Juillet 9, 2022
Par Partage Noir
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Il est des mots que je n’ose pas dire mais que je vais vous confier Ă  l’oreille : emploi, rentabilitĂ©, logique, raisonnable, discipline, dĂ©shonneur, respect, retenue, valeurs Ă©tablies, science sĂ»re, scalpel, confiance, vĂ©ritĂ© sĂ»re, Ă©pargne, publicitĂ©, responsabilitĂ©, patrie (
) ; On obtient beaucoup plus d’un nanti en lui donnant des coups de poing qu’en lui tendant la paume ; Tout homme a droit Ă  24 heures de libertĂ© par jour.

L’auteur de ces phrases-choc est Louis Scutenaire, un poĂšte picard belge, proche des surrĂ©alistes, restĂ© volontairement marginal dans le monde des lettres et profondĂ©ment libertaire.

Il est nĂ© en 1905 Ă  Ollignies dans le Hainaut occidental, une rĂ©gion trĂšs individualisĂ©e au niveau culturel. Les 800 000 Belges qui l’habitent ne sont en effet pas Wallons mais Picards. À trois kilomĂštres d’Ollignies se trouve la ville de Lessines qui est situĂ©e au centre d’une zone de carriĂšres de porphyre. L’essentiel de la population Ă©tait constituĂ© de carriers bien connus pour leur socialisme teintĂ© d’anarchisme ainsi que pour leur goĂ»t pour la bagarre et l’abus de biĂšre et de geniĂšvre (il y avait 500 bistrots : 1 pour 18 habitants). D’importants mouvements de grĂšve eurent lieu en 1898, 1910 et 1918 : ils se terminĂšrent Ă  chaque fois par des affrontements gĂ©nĂ©ralisĂ©s avec la gendarmerie ou l’armĂ©e.

Carouy Édouard

Le souvenir de Ravachol est longtemps restĂ© dans les mĂ©moires. Il eut mĂȘme un Ă©mule local : Heregots dit PoulaillĂź, qui s’était Ă©vadĂ© d’un bagne d’enfants et avait abattu un gendarme. Plus tard, Carouy, l’un des membres de la « Bande Ă  Bonnot Â» trouva refuge pour un temps chez sa tante Ă  Lessines. Peut-ĂȘtre le plus beau rĂ©cit de la langue française : la dĂ©position de Carouy au procĂšs de la Bande Ă  Bonnot ; La seule Ă©popĂ©e qui me touche est celle de la Bande Ă  Bonnot.

Cette rĂ©gion bien frondeuse a vu naĂźtre Paul Magritte, le cĂ©lĂšbre peintre surrĂ©aliste dont Scutenaire sera l’ami et l’un des principaux commentateurs. Paul NougĂ© Ă©galement thĂ©oricien du surrĂ©alisme et Raoul Vaneigem, thĂ©oricien situationniste, auteur du fameux TraitĂ© de savoir-vivre Ă  l’usage des jeunes gĂ©nĂ©rations. Vincent Van Gogh vint Ă©galement y peindre quelques toiles.

Bien qu’issu d’une famille de notables, Scutenaire fut trĂšs jeune attirĂ© par les milieux ouvriers et rĂ©voltĂ©s. En 1924 il fait des Ă©tudes de droit Ă  Bruxelles, il sera avocat pendant 13 ans et gardera un bon souvenir de ses contacts avec les dĂ©linquants. Puis Ă  partir de 1931 et jusqu’à sa retraite, il travaille comme fonctionnaire au ministĂšre de l’IntĂ©rieur, ce qui lui permet de continuer Ă  Ă©crire car il ne vivra jamais de sa plume.

Il frĂ©quente les surrĂ©alistes belges mais contrairement Ă  AndrĂ© Breton et ses amis, Scutenaire se mĂ©fie de la rĂ©ussite sociale. Il ne cherchera jamais la gloire et prĂ©fĂ©rera rester dans l’anonymat. J’ai trop d’ambition pour en avoir ; L’ampleur de mon ambition me laisse les mains vides ; J’ai rĂ©solu le problĂšme de l’argent par la pauvretĂ© ; N’entrez pas par la grande porte et ne courbez pas l’échine pour entrer par la petite. N’entrez pas.

Scutenaire publie son premier recueil de poĂ©sie en 1927. A partir de 1915, il commence Ă  publier Mes inscriptions (en hommage au titre d’un recueil de graffiti de Restif de La Bretonne). Elles constituent l’essentiel de son Ɠuvre. Il s’agit d’une suite de phrases brĂšves, de maximes, d’aphorismes, d’historiettes ou de dĂ©clarations enthousiastes oĂč il note ce que chacun pense et dit mais que personne n’écrit. J’écris pour des raisons qui poussent les autres Ă  dĂ©valiser un bureau de poste, abattre le gendarme ou son maĂźtre, dĂ©truire un ordre social. Parce que me gĂȘne quelque chose, un dĂ©goĂ»t ou un dĂ©sir.

Le premier recueil des Inscriptions paraĂźt chez Gallimard mais les quatre suivants seront publiĂ©s chez de petits Ă©diteurs. En effet Gallimard avait voulu censurer certaines phrases telles que : Relu hier soir la Princesse de ClĂšves. Avec mon cul.

Dans tous ses textes la subversion est permanente mais toujours ironique et pleine d’humour. Ne manquez pas de m’annoncer les dĂ©cĂšs, s’il y en a ; les nouvelles font toujours plaisir ; Saint-John Perse, mais il y a mis le temps ; Être statufiĂ© de son vivant, ça vous pĂ©trifie. Certaines phrases nous rappellent Fourier : l’amour est pour lui l’une des choses les plus importantes de la vie. Plus je vais, le grand amour, j’ai bien peur que cela existe vraiment.

Dieu et les religions sont souvent l’objet de ses sarcasmes. Salaud de JĂ©sus-Christ ; Le christianisme cadenasseur de vulves ; Croire en Dieu Ă©quivaut Ă  se tuer. La foi n’est qu’un mode de suicide : L’existence de Dieu ne regarde que lui ; Sur 1 000 personnes qui professent une religion, 968 le font pour des raisons ignobles ou sottes. Les 32 autres aussi.

Il dĂ©teste tous les gouvernants. Le parlementarisme dĂ©mocratique n’est pas un moyen de gouvernement, c’est une escroquerie ; La dictature est le meilleur systĂšme politique pour un dictateur ; Gendarme en colĂšre pue encore plus qu’à l’ordinaire. Mais il ne se fait aucune illusion sur les gouvernĂ©s. Les petits hommes laids qui gouvernent et ceux qui les contrent sont l’endroit et l’envers d’une chose innommable ; Les chefs sont des salauds puissants, les sujets, des salauds en puissance.

Scutenaire est partisan d’un monde sans esclaves, d’une sociĂ©tĂ© d’égaux mĂ©prisant tous les pouvoirs. Je n’ai pas d’autre but que la libĂ©ration totale de tout ce qui vit. Et rien n’est qui ne vit pas. Il fut un moment aveuglĂ© par la rĂ©volution bolchevique et mĂȘme par Staline. Il reconnaĂźtra plus tard son erreur et se mĂ©fiera des fausses rĂ©volutions. Staline tuait tout le monde, mĂȘme les moustiques et les blattes dans son bureau ; ProlĂ©taires de tous les pays je n’ai pas de conseil Ă  vous donner ; Jusqu’ici les rĂ©volutions n’ont rĂ©ussi qu’en passant Ă  la rĂ©action ; Les rĂ©volutions ne foireraient pas si les rĂ©volutionnaires Ă©taient gais.

Les Inscriptions de Scutenaire font souvent penser aux graffiti les plus radicaux de Mai 68. Je ne plie le genou devant rien ni personne : j’ai de l’arthrose.

Louis Scutenaire est mort en 1987, vingt ans jour pour jour aprÚs Magritte en visionnant un film consacré à son ami peintre.




Source: Partage-noir.fr