Juillet 21, 2022
Par Partage Noir
190 visites

Lucien Tronchet est mort le 24 f√©vrier dernier. Militant anarcho-syndicaliste depuis 1920, il a particip√© √† toutes les batailles sociales en Suisse.

En 1902, il nait √† Gen√®ve en pleine gr√®ve des ouvriers du B√Ętiment pour la semaine de 60 heures. Cette action fut la premi√®re gr√®ve g√©n√©rale de Suisse romande.

C‚Äôest dans ce contexte qu‚Äôil v√©cut une enfance tr√®s pauvre √† Carrouge, une des villes les plus d√©sh√©rit√©es des environs de Gen√®ve. Au sortir de la Premi√®re Guerre mondiale, apr√®s avoir exerc√© quelques petits m√©tiers, il se fera muter √† Granges chez un boulanger-p√Ętissier pour avoir commis quelques petits larcins, et le 14 novembre 1918 il assiste √† la fusillade des gr√©vistes de Granges. Ces trois morts, il ne les oubliera pas et ils p√®seront lourd sur sa vie de militant anarcho-syndicaliste.


Granges (1918).

Apr√®s avoir termin√© son apprentissage de boulanger et ne trouvant pas de travail, il sera embauch√© comme ma√ßon √† Gen√®ve chez des ouvriers du b√Ętiment animateurs de la grande gr√®ve victorieuse de 1918. Il rejoindra des anarchistes investis dans le combat syndical. Entre les deux guerres, ce sont les ann√©es difficiles du mouvement ouvrier o√Ļ les syndicats devront repartir de z√©ro. Lucien Tronchet s‚Äôy emploiera et s‚Äôinscrira dans un climat social de plus en plus agit√©. Le 1er juillet 1922, c‚Äôest la naissance de la F√©d√©ration des ouvriers du bois et du b√Ętiment. La FOBB s‚Äôaffiliera √† l‚ÄôUnion syndicale suisse. Lucien Tronchet y adh√®re en 1926 et va y pr√©parer la gr√®ve des ma√ßons deux ans plus tard. Parall√®lement, il aura √† lutter et √† d√©fendre l‚Äôind√©pendance syndicale vis-√†-vis des ¬ę moscoutaires ¬Ľ, ces communistes attach√©s √† √©liminer toute opposition √† la politique des ¬ę 21 conditions ¬Ľ de la IIe Internationale. Ce souci d‚Äôind√©pendance restera toujours un des fils conducteurs de l‚Äôaction de Tronchet.

Dans les ann√©es 30, Tronchet deviendra un des responsables de la LAB (Ligue d‚Äôaction du b√Ętiment). Cette organisation d‚Äôaction directe avait √©t√© cr√©√©e √† cause de la r√©sistance patronale √† appliquer les conventions collectives. Les irr√©gularit√©s √©taient nombreuses et portaient surtout sur le non-respect des horaires de travail. La LAB intervenait pour fermer le chantier et stopper toute activit√©. √Ä chaque fois, la presse bourgeoise hurlait au scandale contre les syndicats ouvriers. Tout de suite, la FOBB lan√ßa deux mots d‚Äôordre : Tout ouvrier acceptant de travailler √† des conditions inf√©rieures √† celles du contrat collectif se rend coupable de traitrise et Tout travail ex√©cut√© en dehors des r√®gles du contrat sera d√©moli imm√©diatement ou plus tard. Dans ces conditions d‚Äôactivit√© syndicale intense, la pression polici√®re s‚Äôaccentuait contre la Ligue d‚Äôaction. Apr√®s un incident minime, quatorze militants passent en proc√®s. Ce proc√®s sera si houleux et la solidarit√© si forte envers les inculp√©s que tout le monde, y compris Tronchet, sera acquitt√©. Ce proc√®s sera le premier d‚Äôune longue s√©rie.


Grève des couvreurs en 1931 à Genève.
A gauche du tambour, Lucien Tronchet.

Dans une Europe o√Ļ la mont√©e du fascisme cr√©e de nouvelles tensions, les tentatives ouvri√®res pour endiguer ce totalitarisme sont nombreuses et r√©p√©t√©es. Ainsi, le soir du 9 novembre 1932, un pseudo-tribunal fasciste avait d√©cid√© de juger des leaders socialistes au cours d‚Äôune r√©union publique. Les manifestations de protestation √©taient importantes, mais ne mena√ßaient en aucune fa√ßon le corps d‚Äôarm√©e qui entourait la salle. Pourtant, l‚Äôarm√©e tira. Il y eut treize morts et soixante-cinq bless√©s. Lucien Tronchet sera, bien sur, parmi ceux qui feront partie de la rafle polici√®re qui suivit. Il sera acquitt√© une nouvelle fois au vu des preuves insuffisantes, alors que d‚Äôautres ouvriers seront condamn√©s √† la prison ferme. Une fois de plus, aucune inculpation militaire ou fasciste n‚Äôavait eu lieu. Le v√©ritable terrorisme social √©tait rest√© impuni.

Des proc√®s, Lucien Tronchet en connaitra d‚Äôautres. Ainsi, en 1935, commence pour la FOBB une intense campagne d‚Äôagitation pour des logements occup√©s par les ouvriers qui ne soient pas des taudis. De grandes affiches sont placard√©es en grand nombre. Tracts, pamphlet foisonnent. Bient√īt, l‚Äôopinion publique commence √† r√©agir et √† s‚Äô√©mouvoir. La destruction des taudis est envisag√©e rapidement et les d√©molisseurs entrent en action dans la nuit du 4 d√©cembre 1935. Trente syndicalistes commencent √† d√©foncer les toitures et les fen√™tres ! Au matin, les autorit√©s genevoises c√®dent devant la d√©termination de ces anarcho-syndicalistes se battant contre les taudis et la tuberculose qui y s√©vit. √Ä l‚Äôissue de cette action, seul Tronchet sera arr√™t√© et passera en jugement o√Ļ il sera condamn√© √† un mois de prison ferme et √† une forte amende.


Dans le même état d’esprit, en 1978, Lucien Tronchet sera appelé à soutenir l’action des squatters dans le quartier des Grottes à Genève. Gageons qu’il l’aurait fait encore lors de l’évacuation des squatters de Genève par la police en mai dernier si la mort ne l’avait interrompu.

En juillet 1936, il prendra des initiatives concr√®tes de solidarit√© avec les compagnons de la CNTFAI. Diffusion de l‚Äôinformation en provenance de la CNT dans Le R√©veil anarchiste ‚ÄĒ Il Rivesglio, voyages en Espagne avec Bertoni, envois d‚Äôarmes, etc. Comme d‚Äôautres anarchistes √† l‚Äô√©tranger, il apportera ainsi son aide aux anarchistes espagnols dans la construction d‚Äôune soci√©t√© libertaire.

Louis Bertoni.

Anarchiste, il l‚Äô√©tait et il le restera en 1940 quand il recevra sa feuille de route. Ce sera sa deuxi√®me insoumission apr√®s avoir refus√© de rejoindre l‚Äôarm√©e en 1920. En mars 1940, il passe devant le tribunal militaire et demandera √† son ami Bertoni de plaider pour lui. Ce sera l‚Äôoccasion de r√©affirmer que la d√©fense d‚Äôun pays n‚Äôest que la sauvegarde d‚Äôun certain √©tat social dont les b√©n√©ficiaires sont les classes dirigeantes. Le tribunal infligera finalement huit mois d‚Äôemprisonnement et cinq ans de privation de droits civiques. Et Tronchet retourne en prison !

La guerre n‚Äôarr√™te pourtant pas l‚Äôactivit√© syndicale, les gr√®ves sauvages se multiplient un peu partout en Suisse. Elles d√©bouchent, dans l‚Äôimm√©diat apr√®s-guerre, sur la revendication des jours f√©ri√©s pay√©s (¬ę Jours f√©ri√©s, jours de mis√®re ¬Ľ). Malgr√© la pression syndicale, les patrons tiendront bon et √† P√Ęques, en 1946, c‚Äôest la gr√®ve organis√©e par Tronchet qui se d√©clenche. Cette gr√®ve m√©morable se terminera par une bagarre et la prise d‚Äôassaut de l‚Äôh√ītel de ville de Gen√®ve.

Lucien Tronchet

Les patrons c√®dent et accordent les jours f√©ri√©s, sauf le 1er Mai !

Malgré tout, Tronchet, secrétaire syndical, pouvait se féliciter, à juste titre, d’employer des méthodes de luttes radicales et anarcho-syndicalistes.

Cette lutte sur le terrain √©conomique n‚Äôa pas emp√™ch√© Lucien Tronchet de s‚Äôengager dans d‚Äôautres combats : lib√©ralisation de l‚Äôavortement, antimilitarisme, cr√©ation de coop√©ratives de production et de logement, etc.

En 1968, Tronchet parvient √† l‚Äô√Ęge de la retraite et peut se consacrer enti√®rement √† ce mois de mai o√Ļ la m√©moire ouvri√®re refait surface en 68, c‚Äôest aussi la renaissance du R√©veil anarchiste.

Tronchet va y placer ses espoirs et songe au redémarrage du mouvement anarchiste en Suisse. Ce sera l’un de ses derniers combats. Cette lutte pour la dignité ouvrière était et demeurait pour lui le combat universel pour la dignité de l’homme.





Source: Partage-noir.fr