Novembre 9, 2020
Par Lundi matin
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1. « Quand j’ai commencé à écrire La Maison du peuple – j’avais vingt-deux ans –, c’était un acte politique et c’était une nécessité de poser qui j’étais, d’où je venais, et quels étaient les miens. Pour qu’il n’y ait pas de malentendu : et il n’en a pas eu depuis. » Acte politique qui, dans un même geste celui de l’écriture, vient poser une subjectivité, composer un assemblage d’hommes et de femmes singuliers sous la domination d’un même ennemi, penser une fracture entre un nous et un eux, et affirmer un tenir position c’est-à-dire la revendication d’une appartenance à l’un des camps en présence [1].

1.1. C’est de Louis Guilloux (1899-1980) dont il s’agit – découvert d’abord à travers sa maison et son bureau de Saint-Brieuc par la coïncidence des rencontres [2] – et de son premier roman publié en 1927. Un écrivain qui tient position et qui, revenant sur la question en juin 1978, fait de la « condition prolétarienne » une ligne qui court dans tous ses livres et les relie, condition définie par l’expulsion ou l’impossibilité d’un monde commun, soit un rapport social et un geste, la production d’un écart ou d’un en-dehors, l’assignation à sa place et une conflictualité. « Va-t’en, tu n’es pas des nôtres voilà ce que les bourgeois nous disent en permanence, mieux encore aujourd’hui qu’hier. Ils ont eu très peur, mais ça reviendra » [3]. Tu n’es pas des nôtres, plutôt que du fortuit, le départage relève du structurel et la formule pose une société qui fonctionne à l’exclusion et au mépris sans pour autant que Louis Guilloux ne puisse être rangé dans la case du paradigme postérieur de la « reconnaissance » parfaitement compatible avec la continuité d’un ordre social.


1.2. Des lectures de l’œuvre font – tentent de faire – de La Maison du peuple un roman purement autobiographique – l’enfance de l’auteur –, un texte simplement briochin – les lieux, l’aventure de la Maison du Peuple de Saint Brieuc– et un outil documentaire i.e. un véhicule de l’information sur des mondes sociaux et historiques traversés par l’auteur et aujourd’hui disparus. Par cela l’écrivain se voit embarqué dans des entreprises de patrimonialisation où l’affirmation de sa solidarité avec « le peuple breton » voit ce dernier réduit à quelques brodeuses de carte postale habillées de costumes folkloriques. A voir cette place qui lui est assignée, parallèle peut être fait avec ce qu’écrivait Xavier Grall, en 1977, de l’auteur du Cheval d’orgueil : « un sacristain sonnant l’office des morts en terre armoricaine » [4]. Alors, qu’en 1972, Louis Guilloux participe à certaines manifestations des ouvrières et ouvriers du Joint Français dont il soutient la grève. Que plus tôt, après la bataille d’Ovedio, il conduira des actions de solidarité avec des réfugiés espagnols, certains stockés dans une usine désaffectée de fond de vallée humide. « J’étais responsable pour le Secours rouge dans mon pays. » En 1952, à propos d’un meeting salle Wagram à Paris où se trouvent nombre de ces réfugiés, il écrit se sentir parfaitement des leurs…

Autre peuple qui nous éloigne de la sacristie patrimoniale et de l’ajustement de l’œuvre à l’hégémonie de l’ordre marchand.

2. Penser politiquement l’héritage de Guilloux, et particulièrement La Maison du peuple, sous le régime de la conflictualité et du dissensus, serait – se débarrassant du besoin d’exposer la vérité des corps pour exposer celle du livre pour paraphraser Rancière – de considérer le roman comme une hypothèse sur la nature et l’ordre du monde humain [5], ou plus exactement sur les manières de ne pas se rendre à cet ordre.

« L’œuvre se structure en elle-même pour former un microcosme ou mieux : une micro-époque. Car il ne s’agit pas de présenter les œuvres littéraires dans le contexte de leur temps, mais bien de donner à voir dans le temps où elles sont nées le temps qui les connaît – c’est-à-dire le nôtre. » écrivait Walter Benjamin [6]. Hériter de l’œuvre sous la conjoncture, c’est-à-dire depuis l’intérieur d’une situation conflictuelle [7] serait ici la mettre à l’épreuve d’une actualité politique caractérisée par un lieu d’affrontement et la qualification en actes de la rue, des places ou des ronds-points en des espaces publics oppositionnels.


2.1. « Après les malheurs du début, mes parents vinrent loger dans trois petites mansardes, à l’autre bout de la ville. » [mp, 113] [8] Ainsi Louis Guilloux commence-t-il son roman, croisant lieu, topographie et parcours de vie avant, quelques pages plus loin, de donner forme à une ville qu’il configure selon le point de vue de l’un de ses personnages, le père. Alors la ville se distribue entre :

  • le quartier de son enfance, « quartier éloigné de la rue Pommerin » [mp, 115].
  • les « petites rues » autour de la cathédrale, que Guilloux qualifie d’obscures et de tortueuses, ouvertes « comme par violence entre d’anciennes maisons de bois ». Elles forment « le bas quartier de la ville », un « bas-fond ». « Là vivait une population de petits marchands, de brocanteurs et d’ouvriers » [mp, 115].
  • le quartier neuf caractérisé par des grands magasins, des cafés et « plus loin la gare ». « Ce quartier neuf était comme un quartier étranger dans la ville, du moins pour mon père » [mp, 115].
  • enfin les boulevards créés à la limite de la campagne, peuplés par les nobles, les fonctionnaires, de petits rentiers qui vivent en silence.

De cette ville le père a une connaissance sensible : le sifflet des locomotives qui permet la prévision du temps à venir, le bruit des chaussures des filles de l’usine, les heures qui sonnent à la cathédrale, les pas de ceux qui arrivent alors que, chez lui, il les attend.

S’il étouffe dans cette ville, le père « ne l’aurait quittée pour rien au monde » [mp, 116]. C’est la ville des promenades avec son propre père et son frère, ce sont les lieux dans lesquels s’inscrivent les amitiés d’adolescence comme la mer et les baignades qu’il y fait avec André, un ami depuis parti. C’est la ville qui permet, par le bain, de réparer le corps ou son soulagement après une journée de travail. « Il ne sentait plus dans les reins cette courbature qui lui venait d’être sans cesse penché sur le veilloir, mais une légèreté qui le faisait chanter. » L’arpentage fonde la familiarité. « Tous les chemins, il les connaissait, pour ainsi dire pierre par pierre ». Et la ville, la seule qu’il connaisse, est « à sa mesure ». Ce n’est qu’une fois passé de l’adolescence à l’âge adulte, qu’il prend « une nouvelle vue des choses » [mp, 116] qui s’incarne physiquement dans un devenir-dur et violent de son regard : « ses yeux bleus n’avaient plus leur regard d’autrefois, mais un regard plus dur, et à certains moments on les sentait dévorés de violence… » [mp, 117]. Quelque chose de nouveau apparaît alors à sa vue le constat de la domination de cette ville par « un clan féodal » [mp, 117] composé des commerçants et des nobles. On y trouve, parmi les plus puissants, armateur, vicomte, grainetier, drapiers ainsi que leur clientèle qu’elle soit économique mais aussi politique. Ainsi ce clan possède-t-il ses hommes politiques, parmi lesquels un sénateur et le maire qui mène la ville – c’est l’expression de Guilloux [mp, 160] – depuis quinze ans, « personnage le plus en vue » [mp, 117] qui parfois, lorsqu’il s’agit de garder sa fonction, entend peser sur le futur des uns et des autres ainsi du fils de Louis Lautier, collégien à qui il menace de retirer une bourse municipale [mp, 165] dans une tentative de corruption électorale, l’achat du vote du père.

Chacun des fragments de ville est donc caractérisé par les relations qu’il entretient avec un parcours biographique, et/ou des fonctions et des conditions sociales. Le père y est installé dans une place existentielle. De son côté la ville l’est comme un lieu au sens de Michel de Certeau soit un ordre stable selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistence, et où se trouve exclue la possibilité d’être à la même place pour deux choses. « La loi du “propre” y règne : les éléments considérés sont les uns à côté des autres, chacun situé en un endroit “propre” et distinct qu’il définit ». Le lieu est une « configuration instantanée de positions » écrit -t-il [9]. Dans ce cas, elle relève d’une police, entendue au sens de Jacques Rancière soit un ordre qui repose sur une hiérarchie des places et des fonctions, fondée ici sur la richesse, le contrôle de l’accès au travail, la qualité nobiliaire, la maîtrise des rôles politiques et l’entretien des rapports de parenté – les grandes familles sont liées « de parenté » [mp, 117]. Le lieu de La Maison du peuple est relation de domination.

2.2. Cet encodage de la ville en lieupolice que Guilloux fait opérer au personnage du père prend place dans une conjoncture spécifiée par l’apparition d’idées nouvelles chez les ouvriers, aussi d’une personnalité – le docteur Rébal – et de son journal Le Renouveau dont le titre semble présager d’une rupture à venir. Bref une brèche dans la carte instituée qui va permettre le passage à un autre encodage et les tentatives de son instauration, la manipulation du lieu, la traversée du lieu-police par l’espace-politique. Par politique il faut entendre ce que Jacques Rancière désigne comme un processus par lequel une part non comptée vient faire entendre un tort subi. Pour Michel de Certeau, « [e]st espace l’effet produit par les opérations qui l’orientent, le circonstancient, le temporalisent et l’amènent à fonctionner en unité polyvalente de programmes conflictuels ou de proximités contractuelles. A la différence du lieu, il n’a donc ni l’univocité ni la stabilité d’un propre » [10]. Ici donc l’un des processus par lequel le politique tout à la fois s’exprime et se réalise est une spatialisation, la transformation, par des opérations et des mouvements, du lieu en espace. Dans La Maison du peuple, l’une de ces opérations qui opère une telle transformation est la manifestation, ou plutôt des manifestations de différents ordres. Disons des politiques de la rue.

2.2.1. La première de ces manifestations intervient à l’occasion d’un évènement dont l’inhabituel est souligné. « Un soir, en rentrant de son travail, mon père annonça joyeusement : « – Les boulangers sont en grève […] Une grève n’était pas chose commune chez nous » [mp, 124 et 125]. Le motif n’en est pas donné comme si l’importance était l’existence même de celle-ci, la mise en mouvement dans la brèche ouverte par l’historicité de la situation, la redite de la singularité du moment ou encore le surgissement de la politique avec l’accession d’une conscience de soi dans le constat de la domination – ce qui est l’état du père devenu adulte et la place que lui donne Louis Guilloux. Dans le roman, cette manifestation est vue et mise en mots depuis la fenêtre de l’appartement où se trouvent la mère et les enfants qui n’y prennent pas part alors que le père, lui, est parti manifester. Son arrivée est annoncée par l’intermédiaire de sons qui signent sa proximité. « Elle prêtait l’oreille en nous faisant signe de nous taire. Nous la regardions sans bouger » [mp, 126]. On l’attend. « – Ils viennent ! Ils viennent ! Ne vous penchez pas… » [mp, 126]. Jusque-là le monde sonore dans le roman était celui des cloches, « chant triste » [mp, 115] qui sonne dans une ville « grise et sans ouverture » [mp, 115], le vent et le son « rauque » [mp, 115] d’une sirène de bateau qu’il peut porter jusqu’à la ville.

Ce qui est conduit par la rumeur vient percuter et troubler le paysage sonore habituel, c’est L’Internationale traversé par des cris et de longs coups de sifflet. Ce qu’on y voit c’est le drapeau rouge, dans la foule le père n’est pas discernable, il est « avec eux », pris avec d’autres corps [mp, 115]. Il n’est pas boulanger et c’est un collectif d’un autre ordre qui se dessine : les ouvriers. La foule « bouillonnait » [mp, 115] avant de disparaître dans la nuit « aussi brusquement qu’elle était arrivée » [mp, 115], une fois le réverbère passé.

Ce bouillonnement est comme une réponse au dialogue entre le père et son propre père, au début du roman, à propos du devenir des ouvriers qui, pour l’un se déduirait de leur situation présente et s’inscrirait dans une répétition sans fin, à laquelle il faudrait mettre fin pour le fils.

Cette première manifestation de La Maison du peuple peut être lue comme la construction simultanée de l’espace comme public et d’un « nous » contre un « eux » déjà désigné dans le roman comme le clan dominant, située dans un processus mouvant et instable de différenciation, de devenir possible et de prise de pouvoir. La prise de rue construit et manifeste un groupe constitué autour d’une praxis collective, d’un sort pensé comme tel et de buts construits comme communs. En action, il passe et temporairement fait du lieu un espace. La manifestation, et la constitution du groupe comme tel, viennent répondre à la situation de face-à-face individuel que le grand-père institue avec Mr Sarir, le bon serviteur face au bon patron.

La manifestation n’a pas de parcours et aucun des points traversés n’est nommé, pas même visible par l’écriture. Aussi rien n’y est rejoué, pas de valeur sémantique du défilé au motif d’une succession de lieux symboliques et dont l’articulation ferait sens, pas de toponymes qui viendrait réactualiser un mythe déjà là et « inscrit dans l’ordre des lieux et de leurs noms » [11]. On ne se dirige pas place de la Bastille, de la Nation ou de la République. Pas de “grands hommes” célébrés. Autrement dit cette manifestation n’est pas la mise en espace d’un récit comme si celui-ci n’était pas écrit ou ne pouvait être déjà là parce qu’il est encore à inventer et que la praxis ouvrière serait en train de l’écrire. D’ordre de la manifestation il n’y en a pas, elle se confond avec le groupe et aucune fonction singulière n’en émerge, l’équipement sémiologique est minimal et labile. Le drapeau rouge, dont l’histoire court de Spartacus à l’histoire internationale du mouvement ouvrier, en passant par la seconde Fronde populaire à Bordeaux, jusqu’à l’histoire internationale du mouvement socialiste [12]. Et un chant, L’internationale qui, dans son histoire lie Commune de Paris et aussi le mouvement socialiste du début du XXe siècle. « L’expressif est premier par rapport au possessif, les qualités expressives, ou matières d’expression sont forcément appropriatives et constituent un avoir plus profond que l’être » écrit Gilles Deleuze renvoyant sur la question de ce primat vital à Gabriel Tarde. Et de poursuivre que ces qualités sont « la marque constituante d’un domaine, d’une demeure » [13]. La manifestation passe trouant l’ordre et un temps linéaire, comme inaugurant un nouveau langage dans l’espace qu’elle publicise. Appropriation vitale.

Au-delà du mouvement de l’apparaître puis de la disparition, la fenêtre refermée le son parvient encore : « Foule esclave, debout, debout ! ». Comme une rémanence. A l’intérieur de l’appartement, « fait étrange » [mp, 126] la mère forme une ronde avec les trois enfants Anne, Louise et le narrateur, accélérant au fur et à mesure danses et paroles comme dans un excès dans lequel certains ont voulu juste relever une altération psychologique.

« Quand les gueux dansent

Les guenilles, les guenilles

Les guenilles vont

Quand les gueux dansent

Les guenilles vont au vent…

Sont-ils mieux les gens qui sont riches,

Sont-ils mieux que moi qui n’ai rien…

Je tourne et je vire,

Je vais et je viens

Je n’ai pas peur de perdre mon bien. » [mp, 127]

La figure du gueux est convoquée, que l’on peut confronter à celle du prolétaire de l’Internationale. Si la seconde indique tout à la fois un partage du social – « Pour que le voleur rende gorge » –, une volonté d’hégémonie politique et d’universel [14] – « nous ne sommes rien soyons tout », « L’internationale sera le genre humain » [15] – la première relève de la limite ou de la marge. Le gueux peut être une figure extrême de la pauvreté, la réduction à la mendicité. Mais aussi une figure dangereuse qui fait métier de la pauvreté et « un rien suffit pour que le pauvre devienne gueux » [16]. Il en est la figure active marqué négativement et qui ne rentre pas dans le monde social ni ne revendique une centralité hégémonique. Il relève du geste de toute culture qui rejette quelque chose qui devient une limite ou une marge (le pauvre) ou un extérieur (le gueux) [17]. Il n’a rien à perdre : « Je n’ai pas peur de perdre mon bien » chante la mère. Dans La Maison du Peuple l’extrême pauvreté est rejetée du côté d’un extérieur et de l’étranger. Ceux qui s’adressent au Bureau de Bienfaisance sont considérées comme des paresseux et des ivrognes, comme étrangers dans la ville. Et plus que cela, le paupérisme produit comme un en-dehors de l’humanité, « tombés si bas dans la misère […] ils n’avaient plus rien à perdre dans l’esprit des gens. Ils étaient si dénués que leurs attaches humaines s’étaient rompues d’elles-mêmes » [mp, 139]. « Les ouvriers étaient les plus durs envers ceux qui se laissaient aider ainsi » précise Guilloux, on soulignera le terme laisser. Il se joue là un rapport au clergé qui tient ces œuvres – « “la calotte” » – mais sans doute aussi une question de fierté. Karl Polanyi, analysant la réforme de la loi anglaise sur les pauvres en 1834, et l’abandon consécutif de ceux-ci à leur sort, avance la catégorie de « pauvres méritants », « trop fiers pour entrer à l’asile (workhouse), qui était devenu le séjour de la honte » [18]. Quoiqu’il en soit c’est bien, s’agissant de la mère, à un processus d’individuation collective [19] auquel nous assistons, soit la naissance d’un individu et d’un milieu associé, ici la communauté des gueux.

Comme une effraction du domestique après celle de la rue, qui vient le transformer provoquant ce fait étrange de la ronde et de la chanson alors que le chapitre avait commencé par une scène d’intercession auprès d’une surnature. Dans une remémoration du narrateur, sa mère lui apprenait à prier « “pour [les] pauvres malheureux qui sont à la guerre” » [mp, 125]. Il s’agit de la guerre russo-japonaise. Et il récitait le Notre Père et l’Ave Maria. Puis avant que la manifestation ne passe sous les fenêtres, expression et expérience d’une communauté ouvrière en train de se fabriquer, elle racontait, tout en raccommodant une couverture – du fil de la parole et de la couture [20] – à ses enfants, des destins familiaux singuliers marqués par des tentatives individuelles d’enrichissement qui toutes se terminent par des disparitions ou des échecs. Il y a, avec la manifestation, comme une rupture dans l’histoire familiale et, du côté de l’espace domestique sa fréquentation nouvelle par les camarades du père qui se voit obligé d’abandonner son échoppe qui, jusque-là, au coin de la place Saint-Jacques constituait, avec Pélo, Le Braz et les autres, un espace de civilité délibérante et démocratique. Avec le déplacement de son atelier, c’est le nouvel appartement que la famille occupe qui désormais joue ce rôle et là que se font « les causeries avec les camarades » [mp, 115].

2.2.2. Si la première manifestation met en jeu la formation d’un peuple, la publicisation de l’espace et la question de l’individuation, la seconde célèbre l’égalité de la parole. Elle prend la forme d’un cortège, au sens strict « la compagnie que l’on fait à quelque Prince ou personne considérable dans quelque pompe ou cérémonie, avec carrosse, chevaux et autres choses qui lui font honneur » pour Furetière. Ou pour Littré : une « suite de personnes qui en accompagne une autre pour lui faire honneur lors d’une cérémonie » [21]. Il s’agit d’accompagner Fabert jusqu’au port où un bateau doit l’emmener. Le père explique à la mère :

« – C’est un professeur de collège, un savant. Il a été un des premiers à monter l’Université populaire. Mais il a tout lâché bien vite quand il a vu ce que c’était. C’était un petit bonhomme avec des lorgnons et une barbiche. Mais quand il parle ! … » [mp, 120].

Il poursuit décrivant sa présence lors de la réunion de la fondation de la section socialiste :

« – Si tu l’avais entendu nous expliquer le socialisme… Je ne sais pas… Il y avait quelque chose dans ce qu’il disait… C’était tellement cela…

– Et le Docteur n’a rien dit ?

– Si… Mais… » [mp, 120]

Poursuivant en le mettant en comparaison avec le Docteur – personnage désigné là par un statut social alors que Fabert l’est par son nom propre – dont les prises de parole provoquent une « gène » chez le père :

« “Mais Fabert parle plus droit, peut-être. Le Docteur, lui…” […] Quand Fabert s’est mis à parler, mon père s’est senti délivré d’une gêne qui l’avait oppressé toute la soirée […]. À chaque parole de Fabert, mon père reconnaissait quelque chose de ses propres pensées. Son cœur battait […]. C’était cela qu’il avait pressenti ou pensé lui-même en maniant les savates.

– Tu vois, dit-il à ma mère, des hommes comme Fabert vous font comprendre…

Il était sorti de là ivre. » [mp, 120-121]

Et puis Fabert est administrativement déplacé parce « qu’il est d’avec nous » [mp, 128]. Alors que l’emploi de « d’avec » se fait habituellement pour marquer une séparation d’avec une entité avec laquelle le lien était celui de l’union, ici c’est cette dernière qui est soulignée. Être d’avec nous pourrait être compris comme une appartenance où le avec nous est premier. A la colère qui oppresse le père à cette nouvelle, succède un « enthousiasme joyeux » [mp, 129] après qu’il ait rencontré l’épouse de Fabert et qu’elle lui a dit : « – On nous chasse d’ici, nous recommencerons ailleurs… ». « “On ne peut obliger Fabert à se taire” »se dit le père [mp, 129]. La parole encore.

A l’heure de descendre au port, un rassemblement a lieu devant le domicile de l’expulsé, pour lui faire un « “pas de conduite” » [mp, 129-130], certains ayant quitté leur chantier « sans demander la permission au contremaître » et, pour cela risquant licenciement ou retenue sur leur salaire. Des groupes de curieux se forment, les gens se mettent aux fenêtres et ou sur le pas de leur porte. Les valises lui sont arrachées des mains pour les porter, et Fabert est hissé sur les épaules des « camarades ». « – A bas la police » crie-t-on. L’Internationale est chantée particulièrement « C’est la lutte… finale… » [mp, 130] rappelant la proximité temporelle d’une échéance. Les protecteurs de l’ordre donc dénoncés et un avenir posé et chanté, une temporalité de l’imminence qui fait écho à la conjoncture décrite au début du roman avec la nouveauté des idées qui se diffusent parmi les ouvriers, la fondation d’un nouveau journal, la présence du docteur Rébal. Mais aussi à la première manifestation et à la récurrence des mots du père sur une proche révolution et prise de pouvoir. « – […] J’espère bien que la révolution n’est pas loin. » [mp, 119] Des camarades s’agrègent au cortège au fur et à mesure qu’il avance. Le Docteur n’en est pas et attend au port. Dans les paroles de Fabert monté sur un tonneau, couvertes par les bruits du port, ils discernent qu’il leur recommande de suivre le Docteur et qu’il ne les oubliera pas.

Là non plus, pas de spatialisation sémantique. L’emplacement du domicile de Fabert n’est pas précisé, seuls sont désignés le port et sa destination. « Il va à Bordeaux pour commencer » [mp, 128], ce qui laisse présager d’autres déplacements.

Dans l’honneur fait à Fabert il faut voir la célébration d’une forme de parole et la crainte de sa perte. Cette forme ne repose pas sur l’éloquence politique, Fabert n’est pas un bon orateur. Quand il prend la parole, il parle mal ou bien est rendu inaudible par des bruits qui l’entourent. Mais sa prise de parole ne vient pas prôner une théorie qu’il faudrait faire assimiler, comme le Docteur qui « avait l’air de démontrer les moindres choses » et souvent ponctuait ses phrases d’un « – Vous comprenez […] C’est évident » [mp, 120]. La parole de Fabert est à hauteur de ceux qui l’écoutent, l’on s’y reconnait et, parce que l’on s’y reconnait, le propos est compréhensible et produit du commun. Elle fait écho aux expériences de pensée de ceux qui l’écoutent, les met au jour et les réhabilite. Une forme de parole politique ou de souveraineté politique de la parole opposée à celle du Docteur que pourtant Fabert recommande en partant, comme une remise aux mains des pédagogues, mais quel autre horizon à ce moment-là de la fiction.

2.2.3. La manifestation du premier Mai, la troisième, est de l’ordre de la réactualisation d’un récit, et par les instruments employés la redite d’un legendum [22]. Elle s’inscrit dans une double temporalité, cyclique dans son principe puisqu’il s’agit d’une fête annuelle, mais aussi dans un temps linéaire, celui de la vie de la mère puisque mise en relation avec sa sortie de l’hôpital après y avoir été soignée de la typhoïde pendant plusieurs semaines. Depuis le lit d’hôpital, la manifestation est inscrite dans le temps d’une attente, plutôt vue comme un spectacle et dans un registre esthétique et festif : « Une Fête du Travail ! … Et vous dîtes qu’il y aura un char ? » [mp, 155] dit la mère. Plus tard dans la description du déroulé de la manifestation il sera qualifié de « magnifique » [mp, 157]. Entrée « épuisée » [mp, 149], sans force à l’hôpital avant d’en revenir à pied fière de « montrer qu’elle se sentait forte » [mp, 155]. La sortie de la maladie, d’un état mauvais ou difficile donc, est instruite en conjonction avec celle de l’hiver, l’arrivée du « beau temps » [mp, 156], le renouveau de la nature, comme l’est la célébration ouvrière du premier Mai. « [L]e soleil tremblait dans le feuillage des grands arbres » [mp, 156] au lieu de rassemblement de la manifestation.

Une telle mise en relation, d’une vie nouvelle avec le renouveau de la nature vaut aussi pour l’avènement espéré du socialisme. Comme pour la première manifestation, pour le spectateur le cortège s’annonce par le son, le chant entendu qui vient célébrer le premier Mai mettant en parallèle fin de l’hiver et fin d’une « souffrance » [mp, 156] assimilée à la morte saison. Ce rapport au moment de l’année n’est pas le propre de la chanson de La Maison du peuple, d’autres du premier Mai le mettent en œuvre. Ici il faut y ajouter, rappelons-le, comme une renaissance de la mère après avoir échappé à la maladie et à la mort, sort qu’a connu sa voisine de lit à l’hôpital.

L’autre temps linéaire dans lequel le premier Mai s’insère, à côté de celui de la vie maternelle, est bien évidemment celui de son histoire, liée à celle de la résistance ouvrière. Dans sa dimension internationale, il nait lors d’un des congrès internationaux socialistes de Paris en 1889. Moins qu’une fête il est question de manifestation et de l’entretien d’un rapport de force pour faire triompher des revendications ouvrières, particulièrement celle de la journée de huit heures. 

Du parcours de cette manifestation du premier Mai, comme de celui de la première, nous connaissons peu de chose sinon que cortège s’ébranle d’un jardin public. Mais, d’entrée de jeu une solennité et une ritualité sont annoncées par une similitude avec la procession de la Fête-Dieu « quand la ville est tendue de blanc, qu’il y a des reposoirs, et, aux fenêtres, des bannières » [mp, 156]. Moment où l’église semble s’étendre à l’ensemble de l’espace urbain. Aussi, le premier Mai, « [l]a ville entière était là » [mp, 156] et il est difficile de se déplacer. Contrairement aux premières manifestations, celle-ci est ordonnée en différentes séquences comme venant faire réinscription narrative sur le lieu. « C’était comme un jour de Fête-Dieu » [mp, 156] mais c’est un autre récit qui est à l’œuvre, une autre syntaxe qui est actualisée. Au début du cortège se trouve la musique suivie d’une bannière rouge frangée or avec l’inscription Les Enfants du Peuple. Les enfants, conduits par Le Braz, initiateur d’un Théâtre du Peuple au sein de la Bourse du travail, en costume d’atelier – il travaille le bois – chantent un hymne à la fraternité. Puis suit le drapeau de la Bourse du travail, « large et flottant doucement » [mp, 156], porté avec fierté par Pélo, un plâtrier, entouré de ses camarades. Au premier rang, le Docteur. Ils chantent Le Drapeau Rouge. Puis arrive le char avec les mêmes couleurs que la bannière des Enfants du peuple, les roues garnies de feuillage et sur l’avant, lui donnant une dimension héroïque, deux forgerons et leur enclume, une jeune fille assise sur un trône vêtue de blanc et tenant un sceptre à la main. « – Comme c’est beau » [mp, 157] dit la mère. Le spectacle fait mouche et vient affirmer la dimension millénariste de la manifestation, « la promesse d’un salut terrestre et collectif » associé à « la nécessité d’une catastrophe pour atteindre le nouvel univers » [23]. Cette seconde manifestation, contrairement à la première, est un groupe organisé, des fonctions apparaissent et produisent une distinction entre les uns et les autres.

Si le parcours n’est guère plus décrit que les précédents – il doit traverser la ville – l’intensité sémantique gagne de la puissance par son ordonnancement, par les chants qui annoncent la fin d’une condition, mettent en avant fraternité et préparation au combat à venir, qui dressent l’horizon d’un nouvel ordre. Ensuite le point de vue change, ou du moins semble le faire. La mère et les enfants, malgré la densité de la foule, rattrapent les Enfants du peuple et arrivent à « se glisser dans leurs rangs » [mp, 156]. Ils semblent ne plus appartenir alors à cette foule spectatrice et entonnent avec les enfants un hymne à la « Cité future », transformés au regard du début de la manifestation ou par rapport à la première alors vue de haut et de l’extérieur. Pour autant cette entrée dans la manifestation comme son intensification sémantique inscrivent celle-ci dans des expressions antérieures, déjà-là et quasi-transcendantales.

2.2.4. Enfin il y d’autres manifestations, l’une s’inscrivant dans le processus électoral municipal, où après une réunion houleuse avec un millier d’ouvriers, des bagarres éclatent dans la salle et dans la rue, « spontanément la foule se porta en ville et vint chanter L’Internationale sous les fenêtres de la préfecture et de la mairie » [mp, 160]. L’autre, une quinzaine de jours après les élections, au moment de nommer le maire. Alors le camp électoral socialiste se divise, le Docteur revendique le fauteuil de premier magistrat, et conduit une campagne de calomnies contre les ouvriers élus qui ne veulent pas voter pour lui, les dénonçant vendus aux libéraux. Pourtant c’est Marlier, l’un d’entre eux, qui est élu. Certains compagnons, pourtant, « croyaient à la trahison » [mp, 166] et au moment de son élection la foule qui emplit la place crie « “Ven… en…dus !” […] “Ven… en…du !…” » [mp, 166] et applaudit l’ancien maire qui annonce la tenue de prochaines élections à la raison que tous vont démissionner.

La mairie et la préfecture qui informent le parcours de cette dernière manifestation sont des lieux du pouvoir. Il y a peu d’occurrences du mot mairie dans le roman, six exactement. C’est là que la mère va voir le propriétaire de la maison où la famille déménage pour occuper un nouveau logement au premier étage. C’est là aussi que le père court demander l’ambulance municipale lorsqu’il s’agit d’emmener la mère à l’hôpital, et c’est devant la mairie, comme devant la préfecture que l’on chante L’Internationale durant la campagne électorale. De son côté, mis à part ce moment, la préfecture apparaît deux fois. Depuis le premier des deux appartements occupés par la famille du narrateur, c’est sur son parc qu’ouvrent les fenêtres de deux des pièces. Ensuite la mère, alors enfant, allait recopier tous les soirs, à la demande de son propre père, les dépêches journalières durant la guerre de 1870.

Avec la préfecture et la mairie comme points nodaux de ces manifestations, c’est un retour à la configuration lieu-police qui s’opère. Et la foule est ressaisie, dans la syntaxe tant de l’ancien maire que du futur, soumise à leurs paroles et les lieux de ces manifestations sont ceux du pouvoir.

3.1 A un moment du roman, après la première manifestation et avant celle du premier Mai, les élections sont omniprésentes et apparaissent comme l’enjeu principal. « […] à la Bourse du travail, comme au groupe et partout ailleurs en ville, il n’était question que des élections prochaines » [mp, 148]. Le docteur Rébal négocie alors avec les libéraux et les radicaux. « L’espoir de voir quelques-uns des leurs entrer au conseil les grisait » écrit Guilloux [mp, 148], dessinant là ce qui semble être leur seul horizon d’action. Au final les négociations donnent dix places pour les libéraux, dix pour les radicaux et sept pour les socialistes. Alors ceux-ci se crurent « devenus les maîtres », « tout allait changer ». « On allait construire des maisons ouvrières, ouvrir de nouvelles écoles, édifier une Maison du peuple ». Une grande salle de jeu y serait installée pour les enfants, on y ferait aussi des conférences pour petits et grands. « Tous avaient la fièvre » [mp, 160].

Les places se discutent, essentiellement la question de « prendre la tête » [mp, 161]. Leur discussion ouvre à celle des principes d’égalité, à leurs variabilités, particulièrement l’égalité des intelligences et des capacités, alors que la situation conduit à une distribution inégalitaire des fonctions municipales espérées.

« –Voilà M. le maire ! s’écria [Pélo] un jour en voyant entrer Louis Lautié.

Tout le monde rit. Louis Lautié répliqua :

– Pourquoi pas, Pélo ?

– Tu ferais aussi bien qu’un autre dans le fauteuil de maire, dit le Braz. » [mp, 149]

Louis Lautié est plâtrier, et c’est le principe d’égalité qui est affirmé, de même son caractère premier [24]. Lautié redonne corps à ce principe devant l’ancien maire lorsque celui-ci le menace de supprimer la bourse de son fils, bon élève au collège, s’il ne vote pas pour lui. « Mais un bon élève peut aussi faire un bon plâtrier » [mp, 165] est la réponse qu’il oppose, refusant l’argent municipal et invoquant le supplément d’une qualité de droiture [25].

Le tour est différent lorsqu’il s’agit de discuter de Marlier. L’inégale distribution des capacités, promue par « les camarades » eux-mêmes, vient appuyer et justifier une inégale répartition des places.

« –Toi, Marlier, disaient les camarades, tu as des capacités, de l’instruction. C’est à toi à prendre la tête, avec le Docteur.

Marlier répondait :

– Nous ne ferons rien les uns sans les autres.

  • Marche toujours…

Il était des leurs. On l’avait toujours connu. » [mp, 161]

Ancien instituteur devenu employé de commerce Marlier est un clerc. Son père était forgeron et ils mettent en lui leur confiance et à leurs yeux il a du prestige. Autrement dit il est doublement caractérisé, par une proximité de vie et une appartenance commune, et par la différence que constituent capacités et instruction. Cela, similitude et spécificité, conduit « les camarades » à lui demander de « prendre la tête, avec le Docteur » [mp, 161].

Celui-ci apparaît comme l’orateur de la campagne du côté socialiste. « Rébal parlait, dans le tumulte, et presque toujours il parvenait à se faire entendre. On le portait en triomphe, on se battait pour lui. Ses discours enflammaient les ouvriers » [mp, 161]. Un dispositif de conviction par la parole. Une fois les sept socialistes élus, le Docteur réclame la place de maire et entend affirmer son autorité. Lorsqu’il rencontre, sur la place Nationale, Calvez le typographe :

« – Je suis maire.

Calvez secoua la tête.

– Nous ne voterons pas pour vous.

Rébal le savait. Depuis les élections, il n’avait vu aucun des ouvriers élus. Il blêmit.

– Je suis votre chef.

Calvez haussa les épaules :

– Pas le mien.

– C’est moi qui ai tout fait.

Une seconde fois Calvez secoua la tête et dit :

– Non.

La colère empoigna le Docteur, qui se mit à injurier Calvez et à le menacer, mais Calvez tourna les talons » [mp, 164].

Et ainsi se soustrait à son autorité, soustraction qui apparaît, à lire la suite du roman, comme le point inaugural d’une défection et d’une rétivité qui viennent.

Dans Le Renouveau, le lendemain des élections Rébal avait déclaré : « “C’est moi qui ai tout fait. Le succès électoral d’hier est mon succès. Le fauteuil de maire me revient” » [mp, 163]. Plus loin : « “Je suis intelligent, instruit, actif, éloquent, courageux. J’ai vingt fois les qualités dont une seule suffirait à justifier mon droit à conduire ce peuple” » [mp, 163]. Déjà, avant, dans une réunion de la section socialiste, il avait revendiqué cette place de pasteur du peuple : « – […] Suivez-moi seulement et nous irons loin » [mp, 124] avait-il dit. Ce à quoi, comme en écho, quelqu’un avait dit « – C’est un chef […]. Si nous avons confiance en lui, la partie est gagnée » [mp, 124]. Ce qu’il convient d’identifier comme un racisme de l’intelligence [26] fait écho à la définition de la condition prolétarienne pour Guilloux. En 1929, Louis Guilloux édite avec Daniel Halévy, des lettres de Proudhon, dans une collection dirigée par Jean Guéhenno aux éditions Bernard Grasset. En exergue deux citations de Proudhon dont la première explicite son rapport aux pauvres : « Puis ce n’est rien pour moi de faire fortune tant qu’il existe des pauvres » [27] et une première lettre parlant, entre autres choses, d’intelligence égale à d’autres.

Avec l’échec aux élections municipales il y a comme l’impossibilité, redoublée, de mettre un monde dans un autre et la fin de la possibilité d’une émancipation civique. Le processus électoral dans lequel le père et ses compagnons se sont engagés conduit le groupe dans un processus d’institutionnalisation des places, des autorités et des inégalités qu’in fine ils refusent.

3.2. La question de l’égalité des intelligences et des capacités et sa réaffirmation sont posées avant et tout au long du processus électoral, particulièrement par l’un des personnages, Le Braz. Décrit comme un petit homme sec et ardent, il apparaît violent et soupe au lait. Sa pomme d’Adam est « comme une bête prisonnière » [mp, 118] et il est toujours enroué. Comme l’impossibilité d’une parole audible. Il agite ses mains en parlant, et ces « grosses mains » [mp, 118] – que l’on peut opposer « aux mains longues et froides » [mp, 123] du Docteur – en « racontent plus long que des paroles » [mp, 118]. « C’était des mains faites pour se confondre avec la varlope. Elles étaient noueuses et carrées, dures et trop larges pour sa personne. » [mp, 118] Leur expressivité tout à la fois surpasse celle des mots et les relie, en une sorte de transparence ou de causalité directe, à une condition inscrite dans le corps et qui les suscite.

Alors que tous, lui compris, avaient cru à ce « mouvement fraternel » [mp, 118], il pointe, au nom d’un double argument, le rôle de l’Université populaire comme leurre et outil de domestication : la composition du groupe qui la crée comprenant le Docteur mais aussi le maire et des membres du clan qui domine la ville, le contenu de conférences qui entendent éduquer le peuple. « Et puis ils veulent nous flatter et se servir de nous » [mp, 118]. Fabert avait, de son côté, quitté l’Université populaire, dans une continuité de rupture avec le départage des mots entre ceux qui expliquent et ceux à qui il faudrait expliquer. A l’éducation du peuple, Le Braz oppose la nécessité de se « grouper et lutter ensemble » [mp, 119]. Contre les bourgeois, parlant en ouvrant les mains, il affirme « la haine quand même… » [mp, 119].

Dans le processus électoral, il ne croit pas à la victoire, considérant que tout le monde va trop vite en besogne en la considérant déjà là et acquises ses conséquences. Il redoute un piège – « ces messieurs sont forts » – et sans cesse alerte contre le Docteur – « – Votre docteur Rébal vous perdra. Mais personne ne l’entendit » [mp, 149]. Mise en garde reprise par l’un des autres ouvriers présent, Mauley, peintre qui n’apparaît qu’une fois dans le roman et qui, dans une conduite des élections conjointe par Marlier et le Docteur, voit une asymétrie sociale et par conséquent politique : « – […] le docteur est un bourgeois » [mp, 161]. Après la tentative du Docteur de s’approprier la victoire électorale, avec ses mains encore, avec lesquelles il avait toujours l’air de menacer quelqu’un, Le Braz fit un « geste horrible » en disant « – Des hommes comme çà, il faudrait… » [mp, 162].

4. « Ils sentaient qu’ils étaient battus pour longtemps » [mp, 168]. Après les élections refaites, le père et ses amis se trouvent définitivement ou durablement dans le camp des vaincus du champ politicien, Marlier perd son travail et doit quitter la ville. L’ancien maire a repris sa place et « [t]out allait comme autrefois » [mp, 169]. La situation, et la reconfiguration stratégique qu’ils en opèrent, peuvent se caractériser en quatre points. Et c’est une autre grammaire de l’action qui apparaît.

L’illusion – pour certains – brisée de la victoire vient mettre en cause la lignée temporelle d’intensification sémantique de la spatialisation du lieu et le bien-fondé même de celle-ci, dans les inscriptions symboliques suscitées comme dans son point d’aboutissement rêvé. La première manifestation – une politique des corps et de la rue [28] – comme la parole de Fabert – la question de l’égalité – vont s’abimer dans une ressaisie sémantique, le principe de la représentation et une compétition électorale.

L’idée d’autonomie, ou de vie non conformée par un gouvernement, fait son chemin, avec celles d’un déplacement du champ d’affrontement et de l’instauration d’une autre temporalité que celle dictée par l’électoralisme. « Ne croyons qu’à nous-mêmes… » [mp, 162]. L’hiver et le printemps passés les « camarades » reviennent et l’idée de Maison du Peuple ressurgit.

« – Nous ne ferons rien que par nous-mêmes. Il nous faut une maison… une Maison du peuple !… […] – Mais il faut la bâtir nous-mêmes […] – Avec nos bras, camarades, on peut bâtir. En y mettant chacun du sien, on peut trouver un peu d’argent et acheter le terrain. […] – […] Pour combattre la bourgeoise, il faut être instruit comme elle. C’est par là que nous commencerons la révolution… » [mp, 172].

Soit une politique des savoirs. « – Chez nous, nous serons libres. Nous ne devrons rien à personne. » [mp, 172] Et une opération de soustraction. De l’argent est collecté et un terrain acheté. Il y a là comme une refondation stratégique, d’abord l’instruction via la Maison du peuple puis une révolution qui s’ensuivra.

Le beau temps revenu, le dimanche, ils commencent les travaux de fondation. Une carrière est aménagée pour plus tard en tirer du sable. L’après élections municipales est marqué par un changement de registre de l’action, la parole publique devient moins importante. « On ne peut leur faire comprendre » [mp, 169] dit Le Braz. L’accent est mis sur la propagande « de bouche en bouche », « la meilleure propagande » [mp, 172], sur les lieux de travail l’atelier ou le chantier – et ceci importe. Si le beau temps est revenu, il est bien autre chose que celui du premier Mai, qu’une quelconque téléologie ou que le soleil qui vient accompagner le départ de Fabert dans la mauvaise saison.

L’emplacement choisi pour construire la maison se trouve à la limite de la ville qui n’est plus une centralité dans laquelle il s’agirait d’opérer des opérations de spatialisation. L’actualité est à l’instauration d’un bord où s’opèrent des gestes de départage [29], tout comme elle s’est caractérisée par le refus de suivre Rébal dans l’affirmation de sa propre centralité. Une défection en somme.

L’action se réalise dans un faire où s’organise la coopération et s’actualise une force productive collective dont les fruits ne sauraient être confisqués comme dans le cas du processus électoral. On pourrait y voir à l’œuvre la VIe thèse – relationniste – sur Feurbach de Marx. Il y a sur le chantier du commun au travail et de la transformation humaine.

« – Pourvu qu’ils ne se découragent pas. Qu’ils reviennent ainsi chaque dimanche, et nous serons sauvés.

– Ils reviendront, dit mon père. Regarde donc un peu comme ils travaillent.

– Oui. […]

De temps en temps [Bahier] s’arrêtait, regardait les camarades ; sa figure s’éclairait. » [mp, 180]

C’est un peu la revanche des mains sur les paroles. Et il faut souligner que dans le roman le mot peuple n’est porté à l’oralité, seul, que par celui qui le trahit, allié au clan des puissants, le Docteur Rébal. Ailleurs, il ne semble prendre sens qu’articulé à celui de Maison, soit dans la constitution d’un ensemble de relations sociales et la mise en œuvre de modalités d’un faire commun.

Dans cette pratique du commun la présupposition égalitaire [30] est mise en œuvre, dans le mouvement, dans le concret venant déconstruire l’idée de son abstraction. Il est fondateur, opposé à son absence lors du processus électoral. Pour chacun il s’agit de « faire sa part comme les autres » [mp, 178], et chacun touche un « bon travail », petit bout de papier griffonné. « – […] Quand nous serons riches, on te remboursera de ta peine… » [mp, 181] ajoute le père. Pourtant chacun ne fait pas le même travail, ni n’a les mêmes capacités. Le narrateur manipule maladroitement la pelle, tandis qu’un autre se révèle habile au maniement de la brouette, ou que Bahier réfléchit. Pour reprendre les mots de Gilles Deleuze, ici par la politique de l’égalité « le plus petit devient l’égal du plus grand dès qu’il n’est pas séparé de ce qu’il peut [31] » et qu’il pousse ses limites. Loin ici des injonctions contemporaines où le commun est parfois synonyme de la fabrication d’un lien social inclusif, il y a ici de l’ennemi et c’est d’un espace public oppositionnel [32] dont il est question dans une proposition de bifurcation.

L’expérience est stoppée brutalement par l’installation d’une culture de guerre et l’inauguration de ce que certains nommeront « la guerre civile européenne ». Le Braz, Bahier, le père… partent.

Alors, mais déjà bien avant, le lecteur ne peut se dérober à la question de l’échelle des espaces stratégiques de l’affrontement politique et de leur effectivité, dans le temps du roman mais aussi dans celui qui est le nôtre.





Source: Lundi.am