28 novembre 2025
Par Le Monde Libertaire (source)
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Sylvie Le Bihan nous offre un livre intitulé L’ami Louis, consacré à Louis Guilloux mais qui pourrait avoir pour titre L’ami Louis et l’ami Albert, tant Albert Camus est présent au fil des pages en raison de leur amitié intense.

L’ouvrage a plusieurs entrées. Dans les années 70, la vie d’une jeune fille partie à Londres, rejetée par sa famille, surtout son père car elle se retrouve enceinte. Des Français moyens, commerçants dans la banlieue sud de Paris. Elle travaille dans le monde de l’édition dans une Grande-Bretagne en pleine mutation. Une rencontre avec Bernard Pivot et la voilà dans l’équipe d’Apostrophes, chargée de préparer une émission consacrée à Camus. Camus, Lourmarin, l’ombre de Louis Guilloux n’est pas loin. Nouvelle entrée, l’héroïne, c’est un roman, se retrouve au 13 rue Lavoisier à Saint-Brieuc, devant la maison de Louis. Elle domine une ville en évolution, un cimetière, le cimetière Saint-Michel où il repose.

” Une classe populaire et travailleuse ”
Louis Guilloux, c’est Saint-Brieuc, sa famille ouvrière, son père militant. On vivait dans la pauvreté sinon le dénuement. Il fallait travailler pour vivre. Son père était cordonnier, socialiste, syndiqué. Il s’engage dans la construction d’une maison du peuple dont la façade existe toujours aujourd’hui. Louis Guilloux lui rend un magnifique hommage dans La Maison du peuple publié chez Grasset. De là, sa réputation d’écrivain prolétarien. Certes, il est issu du monde ouvrier et il en parle bien car c’est son ancrage mais il est un écrivain, un homme libre, et ne s’engagera dans aucun parti, aucune case. Il lui restera toute sa vie, selon les mots de l’autrice, « une éducation fondée sur la conscience de leur condition, au seuil de la misère, mais surtout sur la fierté d’appartenir à une classe populaire et travailleuse : le prolétariat ». Il gardera sa haine de l’injustice et son amour à l’égard des pauvres. Trois livres en sont particulièrement le reflet, La Maison du peuple, Le sang noir et OK Joe. Lisez-les ! Il aurait pu s’installer à Paris, il n’y eut qu’un pied-à-terre, rue du Dragon, peuplé d’écrits, de projets, de souvenirs d’amour. Il a besoin de retrouver Saint-Brieuc aux façades grises, tristes, son quartier d’enfance autour de la cathédrale, c’est sa Bretagne. Il y vieillira et y reposera. « Saint-Brieuc, j’en suis parti parce que le métier d’écrivain ne pouvait se faire qu’à Paris, mais j’y suis toujours retourné car c’est là que j’ai vécu une enfance heureuse et que sont gravés mes plus beaux souvenirs. On ne quitte pas une ville où on a été aimé. »

« Il m’a sauvé… »
Son engagement pour les pauvres se traduit dans son soutien aux réfugiés espagnols, la guerre d’Espagne, contre le fascisme. Et nous retrouvons Albert Camus. Vous lirez la rencontre fin 1945, l’éblouissement de Louis, leur complicité, leur communion d’esprit et d’origine. « Il m’a sauvé… car il est arrivé dans ma vie à un moment où je croyais le bonheur impossible » affirme Guilloux. Entre l’enfant de Bab-El-Oued et celui de Saint-Brieuc, ils n’oublient pas d’où ils viennent. La préface rédigée par Camus de La Maison du peuple suivie de Compagnons est probablement l’analyse la plus fine et sensible de leur amitié. « La pauvreté, par exemple, laisse à ceux qui l’ont vécue une intolérance qui supporte mal qu’on parle d’un certain dénuement autrement qu’en connaissance de cause » relève Albert Camus. Voilà qui fait songer à Henri Poulaille et à la légitimité de la littérature prolétarienne. Louis Guilloux observe la passion d’Albert Camus et de Maria Casarès. C’est Albert qui lui fait rencontrer une autre passion, Liliana Magrini, traductrice en Italie de Camus, autrice de plusieurs livres dont le très beau Carnet vénitien. Est-ce à elle que songe Guilloux lorsqu’il écrit son dernier ouvrage Coco perdu ?
La mort absurde de Camus crée une rupture dans l’esprit de Guilloux, rien ne sera plus comme avant. Saint-Germain des Prés, les cafés, les débats, les promenades dans Paris, la légèreté de la vie… Comment vivre sans Camus ?

• Sylvie Le Bihan
L’ami Louis
Ed. Denoël, 2025






Source: Monde-libertaire.net