Mai 16, 2022
Par Partage Noir
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Bertoni, militant ouvrier

Depuis presque toujours, Louis Bertoni est syndiqué. En sa qualité de typographe, il cumule 56 années de sociétariat dans les divers syndicats de son métier.

Sa premiĂšre action directe syndicale date du temps de la premiĂšre annĂ©e de son apprentissage. Il Ă©tait ĂągĂ© de 14 ans. Son patron voulut lui faire effectuer des heures supplĂ©mentaires. L’apprenti Louis Bertoni refusa catĂ©goriquement. Le Patron le congĂ©dia sĂ©ance tenante, et aprĂšs maintes rĂ©clamations fit le certificat suivant : (…) s’est refusĂ© effrontĂ©ment Ă  faire une heure supplĂ©mentaire, malgrĂ© la promesse d’une indemnisation.

Louis Bertoni a conservĂ© soigneusement ce « diplĂŽme Â» de maturitĂ© syndicale.

Cet effrontĂ© apprenti devint cependant un excellent ouvrier. RĂ©cemment encore, un chroniqueur de la Tribune de GenĂšve rappelait incidemment et Ă©logieusement le temps oĂč l’anarchiste travaillait Ă  la confection dudit journal.

AprĂšs sa participation Ă  la rĂ©volution libĂ©rale tessinoise du 11 septembre 1890, Louis Bertoni s’installa Ă  GenĂšve.

Typo consciencieux, ouvrier plein de dignitĂ©, il participa activement au mouvement syndicaliste. En sa qualitĂ© de propagandiste de l’idĂ©al d’émancipation des travailleurs, il anima toutes les grandes grĂšves d’avant la derniĂšre guerre : la grĂšve du BĂątiment de 1898, la grĂšve des tramways transformĂ©e en grĂšve gĂ©nĂ©rale en 1902, la grĂšve des Maçons et Terrassiers de 1903, les grĂšves des fondeurs de 1905 et 1906, la grĂšve des chocolatiers de Suisse romande en 1907, la grĂšve des typos de 1909.


GrĂ©vistes face aux forces de l’ordre en octobre 1902 Ă  GenĂšve

Entrepreneur de grĂšves

Entrepreneur de grĂšves, tel Ă©tait le vocable qu’employait la rĂ©action de l’époque pour dĂ©signer Louis Bertoni. C’était lĂ  une exagĂ©ration manifeste qui Ă©tait, dans le moment, monnaie courante pour discrĂ©diter le mouvement ouvrier.

En fait, Louis Bertoni travaillait rĂ©guliĂšrement pour un patron. Les syndiquĂ©s l’avaient placĂ© au poste de secrĂ©taire non-rĂ©tribuĂ© de l’Union ouvriĂšre. Et ce secrĂ©taire se donnait simplement corps et Ăąme aux organisations syndicales. Par souci de probitĂ© Ă  l’égard de ceux qui devaient subir les sacrifices d’une grĂšve, il s’abstenait d’influencer les dĂ©cisions des intĂ©ressĂ©s, et il appartenait aux ouvriers eux-mĂȘmes de former leurs dĂ©lĂ©gations pour des pourparlers.

Parfois, Louis Bertoni n’était pas d’accord avec les dĂ©cisions prises, qui engageaient une profession dans une grĂšve ; mais toujours, et surtout lorsque l’échec se dessinait, il restait Ă  son poste pour ranimer les Ă©nergies et stimuler les dĂ©faillants.

Nous avons eu l’occasion de voir un livre de comptes indiquant que pendant de longues annĂ©es aprĂšs la terrible grĂšve du bĂątiment de 1903, Louis Bertoni versa rĂ©guliĂšrement des acomptes, pris sur ses propres deniers, pour Ă©teindre la dette qu’il avait contractĂ©e chez son boulanger qui avait fourni le pain aux grĂ©vistes.

Lourde popularité

C’est l’époque qui crĂ©e une popularitĂ©, et surtout les adversaires, remarquait un jour Louis Bertoni, au cours d’une conversation Ă  bĂątons rompus… Et cette popularitĂ© est toujours dĂ©formante parce que les gens vous reprĂ©sentent sous un aspect irrĂ©el ; ils attendent de vous ce que vous ne pouvez leur donner, parce que l’objet de leur dĂ©sir devrait ĂȘtre conquis par eux-mĂȘmes.

La popularité du pionnier du mouvement ouvrier à GenÚve et en Suisse romande a été chÚrement payée par de nombreux mois de prison qui totalisent quelques années.

Les grĂšves pour deux centimes

Les grĂšves ont toujours laissĂ© une douloureuse impression Ă  Bertoni. C’est avec une invincible rancƓur contre les Ă©goĂŻstes tenants du capital que l’animateur du mouvement d’émancipation ouvriĂšre participait aux grĂšves.

C’est parce qu’il se rendait compte du cercle vicieux dans lequel se mouvaient le renchĂ©rissement de la vie et les revendications ouvriĂšres, que Bertoni considĂ©rait le syndicalisme comme insuffisant.

Cette considĂ©ration partait de son expĂ©rience de la grĂšve des maçons et terrassiers, dĂ©cidĂ©e le 12 juillet 1903. Les salaires demandĂ©s Ă©taient de 40 cts. pour les manƓuvres, 42 cts. pour les terrassiers et 55 cts. pour les maçons, soit pour chacun 2 cts. d’augmentation, fixĂ©s dans un contrat collectif.

Les patrons refusĂšrent l’humble augmentation sollicitĂ©e. Que fallait-il faire ? Ce fut la grĂšve. Elle dura du 20 juillet au 30 septembre. Les ouvriers firent d’hĂ©roĂŻques efforts. Ils durent cĂ©der sous les pressions de la police et de la faim, bien que des distributions de soupe et de pain eussent Ă©tĂ© organisĂ©es. Le patronat abusa de sa victoire. Le mĂ©contentement Ă©tait tel que le 13 novembre de la mĂȘme annĂ©e, les ouvriers abandonnĂšrent Ă  veau les outils.

Aujourd’hui, l’organisation professionnelle et le contrat collectif sont admis, surtout Ă  GenĂšve. Peu, parmi leurs promoteurs actuels semblent vouloir se souvenir des luttes et des rĂ©pressions supportĂ©es par les travailleurs, et par un Bertoni en particulier. Mais celui-ci, sĂ»r de ses expĂ©riences, continue Ă  rappeler que pour rĂ©soudre la question sociale, il faudra encore aller bien au-delĂ  du contrat collectif, pour que les biens, matĂ©riels et moraux, soient assurĂ©s Ă  chaque individu.

DĂ©jĂ  lors de sa comparution devant la Cour pĂ©nale fĂ©dĂ©rale, le 27 novembre 1906, Louis Bertoni terminait ainsi sa dĂ©fense, qui avait durĂ© plusieurs heures :

Ouvrier, j’ai dĂ©fendu les intĂ©rĂȘts de ma classe, j’ai dĂ©fendu la cause du travail qui est celle de la justice, dans une lutte inĂ©gale oĂč je savais d’avance ĂȘtre vaincu. Mais nous ne regrettons mĂȘme pas nos dĂ©faites. C’est un besoin profond de mon ĂȘtre que la propagande et l’action pour mes idĂ©es. A la tĂąche immense de l’émancipation commune, je veux donner de moi-mĂȘme tout ce que je pourrai donner, pour la joie profonde de vivre d’une vie plus large, plus intense, plus puissante, pour tous.

Fédéralisme contre centralisme

Conjointement Ă  l’action pour conquĂ©rir plus de droits et de bien-ĂȘtre en faveur des travailleurs, Louis Bertoni menait au sein mĂȘme du mouvement ouvrier une rude bataille doctrinale.

On Ă©tait Ă  l’époque de la splendeur de la social-dĂ©mocratie allemande qui Ă©crasait le mouvement ouvrier international de sa suffisance et de ses colossales organisations centralisĂ©es.

Avec une rare perspicacité, le militant proudhonien dénonçait tenacement les dangers de la centralisation dans tous les domaines, et surtout dans celui des syndicats.

Au centralisme chĂątreur d’énergie, Ă©touffeur d’initiative, il opposait la conception du fĂ©dĂ©ralisme partant de l’individu crĂ©ateur, se groupant librement au sein des syndicats de mĂ©tier, dont la rĂ©union forme la Commune, cellule vivante de la rĂ©gion.

Le centralisme outrancier a triomphĂ©, nous en voyons les rĂ©sultats, mais… le fĂ©dĂ©ralisme n’est-il pas l’espoir de demain ?

Lettres de prison

En vertu d’une lettre du ministĂšre fĂ©dĂ©ral, Louis Bertoni fut arrĂȘtĂ© le 2 aoĂ»t 1906, comme Ă©tant l’auteur de l’article « 29 Luglio Â», paru dans le RĂ©veil, en anniversaire de l’acte de Bresci contre le roi d’Italie.

Il Ă©crit Ă  Georges Herzig, son remplaçant Ă  la rĂ©daction du journal :

L’accueil Ă  St.-Antoine a Ă©tĂ© charmant, comme il l’est toujours pour les vieilles connaissances. Mon passage aux violons ayant rendu nĂ©cessaire la dĂ©sinfection de mes vĂȘtements, je suis dĂ©jĂ  dĂ©guisĂ© en dĂ©tenu. La machine judiciaire est quelque chose de bien rĂ©pugnant dans tous ses moindres dĂ©tails mais par contre quelles braves personnes que les magistrats. Ces gens de bien sont vraiment supĂ©rieurs Ă  cette honnĂȘtetĂ© vulgaire, Ă  ces scrupules qui guident notre misĂ©rable existence.

D’une autre lettre :

M. Kronauer (le procureur de la ConfĂ©dĂ©ration) me paraissait hier vouloir Ă©tablir qu’il y a prĂ©mĂ©ditation de ma part.

Apologie du crime avec prĂ©mĂ©ditation ! Dommage que l’heureux temps soit passĂ© oĂč la Suisse envoyait ses condamnĂ©s sur les galĂšres du roi de France ! Mon crime mĂ©riterait vraiment un pareil chĂątiment ! Chez quelques-uns de nos maĂźtres, l’hypocrisie est devenue une seconde nature, Ă  tel point qu’ils n’en ont pas conscience. Parler d’apologie du crime dans un monde comme le nĂŽtre et avec la bonne presse que nous avons ! Non, c’est plus qu’absurde, c’est fou.

(…) J’ai appris que A. Graber a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  6 mois de prison et 5 annĂ©es de privation des droits civiques (pour refus de service militaire.) N’oublie pas d’en parler dans le RĂ©veil. Dans son milieu on commet assez de saletĂ©s, pour que tout acte vraiment socialiste soit soigneusement signalĂ© par nous.

Toujours de la mĂȘme sĂ©rie :

Mon frĂšre est arrivĂ© et a Ă©tĂ© autorisĂ© Ă  me voir. Il repart demain matin pour Londres. Il est quelque peu Ă©tonnĂ© des mƓurs de la libre HelvĂ©tie, qui le rĂ©voltent quelque peu aussi. Il n’est pas prĂȘt Ă  excuser toujours les abus de pouvoir qui se commettent chez nous.

(…) la vie en cellule est dĂ©gradante. J’espĂšre qu’il viendra un jour oĂč les prisons apparaĂźtront comme quel-que chose de monstrueux, mais pour le moment mon sort est de les habiter.

(…) Je recommande vivement Ă  mon remplaçant au journal de mettre au panier les correspondances sur les questions personnelles, car elles sont toujours nombreuses..

(…) Je suis bien obligĂ© de prendre patience… seulement quel dĂ©goĂ»t pour la justice lĂ©gale et pour ses collaborateurs.

Le 7 aoĂ»t 1906 Louis Bertoni Ă©crit encore de St.-Antoine :

J’attends toujours le juge d’instruction, qui naturellement n’a aucune raison d’ĂȘtre pressĂ© et d’interrompre ses vacances. Le secret, l’odieux et stupide secret sera maintenu contre moi jusqu’à la fin de l’instruction. Heureusement j’ai toujours Ă©tĂ© habituĂ© Ă  la solitude, dont je me garderai bien nĂ©anmoins de faire l’apologie… il faudra que mon frĂšre envoie dĂ©sormais Ă  ma mĂšre l’argent que je ne peux plus lui envoyer. Cette fois-ci ma dĂ©tention sera beaucoup plus longue et je crains que ma mĂšre Ă©pouvantĂ©e inutilement ne vienne Ă  GenĂšve. Or, c’est toujours trĂšs pĂ©nible de voir des femmes en larmes, et c’est le spectacle que je redoute le plus.

Louis Bertoni et la famille

La vie d’un militant ouvrier et au surplus rĂ©volutionnaire est souvent trop mouvementĂ©e pour que le conjungo soit supportable, surtout pour la compagne.

Cet axiome vaut en particulier pour Louis Bertoni, qui l’a compris assez tĂŽt pour rester cĂ©libataire. Qui parlera un jour du drame des militants dont l’activitĂ© dĂ©saxe toute la vie familiale ?

Qu’on s’imagine la vie de Bertoni. Le jour passĂ© devant sa casse de typographe, le soir, les rĂ©unions ou la rĂ©daction d’articles, tous les samedis et les dimanches courir la Suisse en tous sens, pour donner, en langues française et italienne, deux Ă  cinq confĂ©rences par semaine.

Ce rythme de travail a durĂ© au moins pendant une quarantaine d’annĂ©es. Le tout entrecoupĂ© d’une sĂ©rie de procĂšs rendus retentissants par des auto-dĂ©fenses qui sont toujours des chefs-d’Ɠuvre de droit et de bon sens social.

Et pourtant Bertoni est un homme de famille par le cƓur et par son goĂ»t sĂ©dentaire. Il eut le bonheur d’ĂȘtre acceptĂ© dans une famille d’adoption, dont il a partagĂ© les joies et les peines qui peuvent ĂȘtre celles d’une famille ouvriĂšre de quatre enfants.

On a dĂ©jĂ  dit combien Louis Bertoni Ă©tait attentif envers sa mĂšre, pour laquelle il avait une profonde vĂ©nĂ©ration et une grande admiration. Il apprĂ©ciait tout particuliĂšrement sa manie de l’ordre et de la propretĂ©.

Mais plus que par sentiment et par goĂ»t, Louis Bertoni a intĂ©grĂ© la famille dans sa doctrine de vie. A cet Ă©gard, il aime s’en rĂ©fĂ©rer aux idĂ©es de Malatesta, selon lesquelles la famille est vraiment la cellule initiale de toute vie sociale basĂ©e sur l’entraide et la solidaritĂ©. N’est-ce pas de l’exemple de la famille que le socialisme s’inspire, lorsqu’il parle de la fraternitĂ© entre les hommes ? Et c’est prĂ©cisĂ©ment parce que Louis Bertoni accorde tant de mĂ©rite Ă  la famille, qu’il a puisĂ© en lui tant de force pour lutter contre l’égoĂŻsme des possĂ©dants dont les actes de lucre dressent les hommes les uns contre les autres et vouent la famille Ă  la misĂšre et Ă  la dĂ©sagrĂ©gation.

Louis Bertoni en Italie

Bien qu’issu d’une ancienne famille tessinoise, c’est Ă  Milan que naquit Louis Bertoni. Sa mĂšre vĂ©cut longtemps Ă  CĂŽme. De GenĂšve, son fils allait chaque annĂ©e l’embrasser et passer quelques heures auprĂšs Mais… il en profitait aussi pour faire des confĂ©rences dans les villages de Lombardie, oĂč il Ă©tait particuliĂšrement bien accueilli.

Les choses italiennes ont toujours prĂ©occupĂ© beaucoup Bertoni. Peut-ĂȘtre n’est-il pas de meilleur connaisseur des affaires de la pĂ©ninsule que lui.

La communautĂ© intellectuelle qui l’unit, pendant 30 ans, Ă  Malatesta, est une des grandes satisfactions de sa vie. Tous savent, avec quelles mains pieuses, il a Ă©levĂ© un monument qui ne pĂ©rira pas Ă  la mĂ©moire du grand rĂ©volutionnaire italien, je veux parler de la magnifique Ă©dition des Scritti vari.

En 1914, il se rendit Ă  Milan, oĂč il participa Ă  des confĂ©rences contre l’interventionnisme. Puis pendant la grande guerre il s’abstint d’aller en Italie.

Cependant, E. Malatesta Ă©tant rentrĂ© d’Angleterre en Italie le 24 dĂ©cembre 1919, Louis Bertoni s’en fut lui rendre visite Ă  PĂąques 1920 et il resta 6 jours Ă  Milan.

Depuis le 27 fĂ©vrier 1920, Malatesta dirigeait le quotidien anarchiste UmanitĂ  Nova, qu’il avait fondĂ©.

Mais le vieux Napolitain enrageait dans la capitale lombarde. Ce n’était pas son « climat Â». Au surplus, son tempĂ©rament insurrectionnel s’accommodait mal des besognes imposĂ©es par un journal quotidien, d’autant plus qu’il Ă©tait appelĂ© de toutes les provinces et villes du pays, pour des actions positives que seul il aurait pu mener Ă  bien.

C’est alors que Malatesta voulut confier la direction d’UmanitĂ  Nova Ă  Louis Bertoni. Mais celui-ci refusa ; considĂ©rant que sa place Ă©tait en Suisse pour continuer l’Ɠuvre qu’il avait poursuivie pendant 30 ans.

Quelques années plus tard, les treillis métalliques hauts de trois mÚtres sillonnaient la frontiÚre italo-suisse, et le lourd portail barrant la route, à Chiasso, ne laissa plus passer Louis Bertoni.




Source: Partage-noir.fr