais ĂȘtre inversĂ©e. Mais quiconque croit pouvoir Ă©crire un projet pour le salut Ă©cologique de l’espĂšce humaine ne comprend pas la nature de l’évolution ni mĂȘme de l’histoire, qui ne s’apparente pas Ă  un processus physico-chimique prĂ©visible et contrĂŽlable comme la cuisson d’un Ɠuf ou le lancement d’une fusĂ©e vers la lune mais qui consiste en une lutte permanente dans des formes constamment nouvelles.

Quand ces questions se prĂ©sentent comme objectives et non comme de pures spĂ©culations thĂ©oriques, c’est-Ă -dire, quand se pose le problĂšme des moyens – chose qui n’arrive pas toujours –, le commun des auteurs liĂ©s au monde acadĂ©mique ou scientifique proposent deux solutions. L’une, purement idĂ©aliste, livre tout Ă  la fameuse « conscience Ă©cologique globale Â» qui, Ă©tendue Ă  un certain niveau, donnera lieu Ă  un incertain saut qualitatif par lequel le miracle arrivera. L’autre, d’origine social-dĂ©mocrate, se fie pleinement Ă  l’intervention de l’État, soumis Ă  la noble pression de ses citoyens. Et bien que nous ayons dĂ©jĂ  critiquĂ© cette perspective en se rĂ©fĂ©rant au rapport Brundtland, il faut ajouter que la conversion exemplaire des Verts allemands Ă  la realpolitik laisse toujours moins de marge pour des illusions de ce type.

Pour le rĂ©pĂ©ter clairement, une Ă©conomie « stationnaire Â» ou « durable Â» ne sera possible sans un effondrement prĂ©alable de l’ordre capitaliste, ou une rupture rĂ©volutionnaire d’avec ce mĂȘme ordre, ou les deux Ă  la fois, ou l’un avant l’autre. Il est illusoire de croire Ă  une perpĂ©tuation « stationnaire Â» ou « statique Â» des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques capitalistes qui se restreindraient « volontairement Â» Ă  un certain seuil d’accumulation ou de profit, afin de ne pas compromettre son existence future. Le capital immobile est du capital mort, prier le capitalisme de s’arrĂȘter c’est lui demander de nous faire la faveur de se suicider


Conclusions

La notion de dĂ©veloppement durable ne constitue en aucune maniĂšre une sorte de programme de lutte contre le dĂ©sastre Ă©cologique, pas mĂȘme du point de vue patronal ou institutionnel. Elle ne prĂ©tend pas l’ĂȘtre, seulement le paraĂźtre. Nous sommes face Ă  un travail d’ingĂ©nierie idĂ©ologique qui doit ĂȘtre compris dans le contexte de l’entrĂ©e du capitalisme dans une nouvelle phase de son dĂ©veloppement, et de la prise de positions par rapport Ă  un prĂ©visible aprĂšs Guerre Froide et des problĂšmes – comme celui Ă©cologique – qui vont se rendre inĂ©vitables. Au cours de cet article, nous avons abordĂ© quelques-unes des fonctions rĂ©elles que ce concept devait remplir Ă  nos yeux, et qu’il a rempli grĂące Ă  sa diffusion massive par la voie des pouvoirs qu’il sert :

  • La lĂ©gitimation de la restructuration capitaliste en cours, lĂ©gitimation nĂ©cessaire dans la mesure oĂč ce processus ne pouvait ĂȘtre menĂ© Ă  bien sans tensions et rĂ©sistances en tous genres. L’argument de lĂ©gitimation central a Ă©tĂ© la « non-durabilitĂ© Â» du paradigme productif de l’aprĂšs Guerre Mondiale et la prĂ©sumĂ©e « durabilitĂ© Â» qu’apporterait un capitalisme rĂ©novĂ©. La vĂ©ritable motivation sous-jacente Ă©tait l’épuisement manifeste du paradigme fordiste-keynĂ©sien, et non son haut degrĂ© de nocivitĂ© Ă©cologique, que le nouveau paradigme a mĂȘme rĂ©ussi Ă  multiplier.
    La lĂ©gitimation subsidiaire de « nouvelles technologies Â» prĂ©tendument plus acceptables pour l’environnement. Des technologies qui impliquaient la liquidation socialement traumatique d’industries obsolĂštes, ou entraĂźnaient – dans le cas de l’ingĂ©nierie gĂ©nĂ©tique – des coĂ»ts Ă©thiques intolĂ©rables.

  • L’altĂ©ration de la vraie mesure, de la vraie portĂ©e et pour ainsi dire, de la vraie nature du problĂšme Ă©cologique. Pour ce faire, il a Ă©tĂ© nĂ©cessaire d’introduire un puissant vecteur de confusion Ă  l’intĂ©rieur du mouvement Ă©cologiste et du dĂ©bat acadĂ©mique et scientifique autour des questions Ă©cologiques. Ce vecteur a Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment la notion de dĂ©veloppement durable.

  • Ce que nous avons dĂ©fini maladroitement comme « neutralisation de la problĂ©matique Ă©cologique », en la prĂ©sentant comme une variable de plus de la problĂ©matique capitaliste, Ă  laquelle elle se trouve subordonnĂ©e. Cette neutralisation se concrĂ©tise Ă  son tour par :

    • L’ouverture de la perspective idĂ©ologique qui a rendu possible l’existence d’un « Ă©cologisme d’État », caractĂ©risĂ© par sa modĂ©ration et largement respectueux des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques. Écologisme d’Etat qui servira finalement Ă  lĂ©gitimer toute sorte d’interventions Ă©tatiques au bĂ©nĂ©fice des intĂ©rĂȘts susmentionnĂ©s.

    • La cooptation d’une part importante du mouvement Ă©cologiste, dont la croissance et la radicalisation Ă©taient plus que prĂ©visibles dans les conditions donnĂ©es. En lien avec ce point et avec le prĂ©cĂ©dent, il ne s’agissait pas tant d’introduire l’écologie dans le palais que de la sortir de la rue.

    • Établir, Ă  l’aide de toute l’artillerie mĂ©diatique, acadĂ©mique, etc. le dogme de la convergence d’intĂ©rĂȘts entre l’économie et l’environnement, condition prĂ©alable Ă  la mise en place d’un green business qui devait contribuer Ă  la relance de l’économie capitaliste. Il convient de noter ici, plus que toute autre considĂ©ration, la valeur publicitaire de la formule « dĂ©veloppement durable ».

Selon cette analyse, le « dĂ©veloppement durable Â» est un oxymore qui masque un vide conceptuel. Son vĂ©ritable sens est externe, et se trouve dans les effets rĂ©els qu’il produit Ă  travers sa diffusion massive, effets que j’ai tentĂ© d’isoler et de dĂ©finir. La question n’est pas de s’interroger ad nauseam sur la viabilitĂ© ou non du dĂ©veloppement durable, car la caractĂ©risation rĂ©elle du problĂšme est une bataille idĂ©ologique autour de la question environnementale. Dans cette bataille ont Ă©tĂ© essentielles les contributions de tous ceux qui, depuis le milieu acadĂ©mique, se sont consacrĂ©s Ă  dĂ©montrer l’impossibilitĂ© logique du « dĂ©veloppement durable ». Mais on ne saurait perdre de vue qu’en fin de compte, nous ne sommes pas ici face Ă  un simple dĂ©bat acadĂ©mique, mais face Ă  une question d’ordre politique avec tout ce que cela implique.

Philip K. Dick a Ă©tĂ© un auteur de science-fiction prolifique qui a contribuĂ© Ă  la rĂ©novation du genre depuis les annĂ©es soixante, entre autres pour l’avoir sorti de son habituelle complaisance technoscientifique, et l’obligeant Ă  se confronter aux Ă©ventuelles consĂ©quences dĂ©sastreuses d’un dĂ©veloppement technologique indĂ©fini. Un de ses meilleurs romans s’intitule Les androĂŻdes rĂȘvent-ils de moutons Ă©lectriques ? dans lequel il nous prĂ©sente une planĂšte Terre sur laquelle toute trace de qu’était la nature a disparu. Ceux qui le peuvent migrent vers Mars, qui offre de meilleures conditions de vie. Si quelqu’un croise un animal vivant en libertĂ© – quand bien mĂȘme ce ne serait qu’une petite araignĂ©e comme dans le cas du protagoniste –, il Ă©prouve une sorte d’épiphanie religieuse. Mais l’habitude est d’acquĂ©rir Ă  un prix prohibitif un animal domestique gardĂ© en captivitĂ©. Pour ceux qui ne peuvent se le permettre, des rĂ©pliques artificielles et sophistiquĂ©es sont en vente, qui, Ă  premiĂšre vue, ne diffĂšrent en rien de l’animal original. Les citoyens eux-mĂȘmes ont des raisons de s’inquiĂ©ter de leur humanitĂ© dans la mesure oĂč ils emploient des consoles qui leur permettent de rĂ©guler Ă  tout moment leurs humeurs et au bout du compte, rien ne leur garantit qu’ils ne sont pas eux-mĂȘmes pleins de vis et de circuits.

Ce monde-lĂ  est le monde dans lequel nous avons commencĂ© Ă  vivre. Faute d’une bonne guerre mondiale, l’excĂ©dent de capital se consume pour le moment dans une exploration dĂ©lirante de Mars ; et peu importe que nous ne rĂ©gulions pas nos humeurs par le biais d’une console, mais Ă  coups d’antidĂ©presseurs ou de cocaĂŻne. Étant donnĂ© le dogme de la capacitĂ© de la technologie Ă  nous sauver Ă  tout moment des effets du dĂ©sastre ambiant – clairement exprimĂ© par le rapport Brundtland et implicite dans la notion de dĂ©veloppement durable –, on ne saurait se demander moins que : Les technocrates rĂȘvent-ils de moutons Ă©lectriques ? ou ont-ils dĂ©jĂ  pris leur billet pour la planĂšte rouge ? Depuis lĂ -bas, ils continueront Ă  nous gouverner avec la sagesse et la prudence qui les caractĂ©rise, grĂące Ă  de nouvelles technologies de tĂ©lĂ©contrĂŽle interplanĂ©taire.

Luis Ponce

[1] Pour cette traduction, nous avons utilisĂ© les termes « durable Â» et « durabilitĂ© Â» pour traduire « sostenible Â» et « sostenibilidad Â», sur le modĂšle de ce qui avait Ă©tĂ© fait dans le rapport Brundtland. Ce commentaire de Jean-Pierre Garnier est trĂšs Ă -propos : Le rapprochement linguistique « dĂ©veloppement/soutenable Â» n’était guĂšre heureux. Dans la langue française, le qualificatif « soutenable Â» s’applique Ă  un raisonnement ou un argument, ce qui peut laisser entendre – fĂącheusement – que le principe d’une poursuite sans fin du dĂ©veloppement puisse faire l’objet d’un dĂ©bat. En outre, son antonyme « insoutenable », qui s’applique Ă  un spectacle affreux dont on dĂ©tourne le regard, donnait Ă  ce qualificatif de regrettables connotations nĂ©gatives. En revanche, accolĂ© au vocable « dĂ©veloppement », l’épithĂšte « durable Â» comporte, entre autres avantages, celui de faire fonctionner ce binĂŽme sĂ©mantique Ă  la maniĂšre d’une prophĂ©tie autorĂ©alisante dans le champ symbolique : tenue comme allant de soi, cette association de mots atteste par avance dans l’imaginaire la pĂ©rennitĂ© possible du dĂ©veloppement dont la durabilitĂ© est ainsi postulĂ©e, indĂ©pendamment des dĂ©mentis rĂ©pĂ©tĂ©s rĂ©sultant d’un examen, mĂȘme sommaire, de la rĂ©alitĂ© concrĂšte. (Garnier Jean-Pierre, « Un dĂ©veloppement urbain insoutenable », in L’Homme et la sociĂ©tĂ©, 1/ 2005 (n° 155), p. 45–67) [ndt].

[2] Commission mondiale sur l’environnement et le dĂ©veloppement de l’ONU, Notre avenir Ă  tous, pp. 2-4. Disponible ici : www.diplomatie.gouv.fr/fr/sites/odyssee-developpement-durable/files/5/rapport_brundtland.pdf

[3] Ibid, p. 14. Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es : Pour atteindre tous ces objectifs, il va falloir rĂ©orienter nos techniques – ce lien entre l’homme et la nature (p. 53). Difficile de contenir notre imagination quant aux formes que pourraient prendre ce lien entre l’homme et la nature s’il est issu de quelque Ă©prouvette du MIT.

[4] Ibid, p. 40.

[5] Ainsi sont apparus de dĂ©licats tropes et euphĂ©mismes, comme la dĂ©sormais classique « reconversion industrielle Â» ou derniĂšrement la « flĂ©xisĂ©curitĂ© », mais aussi, des inventions sublimes comme les « nouvelles sources d’emploi », expression suggestive, non dĂ©nuĂ©e d’une valeur poĂ©tique : Qui, Ă  l’entendre, ne se sent pas envahi par l’envie de se mettre en quĂȘte de trouver de l’emploi sous les rochers ?

[6] Ibid, p. 48.

[7] Pas un seul critique n’a cessĂ© de se lamenter sur la confusion crĂ©Ă©e autour de ce concept. Pour citer seulement deux cas : Naredo, JosĂ© Manuel, Sobre el origen, el uso y el contenido del tĂ©rmino “sostenible”, in La construcciĂłn de la ciudad sostenible, Ministerio de Obras Publicas, Transportes y Medio Ambiente, Madrid, 1996 (disponible ici : http://habitat.aq.upm.es/cs/). GarcĂ­a, Ernest, El trampolĂ­n faĂșstico. Ciencia, mito y poder en el desarrollo sostenible, Ediciones Tilde, Valencia, 1999.

[8] Par exemple, avec la notion de « durabilitĂ© Â» indĂ©pendamment du « dĂ©veloppement ». (voir Naredo, op. cit.)

[9] On peut apprĂ©cier un Ă©chantillon de cette dĂ©fense dans le livre de Michael Jacobs, The Green Economy : Environment, Sustainable Development and the Politics of the Future. London : Pluto Press, 1991. Ici s’expose un autre argument qui n’a pas de lien direct avec l’ambigĂŒitĂ© du langage, et qui revient Ă  dire : « les utopies sont trĂšs bien, mais nous vivons dans le monde rĂ©el et le dĂ©veloppement durable, c’est quelque chose que les maĂźtres semblent disposĂ©s Ă  Ă©couter. Si nous jouons bien nos cartes peut-ĂȘtre les convaincrons-nous de faire quelque chose. Et quelque chose, c’est toujours mieux que rien. Â» Bien Ă©videmment, cette attitude « rĂ©aliste Â» est un modĂšle d’idĂ©alisme au sens strict, qui tend Ă  produire et reproduire ces relations de pouvoir qui empĂȘchent, prĂ©cisĂ©ment, de faire faire quelque chose.

[10] ConsidĂ©rĂ© comme le fondateur de l’écologie politique – bien qu’il lui prĂ©fĂ©rait le terme de « bioĂ©conomie Â» – Georgescu-Roegen (1906-1994) a Ă©tabli la non-viabilitĂ© matĂ©rielle de la sociĂ©tĂ© industrielle Ă  moyen-terme, par l’application des lois de la thermodynamique aux bases physiques du dĂ©veloppement Ă©conomique. Ce qui l’a rĂ©duit Ă  l’ostracisme acadĂ©mique, en dĂ©pit de la solide rĂ©putation qu’il avait acquise par le passĂ© dans le champ de l’économie « classique ».

[11] C’est indiquĂ© dans un paragraphe reculĂ© de la section des remerciements de Notre avenir Ă  tous.

[12] Commission mondiale
 op. cit., p. 14.

[13] Ibid, p. 55.

[14] Ibid, p. 54.

[15] Ibid, p. 19.

[16] Ibid, p. 54.

[17] Cela avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© signalĂ© par Georgescu-Roegen antĂ©rieurement Ă  la rĂ©daction du rapport Brundtland, qui a naturellement fait abstraction de ses conclusions. MalgrĂ© sa longueur, je ne rĂ©siste pas Ă  la tentation d’insĂ©rer ici une citation de l’économiste roumain : « Le vrai mythe de l’économiste standard concerne la capacitĂ© de la technologie Ă  rĂ©soudre toute crise entre l’espĂšce humaine et l’approvisionnement d’énergie et de matiĂšre par le milieu [
]. Ceux qui avaient investi des efforts intellectuels Ă©normes dans des thĂ©ories de la croissance basĂ©es sur l’idĂ©e qu’une croissance exponentielle n’est pas seulement souhaitable mais aussi normale soutiennent maintenant sĂ©rieusement que la technologie progresse exponentiellement. Â» Georgescu-Roegen, Nicholas, « Myth about Energy and Matter », Growth and Change, 1979, Vol. 10, Issue 1, p. 18.

[18] Commission Mondiale
 op. cit., p. 20.

[19] Qui assurent, comme il y trente ans, qu’il n’y a rien Ă  craindre de l’énergie nuclĂ©aire. Il ne s’est d’ailleurs jamais rien passĂ© Ă  Three Mile Island en Pennsylvanie, Tchernobyl a plus Ă©tĂ© un effet du « communisme Â» que de l’énergie nuclĂ©aire proprement dite et les rĂ©cents incendies Ă  la centrale de VandellĂłs en 2008 sont purement anecdotiques. Le rĂ©acteur Ă  fusion nuclĂ©aire arrive et on nous assure que les « nouvelles technologies Â» rendront impossibles toute faille en matiĂšre de sĂ©curitĂ©.

[20] Georgescu-Roegen avait dĂ©jĂ  dĂ©veloppĂ© la critique du recyclage alors qu’il venait seulement de dĂ©passer le stade de la pure hypothĂšse spĂ©culative, bien avant que le rapport Brundtland ne donne le feu vert pour sa mise en Ɠuvre gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Voir par exemple « La loi de l’entropie et le problĂšme Ă©conomique », in Georgescu-Roegen, op. cit., pp. 43-57.

[21] Le genre cinĂ©matographique des morts vivants nous a fourni quelques mĂ©taphores intĂ©ressantes de cette situation, par exemple avec Dawn of the Dead ou 28 weeks later. Il n’est pas difficile d’établir une analogie entre l’attaque des morts vivants et l’attaque des dĂ©possĂ©dĂ©s. Les uns comme les autres sont une masse qui s’habille en guenilles et fait la tĂȘte. Mais surtout, ils en ont aprĂšs toi, le citoyen de la classe moyenne haute, pour te convertir en un ĂȘtre mis au rebut comme eux le sont. Ainsi, la peur du mort vivant s’avĂšre ĂȘtre la peur du dĂ©classement, la peur d’intĂ©grer sans recours les rangs des dĂ©possĂ©dĂ©s.

[22] Cf. Le dĂ©bat byzantin intĂ©ressantissime pour dĂ©terminer si l’éclatement rĂ©cent de la bulle spĂ©culative immobiliĂšre en Espagne avait donnĂ© lieu Ă  une crise, une rĂ©cession ou une dĂ©cĂ©lĂ©ration. La seule chose claire c’est que le nombre d’incendies de forĂȘts a sensiblement baissĂ© en cette annĂ©e 2008, et que pour une fois les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et Ă©cologiques semblent avoir Ă©tĂ© de pair.

[23] Je me limiterai Ă  l’exemple de la dĂ©forestation quasi intĂ©grale de l’Angleterre, consommĂ©e au long du XVIe siĂšcle pour obtenir des pĂąturages pour l’élevage de chĂšvres, destinĂ©es Ă  leur tour Ă  fournir de la laine aux manufactures textiles des Pays-Bas. La dĂ©forestation a continuĂ© aux XVIIe et XVIIIe siĂšcles dans les colonies anglaises, qui fournissaient du bois Ă  la mĂ©tropole. On pourrait encore citer la dĂ©forestation des territoires du Nouveau Monde pour Ă©tendre l’économie de plantation, etc.

[24] Jacobs, op. cit.

[25] Voir http://steadystate.org/discover/definition/

[26] Georgescu-Roegen a aussi indiquĂ© que la notion de « durabilitĂ© Â» en elle-mĂȘme devait ĂȘtre relativisĂ©e, parce qu’en dĂ©finitive, la finitude des ressources compromettait l’économie quand bien mĂȘme elle serait stationnaire (voir Georgescu-Roegen, « L’énergie et les mythes Ă©conomiques », in La dĂ©croissance (1979), 2e Ă©dition, 1995. Disponible ici : http://classiques.uqac.ca/contemporains/georgescu_roegen_nicolas/decroissance/decroissance.html). Cela dit, nous continuons Ă  croire que la critique centrale du concept demeure celle de ne pas s’insĂ©rer dans une thĂ©orie plus large du changement social, et que de toute façon, l’espĂšce humaine devra bien disparaĂźtre Ă  un moment ou Ă  un autre.

[27] Georgescu-Roegen, op. cit., p. 93.

[28] Nous avons dĂ©jĂ  pu voir Ă  l’Ɠuvre le nouvel impĂ©rialisme post Guerre froide justifier ses guerres par des arguments humanitaires. On l’imagine dĂ©jĂ  bientĂŽt le faire par des arguments Ă©cologiques. Dans les guerres impĂ©rialistes Ă  venir, l’agresseur se prĂ©sentera comme garant d’une gestion « Ă©cologiquement rationnelle Â» des ressources du territoire attaquĂ©.

[29] Voir par exemple la force affichĂ©e dans la premiĂšre moitiĂ© des annĂ©es quatre-vingt par le mouvement antinuclĂ©aire, spĂ©cialement en feu RFA ou ailleurs, par le vaste mouvement populaire qui s’est opposĂ© Ă  la centrale nuclĂ©aire de LemĂłniz, Vizcaya.

[30] L’Ɠuvre a inspirĂ© l’excellent film Blade Runner, rĂ©alisĂ© par Ridley Scott, qui de plus, avait anticipĂ© le super gloubi-boulga culturel de la « mondialisation ». La version française a connu plusieurs titres : Robot Blues en 1976 (Ă©ditions Champ Libre, coll. « Chute libre »), Les androĂŻdes rĂȘvent-ils de moutons Ă©lectriques ? en 1979 et enfin Blade Runner en 1982.




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