Mai 19, 2022
Par Partage Noir
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Le RĂ©veil/Il Risveglio clandestin – Un Homme dans la MĂȘlĂ©e Sociale : Louis Bertoni (Pour son 70e anniversaire) – FĂ©vrier 1942.

L’adresse est familiĂšre aux compagnons du monde entier. Beaucoup vivent encore, qui l’apprirent avec le dĂ©but du siĂšcle.

La rue des Savoises s’ouvre en plein flanc de la Plaine de Plainpalais. Le quartier, il n’y a pas bien longtemps, figurait encore Ă  l’extĂ©rieur de la ville. Aujourd’hui mĂȘme il est beaucoup d’indigĂšnes qui en parlent comme s’il Ă©tait situĂ© au Kamtchaka. NaguĂšre il constituait un des lieux de prĂ©dilection de l’émigration politique fixĂ©e Ă  GenĂšve. Les Russes en particulier, Ă©taient nombreux dans les parages. Lors d’un de ses sĂ©jours dans la ville, Michel Bakounine habita quelques temps dans une artĂšre voisine, la rue du Vieux-Billard. La population ordinaire est surtout formĂ©e d’ouvriers et d’artisans.

Depuis plus de quarante ans donc, Bertoni abrite son RĂ©veil, dans la mĂȘme maison.

Nous voici dans la piĂšce qui lui tient lieu tout ensemble d’atelier, de bureau et de chambre. Le grenier de la rue Mouffetard, oĂč Jean Grave tenait ses assises, est demeurĂ© cĂ©lĂšbre dans nos milieux. L’historiographie anarchiste devra retenir pareillement l’installation de Bertoni. DĂšs le seuil, un lit de bois, d’aspect rustique retient le regard. Une large planche le convertit dans la journĂ©e, en table auxiliaire, sur laquelle s’amoncelle la paperasse. Un bahut massif tel qu’on en voit dans les campagnes, complĂšte l’ameublement. PrĂšs d’une fenĂȘtre, masquĂ©es par le bahut, se trouvent les casses lĂ©gendaires, derriĂšre lesquelles Bertoni se tiendra de bon matin. Vingt fois dans le courant du jour, il lui faudra lĂącher le composteur, pour aller rĂ©pondre Ă  un camarade, Ă  un colporteur, Ă  un importun. C’est miracle que dans ces conditions de dĂ©rangement perpĂ©tuel, il ait pu, sans se relĂącher une minute, assumer la confection du RĂ©veil depuis bientĂŽt un demi-siĂšcle.

Des vitrines sont au long d’une paroi, dans lesquelles on peut voir de belles collections de Proudhon, de Kropotkine, de Bakounine et de tous les auteurs libertaires que Bertoni connaĂźt mieux que personne. Quelques portraits, qui sont pour la plupart ceux des Ă©crivains dĂ©jĂ  nommĂ©s, occupent les surfaces encore disponibles.

Cette chambre proprette, dĂ©bonnaire, a dĂ» ĂȘtre le thĂ©Ăątre de bien des scĂšnes Ă©mouvantes. Combien, certains jours, ont pu murmurer cette adresse du « 6, rue des Savoises Â» comme celle d’un relais, sinon comme celle d’un havre de salut ! Sur ces choses, ce n’est pas de Bertoni qu’il faut attendre des confidences ; mais Ă  ceux qui l’ont vu Ă  l’Ɠuvre, ne fĂ»t-ce que trĂšs peu de temps, il est loisible d’imaginer beaucoup. Le kaleidoscope serait bien curieux, qui montrerait tous ceux qui ont dĂ©filĂ© chez lui, depuis l’aube de ce siĂšcle.

Bien qu’il ait dit de lui-mĂȘme un jour (voir sa dĂ©fense dans le procĂšs de la grĂšve gĂ©nĂ©rale : RĂ©veil n°62, 23 novembre 1902), qu’il Ă©tait beaucoup plus un raisonneur qu’un enthousiaste, Bertoni garde Ă  70 ans rĂ©volus, une fraĂźcheur et une capacitĂ© de s’enflammer, qu’on se prend souvent Ă  envier. Sa froideur apparente est une discipline acquise, imposĂ©e tĂŽt Ă  une sensibilitĂ© frĂ©missante. Le pathĂ©tisme thĂ©Ăątral n’a jamais Ă©tĂ© le fait de Bertoni, et nous l’aimons mieux comme çà.

Un des moments les plus propices oĂč il convient de saisir Bertoni sur le vif, c’est celui oĂč le journal est bouclĂ©. L’impĂ©ratif de la besogne immĂ©diate ne pĂšse plus sur lui et il a, alors, quelques heures d’abandon et de dĂ©tente, oĂč il fait bon le voir et l’entendre. Sa lecture qui est immense, son expĂ©rience qui ne l’est pas moins, lui composent la plus riche conversation qui soit. Les faits qu’il rapporte, les anecdotes qu’il campe nous Ă©clairent mieux que le plus gros des tomes sur les idĂ©es ou la personnalitĂ© de tel ou tel. On ne se lasse pas de l’écouter quand il Ă©grĂšne des souvenirs sur Kropotkine et sur Malatesta. A ce propos ,exprimons le vƓu qu’il nous donnera quelque jours, ses souvenirs de propagandiste.

Il s’est trouvĂ©, paraĂźt-il, des gens pour faire Ă  Bertoni une rĂ©putation d’ascĂ©tisme morose. Ceux-lĂ  sans doute n’ont-ils jamais entendu rire Bertoni. Car s’il est le plus moral des hommes, il en est certainement le moins « moraliste Â».

Le seul Ă©loge que L. Bertoni ait jamais souhaitĂ© mĂ©riter est celui que lui fit un jour E. Malatesta, en lui dĂ©clarant que les camarades qu’il avait formĂ©s se recommandaient par leur qualitĂ© morale. La prĂ©occupation morale est constante chez Bertoni. Il est significatif qui au soir de leur vie, Bakounine, Kropotkine et Malatesta aient connu un souci semblable. Une des dĂ©risions sous lesquelles on prĂ©tend accabler le mouvement anarchiste, c’est qu’il n’est, en derniĂšre analyse, qu’une Ă©cole de perfectionnement moral. Ne serait-il que cela qu’il mĂ©riterait d’exister.

Une Ă©vocation du « 6, rue des Savoises Â» serait incomplĂšte, et historiquement fausse, si nous ne disions pas ici toute la reconnaissance que nous avons Ă  l’égard de Mme Borsa et de ses enfants pour l’affection dont ils ont entourĂ© notre ami Louis.

L’« antre Â» du RĂ©veil est en effet intĂ©grĂ© dans la plus sympathique des demeures. Ce n’est pas lĂ  un des cĂŽtĂ©s les moins curieux de l’existence de ce journal. Toute autre personne que Mme Borsa se fĂ»t vite dĂ©barrassĂ©e d’un locataire aussi encombrant. Il faut songer que l’appartement a Ă©tĂ© perquisitionnĂ© des dizaines de fois et que les arrestations de Bertoni y furent trĂšs frĂ©quente. Mme Borsa avec crĂąnerie, a tĂ©moignĂ© en maintes occasions pour Bertoni aux prises avec la justice. Qu’elle veuille bien accepter aujourd’hui que nous l’associons, elle et ses enfants, Ă  l’hommage que nous avons voulu rendre Ă  notre cher ami Louis Bertoni.




Source: Partage-noir.fr