Juin 15, 2022
Par ACRIMED
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I) Les textes de 1916-1918 : journaux-marchandises et journal socialiste

Le journalisme a été la première forme d’engagement politique de Gramsci. Il a en effet abandonné ses études universitaires en 1914 – il étudiait la linguistique – et a commencé alors à travailler pour des journaux socialistes, principalement l’Avanti ! (le quotidien national du Parti socialiste italien) et le Grido del popolo (hebdomadaire turinois également socialiste).

Les trois premiers textes de ce recueil sont des articles publiés dans l’édition piémontaise de l’Avanti !, et sont datés respectivement du 22 et du 23 décembre 1916, et du 27 décembre 1918. Gramsci s’y attaque aux journaux bourgeois dans leur ensemble : « Boycottez-les ! boycottez-les ! boycottez- les ! » (p. 33 et p. 39). Car le journal bourgeois est d’abord un « journal-marchandise » (p. 43) qu’il s’agit d’écouler le plus massivement possible ; et, pour cela, il transforme et déforme les informations de sorte à les conformer aux courants dominants de l’opinion publique. Mais c’est encore là « le cas le plus honnête – ou le moins malhonnête – de mercantilisme journalistique », puisqu’il arrive aussi, souvent, que les journaux tâchent plutôt de modeler l’opinion publique en fonction d’intérêts privés. Alors, « il se vérifie ce cas étrange : que la volonté, l’intérêt, le calcul d’une demi-douzaine de propriétaires de journaux s’impose aussi aux intérêts et à la volonté de toute une population » (p. 38).

Gramsci met en lumière un paradoxe. La presse bourgeoise sert les intérêts économiques et/ou politiques des capitalistes, et pourtant elle est largement lue par les classes populaires : « des centaines de milliers d’ouvriers donnent régulièrement, chaque jour, leur argent au journal bourgeois, contribuant ainsi à créer son pouvoir » (p. 31). Pire encore, c’est le désir des ouvriers de connaître les événements du pays et du monde que la presse bourgeoise instrumentalise : « en exploitant notre curiosité, ils la transforment en une arme offensive qu’ils retourneront, quand cela leur conviendra, contre nous » (p. 39). On pourrait parler à cet égard d’une véritable aliénation médiatique (dans le sens précis que le terme aliénation a chez Marx [1]) : les ouvriers sont dépossédés de leur propre activité intellectuelle, qui en vient à s’opposer à eux dans la mesure où elle est corrompue par les médias dominants. Ces derniers, autrement dit, ne répondent aux besoins culturels des masses qu’avec une nourriture frelatée, qui « atrophie le cerveau » (p. 42). Les similarités entre le propos de Gramsci et notre propre époque sont frappantes – pensons simplement à l’exploitation sensationnaliste de la curiosité populaire par les chaînes d’information en continu, ou à la marchandisation du « temps de cerveau humain disponible » promue par le sinistre Patrick Le Lay –, mais il serait inutile, et trop long, de les développer ici.

Gramsci esquisse un modèle médiatique alternatif : un journal qui ne soit pas une marchandise parmi d’autres, mais que l’on achète « parce qu’il est nécessaire, parce qu’il est irremplaçable, parce qu’il correspond à un besoin intime, aussi irrésistible que le besoin de pain pour un estomac sain » (p. 43). C’est à ses yeux le cas de l’Avanti !, l’organe principal de la lutte pour le socialisme [2]. Tout socialiste véritable « sait qu’il fait partie de l’Avanti !, une partie vivante, une partie active », et que réciproquement ce journal « représente, dès aujourd’hui, au milieu d’une société mercantile, le principe anti-mercantile, le principe communiste, qui impose la sincérité, la vérité, et l’utilité essentielle même quand cela semble immédiatement dommageable » (p. 44). Par opposition aux journaux bourgeois, dispositifs d’aliénation, c’est dans et par le journal socialiste que prend forme la conscience de classe des prolétaires en lutte, et que leur libération commence.

Cette opposition entre les deux types de presse donne à la critique de Gramsci tout son tranchant. Mais il semble proposer l’idéal d’un journal unique des classes dominées qui n’est pas sans poser problème, que ce soit en ce qui concerne le pluralisme des opinions et des sources d’information, ou l’indépendance de la presse par rapport à la direction du parti. Par ailleurs, si l’idéal en question est suggestif, il reste formulé d’une manière assez vague voire spéculative.

La pratique journalistique et militante de L’Ordine nuovo conduira Gramsci à affronter d’une manière différente, plus précise, ces problèmes. C’est de ce journal que sont tirés les trois articles suivants du recueil, qui ont été publiés entre juillet 1919 et août 1920.

II) 1919-1920 : L’Ordine nuovo, journal des conseils d’usine

Le 1er mai 1919, Gramsci et ses camarades Tasca, Togliatti et Terracini fondent L’Ordine nuovo, « revue hebdomadaire de culture socialiste ». Sa ligne éditoriale se transforme rapidement sous l’impulsion de Gramsci (soutenu par Togliatti et Terracini mais contre la volonté de Tasca), avec la publication de l’article « Démocratie ouvrière » le 21 juin 1919 : il parle lui-même de « coup d’État éditorial » lorsqu’il revient sur cet événement l’année suivante (p. 60). Dès lors, L’Ordine nuovo est de fait le « journal des conseils d’usine » (comme le revendique Gramsci, p. 60), du moins à Turin [3]. En contact étroit avec les ouvriers, exprimant leurs aspirations les plus fondamentales, le journal élabore une réflexion concrète sur l’« autogouvernement » (p. 55) dans l’usine et sur la possibilité d’y construire la base d’un pouvoir de type nouveau, qui serait en mesure de remplacer l’État bourgeois. L’Ordine nuovo joue ainsi un rôle de catalyseur historique, qui s’efforce de transformer l’institution peu menaçante des « commissions internes » aux usines en véritables soviets à l’italienne, et qui œuvre plus généralement à la constitution du prolétariat en classe dirigeante. Il remplit au fond les tâches qui incombent au parti révolutionnaire, mais dont le PSI – ou plutôt sa direction – s’était détourné ou n’avait pas affronté d’une manière conséquente [4].

L’Ordine nuovo vise à être un intellectuel « organique » et « collectif » du prolétariat italien [5]. Cela suppose que s’établisse un lien intime entre le journal et ses lecteurs, et que ces derniers trouvent « une partie d’eux-mêmes » dans les articles du journal, « imprégnés de l’esprit de leur propre recherche intérieure : “comment pouvons-nous devenir libres ? Comment pouvons-nous devenir nous-mêmes ?” » (p. 60). L’émancipation des dominés est toujours pour lui le fil conducteur de sa pratique et de sa théorie du journalisme.

Répondre aux besoins des dominés ne signifie pas suivre leurs opinions actuelles, et l’enjeu est au contraire de hausser leur niveau de conscience politique. Mais cela ne signifie pas pour autant asséner des connaissances abstraites ou des mots d’ordres préétablis, en voyant les ouvriers et les paysans « comme des enfants qui doivent être guidés partout » (p. 51). Ni démagogie, ni paternalisme : il est impératif d’exposer les faits dans leur réalité concrète et les raisonnements d’une manière complète, ce qui implique que les articles publiés ne peuvent être que « des écrits difficiles » (p. 49). Si Gramsci fait preuve d’une telle exigence intellectuelle envers son lecteur, c’est simplement parce qu’il tient « à le traiter, toujours, comme un homme » (p. 52), également digne d’accéder à la vérité.

Réciproquement, les travailleurs et les paysans doivent « se soumettre à une discipline permanente de culture » (p. 47). Ce n’est qu’ainsi qu’ils pourront parvenir à une véritable maîtrise intellectuelle de leur situation historique et saisir les contradictions sociales dans toute leur radicalité. Du reste, il ne s’agit pas d’une démarche purement individuelle. Parallèlement aux conseils d’usine, germes de soviets dans le domaine économique et politique, doivent se mettre en place des « soviets de culture prolétarienne », notamment autour des « cercles et groupes de jeunes, [et] par les amis de L’Ordine nuovo  » (p 47). Le journal, intellectuel collectif organique, doit ainsi organiser l’activité culturelle des dominés.

III) 1929-1935 : Les Cahiers de prison et le « journalisme intégral »

Entre l’époque de L’Ordine nuovo et son emprisonnement (novembre 1926), Gramsci a été un dirigeant politique national, et non plus seulement local. Participant à la fondation du PCd’I, il en a été à la tête entre 1924 et 1926, et il a notamment fondé son journal quotidien, L’Unità, en 1924 [6]. Dans les « Cahiers de prison » (écrits entre 1929-1935) [7], fort de ces expériences, il poursuit encore sa réflexion sur la presse et il élabore dans le cahier 24 un véritable « petit manuel de journalisme » [8]. Ce cahier, repris en entier, est le dernier texte du recueil.

La vision de la presse par Gramsci est plus complexe que dans les textes antérieurs. D’une part, dans les Cahiers, les journaux bourgeois ne sont plus appréhendés uniquement comme des dispositifs d’aliénation ou des outils de propagande, mais aussi, du moins pour certains d’entre eux, comme des moyens d’organisation et d’orientation pour les classes dominantes elles-mêmes et leurs classes alliées (p. 78-82) [9].

D’autre part, Gramsci nuance et précise sa conception autrefois encore relativement abstraite et totalisante du journal socialiste ou révolutionnaire qui constituerait en soi une réappropriation de leur propre personnalité historique par les dominés. Bien sûr, ses réflexions ont toujours en vue l’horizon historique du renversement de l’hégémonie bourgeoise et de l’émancipation des subalternes [10], et c’est bien dans cette perspective qu’il appréhende l’activité journalistique. Mais celle-ci s’inscrit dorénavant d’une manière plus explicite dans l’activité politique en général, qui se déploie en premier lieu autour du parti communiste révolutionnaire (décrit comme un « Prince moderne »). De plus, Gramsci distingue et analyse avec précisions non plus un seul mais plusieurs types de journaux et de revues, qui sont censés s’adresser à des types de publics différents. Autrement dit, il prend acte de la diversité des niveaux culturels au sein des masses populaires et de la pluralité des « sens communs » : « Chaque couche sociale a son “sens commun” et son “bon sens”, qui sont au fond la conception de la vie et de l’homme la plus répandue » (p. 100). Il écrit ainsi qu’« il est puéril de penser qu’un “concept clair”, diffusé de manière appropriée, pénétrera les différentes consciences avec les mêmes effets “organisateurs” qu’une clarté généralisée. […] Le même rayon lumineux traversant différents prismes donne des réfractions différentes de la lumière : si vous voulez la même réfraction, il faut toute une série de rectifications des différents prismes » (p. 93).

Enfin, la logique intrinsèque à une activité journalistique émancipatrice est énoncée d’une façon très précise. Gramsci défend un journalisme qu’il appelle « intégral », c’est-à-dire un « journalisme qui non seulement entend satisfaire tous les besoins de son public, mais qui entend créer et développer ces besoins et donc susciter, dans un certain sens, son public et en étendre progressivement le terrain » (p. 75). Il s’agit de prendre base sur le sens commun et sur les besoins du public afin de les transformer.

Ajoutons que ce rapport pédagogique n’est pas censé être unilatéral : les journalistes « intégraux », et les intellectuels organiques en général, doivent également être à l’écoute et apprendre de leurs lecteurs subalternes, qui par leurs conditions d’existence et par leurs luttes sont plus directement en prise sur la réalité historique [11]. Comme l’écrit Gramsci, « l’élément populaire “sent”, mais ne comprend pas ou ne sait pas toujours ; l’élément intellectuel “sait”, mais ne comprend pas ou surtout ne “sent” pas toujours » [12]. Lutter pour une hégémonie nouvelle et pour la réalisation de l’autonomie des subalternes suppose que s’établisse entre ces derniers et les intellectuels qui leur sont organiques – et en particulier les journalistes « intégraux » – un rapport dialectique d’éducation réciproque, c’est-à-dire, dans les termes d’André Tosel, un « cercle pédagogique » [13] vertueux.

***

Tous les textes discutés ici sont traversés par un même fil directeur : le problème de l’émancipation des subalternes, et la manière dont le journalisme peut contribuer à la réaliser. Néanmoins, les trois moments distingués ici dans le parcours gramscien correspondent tendanciellement à trois approches de ce problème : la polémique contre la presse dominante et la défense d’une presse propre aux dominés ; la participation directe d’un journal à un mouvement de lutte de classe particulièrement intense ; l’organisation d’une activité journalistique « intégrale » s’inscrivant dans une stratégie politique d’ensemble. Si la pensée de Gramsci se fait progressivement plus concrète et gagne en précision, chacune de ces approches possède un intérêt intrinsèque. C’est le mérite de ce recueil de rassembler et de rendre accessibles ces différents textes, de sorte à ce qu’ils puissent nourrir la réflexion sur ce qu’est, à notre époque, un journalisme émancipateur.

Yohann Douet




Source: Acrimed.org