Mai 3, 2022
Par Partage Noir
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PrĂ©senter au public un homme comme Lucien Descaves, dĂ©jĂ  apprĂ©ciĂ©, certes, comme Ă©crivain, mais moins connu comme individu, c’est Ă  la fois une joie et une difficultĂ©. C’est une joie parce qu’on n’a pas tous les jours la bonne fortune de rencontrer un vĂ©ritablement honnĂȘte homme. C’est une difficultĂ© aussi parce que ce sacrĂ© honnĂȘte homme qu’est Descaves nous met dans l’impossibilitĂ© de nous livrer Ă  notre penchant naturel qui, on le sait, consiste Ă  dire de nos contemporains tout le mal qui peut se dire.

Nous avons tournĂ© et retournĂ© notre Descaves dans tous les sens ; nous l’avons examinĂ© des pieds Ă  la tĂšte, scrutĂ©, analysĂ©, fouillĂ©, dissĂ©quĂ©. Pas moyen de risquer la moindre rosserie. Il est rĂ©fractaire Ă  toute mĂ©disance. Il oppose Ă  toute vellĂ©itĂ© de critique mĂ©chante une existence de labeur obstinĂ© et calme. La politique ne l’a jamais tentĂ©. Les succĂšs mondains l’indiffĂšrent. Sa joie unique est de travailler, et quand il a conçu une Ɠuvre, il n’a de repos que lorsqu’il l’a menĂ©e Ă  bien, parmi les difficultĂ©s dont elle se hĂ©risse souvent et les recherches qu’elle nĂ©cessite.

Aussi, en dĂ©sespoir de cause nous sommes-nous dĂ©cidĂ©s Ă  prendre notre parti de l’aventure. Soit. Nous ne dirons aucun mal de Descaves. Nous nous rattraperons prochainement sur un autre. Les hommes, d’ailleurs, sur lesquels on a le droit d’exercer sa malignitĂ© sont lĂ©gion et l’on a pu voir que nous avons usĂ© de ce droit assez largement.

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Ce prĂ©ambule dans lequel nous indiquons l’essentiel de notre pensĂ©e sur Lucien Descaves mĂ©rite pourtant d’ĂȘtre retouchĂ©. L’apprĂ©ciation que nous formulons sur l’auteur de Sous-Off’s n’a pas toujours Ă©tĂ© du goĂ»t de tous. Il fut une Ă©poque oĂč Descaves connut l’hostilitĂ© du public. Au lendemain de son procĂšs, aprĂšs l’acquittement qui en rĂ©sulta, alors que toutes les portes auraient dĂ» s’ouvrir devant le jeune Ă©crivain assez courageux pour risquer la Cour d’Assises et dire sa pensĂ©e entiĂšre, sans ambiguĂŻtĂ©s ni rĂ©ticences, il se produisit ce fait curieux : c’est qu’en place de la faveur publique, Descave vit, au contraire, tout le monde se dĂ©tourner. Les portes des journaux, mĂȘme les plus accueillants, lui furent obstinĂ©ment closes ; les Ă©diteurs lui firent grise mine ; un boycottage savant fut organisĂ© autour de son nom et de ses Ɠuvres, si bien qu’il fallut Ă  Descaves des annĂ©es de patience et de labeur pour vaincre cette hostilitĂ©, casser la glace et s’imposer.

Heureux encore d’avoir pu rĂ©ussir. Il en est d’autres qui paient plus cher l’indĂ©pendance de leur esprit et l’audace de leurs affirmations. Il en est d’autres sur lesquels pĂšse, leur vie durant, la rĂ©probation gĂ©nĂ©rale :

On les persécute, on les tue,

sauf, aprĂšs un long examen,

A leur dresser une statue

Pour la gloire du genre humain.

Descaves, il est vrai, est un obstinĂ©. Loin de se laisser abattre par les Ă©preuves du dĂ©but, il a persĂ©vĂ©rĂ©, imitant en cela l’exemple de tĂ©nacitĂ© laborieuse qui lui fut donnĂ© par son premier maĂźtre Zola. Et c’est en jetant au public, soit au thĂ©Ăątre, soit dans le roman, de fortes Ɠuvres, consciencieusement observĂ©es, savamment Ă©chafaudĂ©es, se succĂ©dant d’annĂ©e en annĂ©e, qu’il a fini par conquĂ©rir, en dĂ©pit de toutes les prĂ©ventions, une des premiĂšres places parmi les Ă©crivains d’aujourd’hui.

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Lucien Descaves est nĂ© Ă  Paris, le 18 mars 1861. Quand on songe qu’il devait plus tard se passionner pour les Ă©vĂ©nements de la Commune et nous donner une des reconstitutions les plus complĂštes et les plus rigoureusement exactes de cette pĂ©riode de l’histoire, on est tentĂ© de voir dans cette date du 18 Mars une sorte de prĂ©destination.

Le pĂšre de Descaves Ă©tait un artiste, graveur au burin. Il mit son garçon au collĂšge oĂč il poursuivit tranquillement ses Ă©tudes, sans incidents notables, jusqu’au jour oĂč il entra comme employĂ© au CrĂ©dit Lyonnais.

Au CrĂ©dit Lyonnais, tout en gagnant son pain quotidien, le jeune homme commençait Ă  s’occuper de littĂ©rature. Il publiait, en 1882, un volume de nouvelles Calvaire d’HĂ©loĂŻse Payadou, volume qui fut Ă©ditĂ© par Henry Kistemaeckers, Ă  Bruxelles. Kistemaeckers Ă©tait l’éditeur des jeunes, particuliĂšrement des jeunes de l’école naturaliste et aussi des communards. Il avait dĂ©jĂ  accueilli Lissagaray, Jourde, A. Arnould, Jules Guesde, Hector France, LĂ©on Cladel, Francis Enne. Il avait, un des premiers, ouvert la porte aux disciples immĂ©diats de Zola, Ă  ceux de MĂ©dan, les Huysmans, les Maupassant, les Paul Alexis, les Hennique. AprĂšs eux, et avec Descaves, il lança H. FĂšvre, Paul Bonnetain, E. Rod, Camille Lemonnier, et ce malheureux Desprez qui, poursuivi pour avoir collaborĂ© au volume : Autour d’un Clocher, fut jetĂ©, tuberculeux Ă  Sainte-PĂ©lagie, oĂč il trouva la mort.

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Vers la fin de 1882, la carriĂšre littĂ©raire de Descaves fut brusquement interrompue. Il dut partir pour la caserne. EnvoyĂ© au 129e de ligne, il accomplit quatre annĂ©es de service, au Havre d’abord, puis Ă  Dieppe, enfin Ă  Paris On retrouve cela dans son volume Sous-Off’s.

A la caserne, Descaves, qui compte parmi les premiers antimilitaristes, fut un excellent soldat, comme d’ailleurs nombre d’autres antimilitaristes. DĂ©brouillard, actif, il conquit rapidement ses premiers galons et devint sergent-major. MalgrĂ© tout, il ne renonçait pas Ă  la littĂ©rature. Il occupait ses loisirs Ă  Ă©crire un roman. Quand on sait ce qu’est l’existence de la caserne, oĂč l’individu ne tarde pas Ă  ĂȘtre complĂ©tement dĂ©primĂ© sous l’influence de ce milieu de stupiditĂ© et d’ignominie, on se demande par quel miracle de volontĂ©, Descaves a pu se garder et conserver sa personnalitĂ©. Il faut possĂ©der un tempĂ©rament peu banal, pour pouvoir rĂ©sister et rester soi. Ce tour de force, Descaves sut l’accomplir. Tout en surveillant la comptabilitĂ© de son fourrier, tout en comptant le nombre de boules et de gamelles nĂ©cessaires Ă  sa compagnie, il Ă©crivait un roman : la Teigne, roman contractĂ© non pas Ă  la caserne, mais dans le monde des graveurs qu’il avait Ă©tudiĂ© autour de son pĂšre. Ce roman devait ĂȘtre publiĂ©, Ă  sa libĂ©ration, chez Kistmaeckers….

En 1887, Descaves dĂ©bute clans le journalisme grĂące Ă  la protection d’Alphonse Daudet. Il Ă©crit dans le Petit Moniteur, dirigĂ© par Ernest Daudet.. La mĂȘme annĂ©e, il publie MisĂšres du sabre, chez Stock.

A la caserne, il n’avait pas perdu son temps. Il avait su voir et observer. Le rĂ©sultat de ses investigations est condensĂ© dans ce premier volume MisĂšres du sabre, recueil de nouvelles et d’épisodes militaires qui .semblent comme une prĂ©face Ă  Sous-Off’s et qui, cependant, n’ont pas Ă©tĂ© utilisĂ©s dans ce roman de mƓurs militaires, son chef-d’Ɠuvre.

Le jeune Ă©crivain, malgrĂ© ses efforts et le talent dĂ©pensĂ© demeurait malgrĂ© tout obscur. Il n’était goĂ»tĂ© que de rares lettrĂ©s. Cette mĂȘme annĂ©e, ayant publiĂ© dĂ©jĂ  plusieurs volumes, il crut pouvoir se prĂ©senter Ă  la SociĂ©tĂ© des gens de lettres, L’imprudent ne savait pas quel crime abominable il avait commis en injuriant notre armĂ©e nationale. Ces messieurs de la SociĂ©tĂ© des gens de lettres le lui firent bien voir. C’était de respectables vieillards qui avaient noms Champfleury, Pierre Zaccone, Elie Berthet, RenĂ© de Pon-Jest, FortunĂ© de Boisgobey, Emile Richebourg, etc., et qui Ă©taient l’honneur de la littĂ©rature française. Ils refusĂšrent Ă©nergiquement d’admettre le jeune prĂ©somptueux dans leurs rangs et Descaves, honteux, dut s’enfuir en s’écriant comme certain roi de France : Les vieillards m’ont maudit.

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Cela ne l’empĂȘcha nullement de faire son chemin. D’ailleurs, chaque fois qu’on innove et qu’on se jette dans la lutte, armĂ© de vĂ©ritĂ© et de sincĂ©ritĂ©, on trouve de respectables vieillards pour vous barrer la route. Descaves ne s’émotionna pas pour si peu. Il continua. Ou lui reprochait les MisĂšres du sabre. Il publia Sous-Off’s.

Il est peu de gens, en France, qui n’aient lu ce volume. En ce qui me concerne, je me rappelle encore l’émotion que cette lecture me procura. J’étais Ă  la caserne. J’y subissais la honte de la discipline. Sous-Off’s me tomba sous ]es yeux. J’ai lu depuis bien des volumes sur les mƓurs de la caserne, depuis le Cavalier Miserey, d’Abel Hermant, jusqu’au roman d’Henry FĂšvre, aucun ne m’a semblĂ© exprimer aussi fortement l’ennui, le dĂ©goĂ»t, la rĂ©volte contenue que je sentais me tourmenter sous l’uniforme. Tout ce que j’éprouvais sans pouvoir l’exprimer nettement, tout ce que j’observais autour de moi, les servitudes, les lĂąchetĂ©s, les abus d’autoritĂ©, les saletĂ©s qui fleurissent tout naturellement dans ce fumier militaire, tout cela Ă©tait notĂ© minutieusement, avec un souci d’observation et d’impartialitĂ© qui ĂŽtaient Ă  l’Ɠuvre tout caractĂšre de parti pris. Ah ! certes, les sous-officiers tripoteurs, voleurs et maquereaux, et les brutes sous leurs ordres et le bĂątiment annexe de la caserne oĂč l’extinction des feux sonne Ă  l’heure exacte oĂč sonne le rĂ©veil, de l’autre cĂŽtĂ©, certes tout cela Ă©tait scrupuleusement exact, vigoureusement exprimĂ©, sans haine romantique, avec le seul souci de dire vrai et une grande pitiĂ© pour les malheureux plongĂ©s dans ce mĂ©tier infĂąme, cette sorte de cloaque oĂč l’on perd toute notion d’honneur et de probitĂ©.

Naturellement Sous-Off’s fut poursuivi. Mais il faut rappeler qu’il le fut Ă  la suite de la dĂ©nonciation de Paul de Cassagnac, de Joseph Reinach et d’Edmond Lepelletier. En ce temps-lĂ , dĂ©jĂ , certains journalistes avaient pris l’habitude de signaler leurs adversaires aux foudres du pouvoir et il n’y allaient pas de main morte. Les Massard et les Franc-Nohain d’aujourd’hui sont, Ă  cĂŽtĂ© d’eux, de bien petits garçons.

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Sous-Off’s poursuivi fut acquittĂ©. Me Tezenas qui n’était pas encore nationaliste plaida pour l’auteur. Me Millerand qui n’était pas encore baron de la Sociale plaida pour l’éditeur. AcquittĂ©, Descaves fut cependant chĂątiĂ©. M. de Freycinet, ministre de la guerre, crut devoir le casser de son grade de sergent-major et le dĂ©clara indigne de porter les galons. Puis, durant quatre annĂ©es, Descaves fut le pestifĂ©rĂ©. Tous les journaux se fermĂšrent devant lui. Il en profita tout simplement pour Ă©crire un nouveau roman sur le monde des aveugles que ses loisirs lui permirent d’étudier particuliĂšrement. Il nous donna Les EmmurĂ©s.

AprĂšs ça, ce furent les batailles Ă©piques, Ă  cĂŽtĂ© d’Antoine, qui fondait son ThĂ©Ăątre Libre. Notons que, dĂšs les dĂ©buts, les Ă©crivains qui encouragĂšrent et aidĂšrent Antoine furent absolument dĂ©sintĂ©ressĂ©s. Les juifs, vinrent plus tard, quand il y eut des droits d’auteur Ă  toucher. Mais, dans les commencements, au passage de l’ElysĂ©e-des-Beaux-Arts, comme au thĂ©Ăątre Montparnasse, on n’était jouĂ© que deux fois au plus, et l’affaire coĂ»tait de l’argent Ă  l’auteur, au lieu de lui en faire gagner.

Descaves dĂ©buta au thĂ©Ăątre avec une piĂšce tirĂ©e de son roman : Une Vieille rate, 3 actes Ă©crits en collaboration avec Paul Bonnetain. Puis il donne les Chapons avec Darien, l’auteur de Biribi. Ensuite, ce fut la Cage, qui fut l’occasion d’un beau chahut. Le public manifesta bruyamment. DĂ©jĂ , avec les Chapons, oĂč sont mis en scĂšne des bourgeois, pendant l’invasion, Ă  Versailles, on s’était battu dans la salle. Avec la Cage, la bataille recommença. Antoine fut deux annĂ©es sans pouvoir nommer l’auteur. DĂšs la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale, d’ailleurs, l’oncle Sarcey avait rĂ©clamĂ© l’interdiction de la piĂšce.

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A partir de cette Ă©poque, l’histoire de Lucien Descaves n’est autre que l’histoire de ses romans, de ses articles de journaux et de ses piĂšces de thĂ©Ăątre. Il publie Soupes, recueil de nouvelles Ă  tendances nettement anarchistes, dont la plupart ont paru dans l’Echo de Paris — l’ancien.

Il collabore a l’En-Dehors de Zo-d’Axa et il le rĂ©dige de concert avec FĂ©nĂ©on, durant l’internement du cĂ©lĂšbre pamphlĂ©taire. Il passe ensuite au Journal oĂč depuis des annĂ©es, il donne des chroniques trĂšs documentĂ©es.

Il nous faut rappeler ici un incident qui fit quelque bruit au moment oĂč il se produisit. Emile Zola publiait dans Gil Blas son roman la Terre. Descaves qui se proclamait volontiers son Ă©lĂšve, mais qui le voyait avec quelque regret s’orienter dans une voie, selon lui, pĂ©rilleuse et supportait difficilement sa tutelle, se laissa entraĂźner Ă  signer un manifeste contre le maĂźtre. Ce manifeste, au bas duquel on pouvait lire les noms de Bonnetain, J.-H. Rosny, Marguerite, Gustave Guiches et qui fut dĂ©signĂ© sous le nom de manifeste des Cinq, fit sensation. Il protestait contre « l’exacerbation de la note orduriĂšre Â». Passe pour Descaves. Passe pour Marguerite, pour Rosny, pour Guiches, mais il y avait aussi Bonnetain, l’auteur de Charlot s’amuse.

Tout cela nous mine peu Ă  peu jusqu’à l’Affaire Dreyfus. LĂ  nous retrouvons Descaves, au premier rang, parmi les premiers collaborateurs de l’Aurore. Il mena la campagne Ă  cĂŽtĂ© de Gohier, de Mirbeau, de Clemenceau. Et, alors que tant d’autres se sont servis de cette affaire, il convient d’indiquer que Descaves fut parmi les rares qui ne profitĂšrent pas. La bataille terminĂ©e, il se donna tout entier Ă  ses travaux littĂ©raires et revint au thĂ©Ăątre. En 1900, il fit jouer chez Antoine en collaboration avec Donnay, la ClairiĂšre, une piĂšce qui compte parmi les meilleures de notre Ă©poque, oĂč le problĂšme social est Ă©tudiĂ© librement, sans esprit de parti. Cette piĂšce a fait, d’ailleurs, assez de bruit pour qu’il ne soit pas utile de l’exposer ici. On se souvient encore des dĂ©mĂȘlĂ©s de l’institutrice HĂ©lĂšne Souricet, de Collonges, et du tailleur Rouffieu qui, partis pour fonder une sociĂ©tĂ© harmonique, se virent dans l’obligation de renoncer, en constatant que les hommes n’avaient pas encore suffisamment Ă©voluĂ© pour vivre en parfait accord. Constatation pessimiste, certes, mais qui laisse encore place Ă  l’espĂ©rance et qui sous-entend une meilleure humanitĂ© pour demain.

En 1904, Descartes fit reprĂ©senter Oiseaux de Passage, toujours avec la collaboration de Donnay, pas encore acadĂ©micien et qui ne travaillant pas dans la vertu connaissait le succĂšs. Oiseaux de Passage, est l’histoire de quelques nihilistes russes, c’est la lutte entre l’amour et la passion politique. Des figures puissamment Ă©tudiĂ©es, comme celle de ce GrĂ©goriew, dans lequel on a voulu reconnaĂźtre Bakounine, comme celle de Tatiana qui s’en va jusqu’en SibĂ©rie condamner et exĂ©cuter un traĂźtre. Une des piĂšces les mieux construites et les mieux observĂ©es du thĂ©Ăątre moderne.

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Avec Donnay, Descaves avait pu facilement rĂ©ussir au thĂ©Ăątre. On a feint de croire que tous les mots d’esprit, tous les traits dont ces piĂšces sont Ă©maillĂ©es, Ă©taient du futur acadĂ©micien. En rĂ©alitĂ©, Maurice Donnay s’est surtout attachĂ© Ă  construire les scĂšnes sentimentales et Ă  esquiver les difficultĂ©s. La charpente mĂȘme de la piĂšce est de Descaves.

Mais, avec Capus, les choses ne marchĂšrent pas aussi bien. L’Attentat ne rĂ©ussit qu’à moitiĂ©. Puis la piĂšce fut jouĂ©e Ă  la GaĂźtĂ©, pour commencer ; ensuite elle fut interprĂ©tĂ©e par Coquelin aĂźnĂ© et Jane Handing. Alors, dame ?…

Une particularitĂ© de l’Attentat, c’est que deux mois avant les Ă©lections, les auteurs y annonçaient le triomphe du parti radical-socialiste. Les Ă©vĂ©nements leur donnĂšrent pleinement raison. Les deux auteurs se rĂ©vĂ©laient prophĂštes.

Depuis, Descaves a Ă©crit, seul, la PrĂ©fĂ©rĂ©e, qui a fourni une honnĂȘte carriĂšre. Ajoutons qu’il vient de terminer une piĂšce en quatre actes : Soutient de Famille, qui sera jouĂ©e il ne sait encore oĂč.

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Un des derniers romans de Descaves mĂ©rite une mention spĂ©ciale, la Colonne, il y Ă©tudie la pĂ©riode fort courte de la Commune qui va depuis le moment oĂč le renversement de la Colonne fut chose dĂ©cidĂ©e, jusqu’au jour de l’exĂ©cution. Descaves s’est attachĂ© particuliĂšrement Ă  Ă©tudier cette Ă©poque. C’est du reste, chez lui, une vĂ©ritable manie. Tout ce qui touche Ă  la Commune l’intĂ©resse spĂ©cialement. Chez lui, les volumes s’entassent concernant les Ă©vĂ©nements et les hommes de la Commune. Et, dĂ©tail Ă  signaler, il a fait graver pour ses bouquins, un ex-libris, dessinĂ© par Mlle Slom, la fille d’un ancien communard — naturellement — ex-libris, dont nous donnons la reproduction ci-dessous. Quiconque a pu voir Descaves au milieu de sa famille, entourĂ© de sa femme et de ses jeunes garçons, reconnaĂźtra tout de suite cet ours mal lĂ©chĂ©, assis sur une Ă©chelle double, devant une bibliothĂšque.

Lucien Descaves est merveilleusement renseignĂ© sur tout ce qui touche Ă  la Commune. Il a accumulĂ© les documents, mĂ©moires, vieux journaux, paperasses de toutes sortes. Il a fait une enquĂȘte laborieuse sur les hommes de cette Ă©poque, cueillant des dĂ©tails partout oĂč il pouvait les trouver. Il les a suivis pas Ă  pas, de 1871 Ă  1880, Ă  Londres, Ă  GenĂšve, Ă  Bruxelles, Ă  Strasbourg, Ă  New-York, en Nouvelle-CalĂ©donie. Disons, Ă  ce propos, qu’il se propose d’écrire leur histoire, ou tout au moins l’histoire de quelques-uns, dont BenoĂźt-Malon, FĂ©lix Pyat, Versmersch, Gambon, etc. En attendant, il est en relation avec les derniers survivants de la Commune ; il recherche leurs veuves, leurs enfants, tout ce qui peut lui parler d’eux, lui fournir des tuyaux, des notes.

Une autre pĂ©riode intĂ©resse aussi Descaves, la grande pĂ©riode rĂ©volutionnaire, mais Ă  un degrĂ© moindre cependant. Chez lui, dans sa, bibliothĂšque, s’alignent des ouvrages presque introuvables aujourd’hui sur les Marat, les HĂ©bert, les Maillard, les Babeuf. Et, contradiction surprenante, contrairement Ă  tous les maniaques du bouquin, Descaves ouvre volontiers sa bibliothĂšque Ă  qui peut s’en servir, met ses documents Ă  la disposition de ses amis.

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Qu’ajouter ? On sait que depuis quelques annĂ©es Descaves fait partie de l’AcadĂ©mie Goncourt. Il fut dĂ©signĂ© non par Goncourt lui-mĂȘme, mais parmi les sept premiers acadĂ©miciens : Mirbeau, Huysmans, les Rosny, Marguerite, Hennique, Geffroy. C’est lui qui a le plus contribuĂ© — avec Mirbeau — Ă  l’élection de Jules Renard, Ă©lection Ă  laquelle applaudirent tous les lettrĂ©s. D’ailleurs, il prend ses fonctions au sĂ©rieux. Il ne se contente pas d’ouvrir nĂ©gligemment les volumes qui lui sont adressĂ©s, il les lit consciencieusement, scrupuleusement, par devoir et ne se prononce jamais qu’en toute connaissance de cause. Devoir pĂ©nible quelquefois. CorvĂ©e souvent. De mĂȘme, il ne refuse jamais son concours aux jeunes auteurs. Il est parmi ceux qui ont Ă©crit le plus de prĂ©faces. Il a prĂ©facĂ© les Souvenirs d’un rĂ©volutionnaire, de Lefrançais, l’ancien membre de la Commune (encore la Commune !), dont il est l’exĂ©cuteur testamentaire comme aussi celui de Joris-Karl Huysmans ! Il a prĂ©facĂ© les Cahiers Rouges de Maxime Vuillaume, l’ancien pĂšre DuchĂȘne (toujours la Commune !). Il a prĂ©facĂ© les cinq volumes de critique dramatique de Barbey d’Aurevilly ; la Vie tragique des Travailleurs des frĂšres Bonneff, etc., etc.

Actuellement, Lucien Descaves met la derniĂšre main Ă  un roman qui sera une suite Ă  sa Colonne  ; ce roman aura pour titre PhilĂ©mon vieux de la vieille ; il sera ainsi dĂ©dicacĂ© : Aux vieux d’une autre vieille que la vieille Ă  soldats.

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Nous avons rĂ©sumĂ© le plus possible, nous contentant d’esquisser Ă  grands traits la physionomie ce grand travailleur qu’est Descaves. Nous n’avons pu qu’indiquer, en passant, ses meilleures Ɠuvres. Nous nous dĂ©fendons, d’ailleurs, d’écrire une page de critique littĂ©raire. Ce n’est ni notre but ni notre rĂŽle. Mais nous nous tiendrons pour satisfait si nous avons su faire partager Ă  nos lecteurs l’estime et l’affection que nous professons pour l’auteur de Sous-Off’s. Certes, cela nous change des gredins politiques. Parmi les forbans dont nous avons eu Ă  nous occuper, un modeste et un probe comme Descaves fait tache. Il se trouve en singuliĂšre compagnie et il s’étonnera quelque peu de figurer dans une galerie oĂč les honnĂȘtes gens se comptent. On ne peut pas cependant, laisser toute la place aux fripouilles qui triomphent suffisamment, au thĂ©Ăątre, dans le roman, dans l’Histoire et sur le Forum. Il faut bien accorder un petit coin Ă  ceux qui, dĂ©daigneux des triomphes faciles et passager, se contentent modestement de travailler et de produire, pour notre joie, des Ɠuvres fortes et durables. Et c’est bien le cas de ce Lucien Descaves qui, jeune encore et portant un des noms les plus estimĂ©s de notre littĂ©rature, aurait pu se laisser guider par d’autres ambitions. C’est bien le cas de l’auteur de la Colonne et de Sous-Off’s, deux romans impĂ©rissables, parce que trĂšs vrais et trĂšs humains. Il n’y a, pour s’en rendre compte, qu’à s’arrĂȘter un instant cher lui, dans la coquette maison pleine de livres et de fleurs qu’il habite rue de la SantĂ©, tout au fond de la rive gauche, dans ce quartier oĂč il est nĂ© et qu’il n’a jamais pu se dĂ©cider Ă  abandonner. LĂ , on trouvera l’homme accueillant, le camarade de lettres fraternel et serviable, parmi des paperasses Ă©parpillĂ©es et des documents entassĂ©s. Et de sa fenĂȘtre, il vous montrera du doigt, le sombre profil de la SantĂ©, cette maison hospitaliĂšre qui abrite, depuis une annĂ©e bientĂŽt, un autre travailleur et un autre lutteur, aujourd’hui rĂ©prouvĂ©e, demain acclamĂ© : Gustave HervĂ©.,

Lucien Descaves

Le 6 septembre 1949, mort de Lucien Descaves, Ă  Paris.

Ecrivain libertaire

Fils d’un graveur, il naĂźt Ă  Paris le 18 mars 1861. En 1878, il ne peut poursuivre ses Ă©tudes faute de moyens financiers il entre alors comme apprenti dans une banque. De 1882 Ă  1886, il effectue son service militaire (4 ans), et commence une carriĂšre d’écrivain naturaliste. En 1887, paraĂźt Les MisĂšres du sabre puis en 1889 Sous-Off’s fruit de ses observations de la vie militaire. L’ouvrage est vite taxĂ© d’antimilitarisme et lui vaut des poursuites. A son procĂšs, de nombreux Ă©crivains se montrent solidaires ; il est finalement relaxĂ©. En 1892, il devient rĂ©dacteur littĂ©raire au Journal grĂące Ă  SĂ©verine, collabore Ă  L’Endehors de Zo d’Axa et Ă  partir de 1895 aux Temps Nouveaux de Jean Grave.

Il est rĂ©dacteur Ă  l’Aurore lorsqu’éclate l’affaire Dreyfus, il prend aussitĂŽt son parti contre l’antisĂ©mitisme. En 1900, il Ă©crit avec Maurice Donnay, une comĂ©die pour le thĂ©Ăątre La ClairiĂšre inspirĂ©e des expĂ©riences communautaires des « Milieux libres Â». La mĂȘme annĂ©e, il devient membre de l’acadĂ©mie Goncourt qui vient de se crĂ©er. En 1901, paraĂźt La Colonne Ă©vocation d’un Ă©pisode de la Commune de Paris. A partir de 1904, il co-Ă©crit de nouvelles piĂšces pour le thĂ©Ăątre. En 1913, revenant sur la « Commune Â» il publie PhilĂ©mon, vieux de la vieille enquĂȘte pathĂ©tique sur la proscription communarde en Suisse. En 1914, paraĂźt Barabbas (illustrĂ© par Steinlen) rĂ©cit d’un chemineau qui refuse de se rĂ©signer. Durant la guerre de 14-18, il se joint Ă  « l’Union sacrĂ©e Â» puis poursuit sa carriĂšre littĂ©raire. AprĂšs de nombreux romans et piĂšces de thĂ©Ăątre, il signe en 1946 avec Souvenirs d’un ours son autobiographie.

A noter que Lucien Descaves qui Ă©tait en relation avec des communards, rassemblera une importante collection de documents sur la Commune de Paris qu’il remettra ensuite Ă  l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam.

(…) je puis avoir Ă  regretter beaucoup d’erreurs ; je n’ai Ă  me reprocher aucune vilenie.

– Biographie extraite de l’EphĂ©mĂ©ride anarchiste



Les hommes du jour n°43 du 14 Novembre 1908 – Lucien Descaves [PDF]



Source: Partage-noir.fr