Janvier 30, 2021
Par Partage Noir
233 visites


DĂšs le dĂ©but de la campagne pour l’objection de conscience, des critiques s’élĂšvent quant au choix des personnalitĂ©s patronnant le comitĂ© de « Secours aux Objecteurs de Conscience Â». A cĂŽtĂ© de quelques anarchistes comme Bontemps ou Breton on y trouve Lanza del Vasto, l’abbĂ© Pierre et le pasteur Roser. Cet Ă©clectisme, s’il permet une action plus efficace, n’est pas du goĂ»t de tous les militants libertaires. Lecoin doit, dĂšs le cinquiĂšme numĂ©ro de LibertĂ© affirmer qu’il ne reniera pas ses idĂ©es pendant la campagne [1]. Dans le numĂ©ro sept, aprĂšs avoir demandĂ© aux malveillants et aux sceptiques de rester Ă  l’écart, il explique dans un long article pourquoi il choisit de mener une action commune avec des croyants : Entre des chrĂ©tiens sincĂšres et des anarchistes la diffĂ©rence, au fond, est-elle si importante ? Elle est plus insignifiante qu’on se l’imagine, elle n’existe mĂȘme plus pour ainsi dire entre un athĂ©e et un croyant tous deux objecteurs de conscience, car allez donc — dans des temps oĂč la paix est troublĂ©e — les diffĂ©rencier lorsqu’ils communient dans la mĂȘme haine de la guerre.

VoilĂ  pourquoi, moi anticlĂ©rical farouche, moi vieil anarchiste impĂ©nitent, j’ai pris l’initiative de cette campagne pour les objecteurs avec le mĂȘme enthousiasme que s’il se fĂ»t agi de dĂ©fendre des membres de ma famille philosophique [2]. Et les quelques lecteurs qui me reprochent la tolĂ©rance qui me permit de rassembler dans notre ComitĂ© de patronage des irrĂ©ligieux et des religieux ont tort [3].

Dans le Monde Libertaire, exceptĂ© la reproduction sans commentaire d’une lettre de personnalitĂ©s demandant Ă  De Gaulle la libĂ©ration des objecteurs [4], il faut attendre prĂšs d’un an avant d’y lire un article sur l’objection de conscience. Et c’est seulement lorsque la campagne rencontre un certain succĂšs que commence, en novembre 1959, un large dĂ©bat sur le problĂšme. Faut-il ou non demander Ă  l’État le droit de refuser de faire la guerre ? Au fil des mois les principaux leaders de la FA prennent position dans le Monde Libertaire. Il y a autant de partisans que d’adversaires Ă  l’action Lecoin [5].

Par la suite, l’organe de la FA publie de temps en temps des informations sur la campagne pour les objecteurs mais n’y attache qu’un intĂ©rĂȘt secondaire. Cette attitude, la FA la garde du dĂ©but Ă  la fin de la campagne. ExceptĂ© en juin 1962, lorsque Lecoin entame une grĂšve de la faim pour arracher un statut en faveur des objecteurs. A ce moment la FA apporte un soutien inconditionnel Ă  Lecoin, en collant des affiches, en participant aux manifestations et en prĂȘtant son local. Desrozier, l’une des cinq personnes qui cesse de s’alimenter, en solidaritĂ© avec Lecoin, est membre de la FA. Pourtant, moins d’un an aprĂšs, un militant rĂ©affirme dans le Monde Libertaire son refus d’un statut pour les objecteurs de conscience et sa mĂ©fiance Ă  l’égard des chrĂ©tiens qui soutiennent les pacifistes [6]. Cette opinion reflĂšte celle d’une bonne partie de l’organisation qui pense que le statut est un projet bĂątard et incomplet et la loi, votĂ©e en dĂ©cembre 1963, un temple vide oĂč les fidĂšles viennent faire leurs dĂ©votions [7].

Alors pourquoi ce soutien en juin 1962 ? La question mĂ©rite d’ĂȘtre posĂ©e. Roland Biard dans son histoire du mouvement libertaire expose que L’absence de perspectives ne peut expliquer ce ralliement. Le mouvement anarchiste a-t-il Ă©tĂ© l’objet Ă  cette Ă©poque d’un certain culte de la personnalitĂ© Ă  l’égard de Lecoin. L’hypothĂšse n’est pas Ă  exclure ! [8]. S’il est indĂ©niable que Lecoin bĂ©nĂ©ficiĂ© du respect d’un bon nombre de militants, cela ne suffit pas Ă  expliquer que l’aide de la FA se soit essentiellement limitĂ©e Ă  la pĂ©riode de la grĂšve de la faim. Deux autres facteurs interviennent. D’abord la rĂ©pression qui, comme bien souvent, a resserrĂ© les liens au sein du mouvement libertaire en juin 1961 un meeting de soutien aux objecteurs de conscience est interdit par le PrĂ©fet de police ; aussitĂŽt la FA expĂ©die un tĂ©lĂ©gramme de protestation. En mars 1962, le local du mouvement libertaire est plastiquĂ© par l’OAS. Lecoin prĂ©side le meeting de solidaritĂ©. Il y prononce un vigoureux discours unitaire : la famille anarchiste n’est pas si nombreuse que nous puissions la laisser dĂ©cimer, mutiler et ce soir nous avons le devoir de prendre entre nous un engagement formel : celui d’ĂȘtre Ă©troitement solidaires les uns des autres [9].

LibertĂ© envoie une importante somme d’argent pour la reconstruction du local. Quand dĂ©bute la grĂšve de la faim, trois mois aprĂšs l’attentat, la situation est favorable Ă  un soutien de la FA (d’ailleurs il n’est pas sĂ»r que Lecoin, prĂ©parant minutieusement toutes ses actions, n’y ait pas pensĂ© en prononçant son discours unitaire). Mais c’est surtout parce que, Ă  ce moment, l’affaire prend une dimension considĂ©rable que la FA, ainsi que d’autres libertaires soutiennent Lecoin. En apparaissant, pour la premiĂšre fois depuis 1939, sur le devant de l’actualitĂ©, les anarchistes espĂšrent relancer un mouvement en stagnation depuis plus de vingt ans. Et pour cela ils sont prĂȘts Ă  laisser de cĂŽtĂ© leurs critiques.




Source: Partage-noir.fr