Janvier 23, 2022
Par Les mots sont importants
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Je voudrais prĂ©ciser d’abord que mon propos n’est pas de dĂ©noncer de façon mĂ©canique et facile les sondages d’opinion, mais de procĂ©der Ă  une analyse rigoureuse de leur fonctionnement et de leurs fonctions. Ce qui suppose que l’on mette en question les trois postulats qu’ils engagent implicitement. Toute enquĂȘte d’opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, que la production d’une opinion est Ă  la portĂ©e de tous. Quitte Ă  heurter un sentiment naĂŻvement dĂ©mocratique, je contesterai ce premier postulat.

DeuxiĂšme postulat : on suppose que toutes les opinions se valent. Je pense que l’on peut dĂ©montrer qu’il n’en est rien et que le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas du tout la mĂȘme force rĂ©elle conduit Ă  produire des artefacts dĂ©pourvus de sens.

TroisiĂšme postulat implicite : dans le simple fait de poser la mĂȘme question Ă  tout le monde se trouve impliquĂ©e l’hypothĂšse qu’il y a un consensus sur les problĂšmes, autrement dit qu’il y a un accord sur les questions qui mĂ©ritent d’ĂȘtre posĂ©es.

Ces trois postulats impliquent, me semble-t-il, toute une sĂ©rie de distorsions qui s’observent lors mĂȘme que toutes les conditions de la rigueur mĂ©thodologique sont remplies dans la recollection et l’analyse des donnĂ©es.

On fait trĂšs souvent aux sondages d’opinion des reproches techniques. Par exemple, on met en question la reprĂ©sentativitĂ© des Ă©chantillons. Je pense que dans l’état actuel des moyens utilisĂ©s par les offices de production de sondages, l’objection n’est guĂšre fondĂ©e.

On leur reproche aussi de poser des questions biaisĂ©es ou plutĂŽt de biaiser les questions dans leur formulation : cela est dĂ©jĂ  plus vrai et il arrive souvent que l’on induise la rĂ©ponse Ă  travers la façon de poser la question. Ainsi, par exemple, transgressant le prĂ©cepte Ă©lĂ©mentaire de la construction d’un questionnaire qui exige qu’on « laisse leurs chances Â» Ă  toutes les rĂ©ponses possibles, on omet frĂ©quemment dans les questions ou dans les rĂ©ponses proposĂ©es une des options possibles, ou encore on propose plusieurs fois la mĂȘme option sous des formulations diffĂ©rentes. Il y a toutes sortes de biais de ce type et il serait intĂ©ressant de s’interroger sur les conditions sociales d’apparition de ces biais. La plupart du temps ils tiennent aux conditions dans lesquelles travaillent les gens qui produisent les questionnaires.

Des problématiques imposées

Mais ils tiennent surtout au fait que les problĂ©matiques que fabriquent les instituts de sondages d’opinion sont subordonnĂ©es Ă  une demande d’un type particulier. Ainsi, ayant entrepris l’analyse d’une grande enquĂȘte nationale sur l’opinion des Français concernant le systĂšme d’enseignement, nous avons relevĂ©, dans les archives d’un certain nombre de bureaux d’études, toutes les questions concernant l’enseignement. Ceci nous a fait voir que plus de deux cents questions sur le systĂšme d’enseignement ont Ă©tĂ© posĂ©es depuis Mai 1968, contre moins d’une vingtaine entre 1960 et 1968.

Cela signifie que les problĂ©matiques qui s’imposent Ă  ce type d’organisme sont profondĂ©ment liĂ©es Ă  la conjoncture et dominĂ©es par un certain type de demande sociale. La question de l’enseignement par exemple ne peut ĂȘtre posĂ©e par un institut d’opinion publique que lorsqu’elle devient un problĂšme politique. On voit tout de suite la diffĂ©rence qui sĂ©pare ces institutions des centres de recherches qui engendrent leurs problĂ©matiques, sinon dans un ciel pur, en tout cas avec une distance beaucoup plus grande Ă  l’égard de la demande sociale sous sa forme directe et immĂ©diate.

Une analyse statistique sommaire des questions posĂ©es nous a fait voir que la grande majoritĂ© d’entre elles Ă©taient directement liĂ©es aux prĂ©occupations politiques du « personnel politique Â». Si nous nous amusions ce soir Ă  jouer aux petits papiers et si je vous disais d’écrire les cinq questions qui vous paraissent les plus importantes en matiĂšre d’enseignement, nous obtiendrions sĂ»rement une liste trĂšs diffĂ©rente de celle que nous obtenons en relevant les questions qui ont Ă©tĂ© effectivement posĂ©es par les enquĂȘtes d’opinion. La question : « Faut-il introduire la politique dans les lycĂ©es ? Â» (ou des variantes) a Ă©tĂ© posĂ©e trĂšs souvent, tandis que la question : « Faut-il modifier les programmes ? Â» ou « Faut-il modifier le mode de transmission des contenus ? Â» n’a que trĂšs rarement Ă©tĂ© posĂ©e. De mĂȘme : « Faut-il recycler les enseignants ? Â». Autant de questions qui sont trĂšs importantes, du moins dans une autre perspective.

Des instruments d’action politique

Les problĂ©matiques qui sont proposĂ©es par les sondages d’opinion sont subordonnĂ©es Ă  des intĂ©rĂȘts politiques, et cela commande trĂšs fortement Ă  la fois la signification des rĂ©ponses et la signification qui est donnĂ©e Ă  la publication des rĂ©sultats. Le sondage d’opinion est, dans l’état actuel, un instrument d’action politique ; sa fonction la plus importante consiste peut-ĂȘtre Ă  imposer l’illusion qu’il existe une opinion publique comme sommation purement additive d’opinions individuelles ; Ă  imposer l’idĂ©e qu’il existe quelque chose qui serait comme la moyenne des opinions ou l’opinion moyenne. L’« opinion publique Â» qui est manifestĂ©e dans les premiĂšres pages de journaux sous la forme de pourcentages (60 % des Français sont favorables Ă …), cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion Ă  un moment donnĂ© du temps est un systĂšme de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadĂ©quat pour reprĂ©senter l’état de l’opinion qu’un pourcentage.

On sait que tout exercice de la force s’accompagne d’un discours visant Ă  lĂ©gitimer la force de celui qui l’exerce ; on peut mĂȘme dire que le propre de tout rapport de force, c’est de n’avoir toute sa force que dans la mesure oĂč il se dissimule comme tel. Bref, pour parler simplement, l’homme politique est celui qui dit : « Dieu est avec nous Â». L’équivalent de « Dieu est avec nous Â», c’est aujourd’hui « l’opinion publique est avec nous Â». Tel est l’effet fondamental de l’enquĂȘte d’opinion : constituer l’idĂ©e qu’il existe une opinion publique unanime, donc lĂ©gitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible.

L’oubli des non-rĂ©ponses

Ayant dit au commencement ce que je voulais dire Ă  la fin, je vais essayer d’indiquer trĂšs rapidement quelles sont les opĂ©rations par lesquelles on produit cet effet de consensus. La premiĂšre opĂ©ration, qui a pour point de dĂ©part le postulat selon lequel tout le monde doit avoir une opinion, consiste Ă  ignorer les non-rĂ©ponses. Par exemple vous demandez aux gens : « ĂŠtes-vous favorable au gouvernement Pompidou ? Â» Vous enregistrez 30 % de non-rĂ©ponses, 20 % de oui, 50 % de non. Vous pouvez dire : la part des gens dĂ©favorables est supĂ©rieure Ă  la part des gens favorables et puis il y a ce rĂ©sidu de 30 %. Vous pouvez aussi recalculer les pourcentages favorables et dĂ©favorables en excluant les non-rĂ©ponses. Ce simple choix est une opĂ©ration thĂ©orique d’une importance fantastique sur laquelle je voudrais rĂ©flĂ©chir avec vous.

Éliminer les non-rĂ©ponses, c’est faire ce qu’on fait dans une consultation Ă©lectorale oĂč il y a des bulletins blancs ou nuls ; c’est imposer Ă  l’enquĂȘte d’opinion la philosophie implicite de l’enquĂȘte Ă©lectorale. Si l’on regarde de plus prĂšs, on observe que le taux des non-rĂ©ponses est plus Ă©levĂ© d’une façon gĂ©nĂ©rale chez les femmes que chez les hommes, que l’écart entre les femmes et les hommes est d’autant plus Ă©levĂ© que les problĂšmes posĂ©s sont d’ordre plus proprement politique.

Autre observation : plus une question porte sur des problĂšmes de savoir, de connaissance, plus l’écart est grand entre les taux de non-rĂ©ponses des plus instruits et des moins instruits. À l’inverse, quand les questions portent sur les problĂšmes Ă©thiques, les variations des non-rĂ©ponses selon le niveau d’instruction sont faibles (exemple : « Faut-il ĂȘtre sĂ©vĂšre avec les enfants ? Â»).

Autre observation : plus une question pose des problĂšmes conflictuels, porte sur un nƓud de contradictions (soit une question sur la situation en TchĂ©coslovaquie pour les gens qui votent communiste), plus une question est gĂ©nĂ©ratrice de tensions pour une catĂ©gorie dĂ©terminĂ©e, plus les non-rĂ©ponses sont frĂ©quentes dans cette catĂ©gorie. En consĂ©quence, la simple analyse statistique des non-rĂ©ponses apporte une information sur ce que signifie la question et aussi sur la catĂ©gorie considĂ©rĂ©e, celle-ci Ă©tant dĂ©finie autant par la probabilitĂ© qui lui est attachĂ©e d’avoir une opinion que par la probabilitĂ© conditionnelle d’avoir une opinion favorable ou dĂ©favorable.

Toute question est interprétée

L’analyse scientifique des sondages d’opinion montre qu’il n’existe pratiquement pas de problĂšme omnibus ; pas de question qui ne soit rĂ©interprĂ©tĂ©e en fonction des intĂ©rĂȘts des gens Ă  qui elle est posĂ©e, le premier impĂ©ratif Ă©tant de se demander Ă  quelle question les diffĂ©rentes catĂ©gories de rĂ©pondants ont cru rĂ©pondre. Un des effets les plus pernicieux de l’enquĂȘte d’opinion consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  mettre les gens en demeure de rĂ©pondre Ă  des questions qu’ils ne se sont pas posĂ©es.

Soit par exemple les questions qui tournent autour des problĂšmes de morale, qu’il s’agisse des questions sur la sĂ©vĂ©ritĂ© des parents, les rapports entre les maĂźtres et les Ă©lĂšves, la pĂ©dagogie directive ou non directive, etc., problĂšmes qui sont d’autant plus perçus comme des problĂšmes Ă©thiques qu’on descend davantage dans la hiĂ©rarchie sociale, mais qui peuvent ĂȘtre des problĂšmes politiques pour les classes supĂ©rieures : un des effets de l’enquĂȘte consiste Ă  transformer des rĂ©ponses Ă©thiques en rĂ©ponses politiques par le simple effet d’imposition de problĂ©matique.

En fait, il y a plusieurs principes Ă  partir desquels on peut engendrer une rĂ©ponse. Il y a d’abord ce qu’on peut appeler la compĂ©tence politique par rĂ©fĂ©rence Ă  une dĂ©finition Ă  la fois arbitraire et lĂ©gitime, c’est-Ă -dire dominante et dissimulĂ©e comme telle, de la politique. Cette compĂ©tence politique n’est pas universellement rĂ©pandue. Elle varie grosso modo comme le niveau d’instruction. Autrement dit, la probabilitĂ© d’avoir une opinion sur toutes les questions supposant un savoir politique est assez comparable Ă  la probabilitĂ© d’aller au musĂ©e. On observe des Ă©carts fantastiques : lĂ  oĂč tel Ă©tudiant engagĂ© dans un mouvement gauchiste perçoit quinze divisions Ă  gauche du PSU, pour un cadre moyen il n’y a rien. Dans l’échelle politique (extrĂȘme-gauche, gauche, centre-gauche, centre, centre-droit, droite, extrĂȘme-droite, etc.) que les enquĂȘtes de « science politique Â» emploient comme allant de soi, certaines catĂ©gories sociales utilisent intensĂ©ment un petit coin de l’extrĂȘme-gauche ; d’autres utilisent uniquement le centre, d’autres utilisent toute l’échelle.

Finalement une Ă©lection est l’agrĂ©gation d’espaces tout Ă  fait diffĂ©rents ; on additionne des gens qui mesurent en centimĂštres avec des gens qui mesurent en kilomĂštres, ou, mieux, des gens qui notent de 0 Ă  20 et des gens qui notent entre 9 et 11. La compĂ©tence se mesure entre autres choses au degrĂ© de finesse de perception (c’est la mĂȘme chose en esthĂ©tique, certains pouvant distinguer les cinq ou six maniĂšres successives d’un seul peintre).

Cette comparaison peut ĂȘtre poussĂ©e plus loin. En matiĂšre de perception esthĂ©tique, il y a d’abord une condition permissive : il faut que les gens pensent l’Ɠuvre d’art comme une Ɠuvre d’art ; ensuite, l’ayant perçue comme Ɠuvre d’art, il faut qu’ils aient des catĂ©gories de perception pour la construire, la structurer, etc. Supposons une question formulĂ©e ainsi : « ĂŠtes-vous pour une Ă©ducation directive ou une Ă©ducation non directive ? Â» Pour certains, elle peut ĂȘtre constituĂ©e comme politique, la reprĂ©sentation des rapports parents-enfants s’intĂ©grant dans une vision systĂ©matique de la sociĂ©tĂ© ; pour d’autres, c’est une pure question de morale. Ainsi le questionnaire que nous avons Ă©laborĂ© et dans lequel nous demandons aux gens si, pour eux, c’est de la politique ou non de faire la grĂšve, d’avoir les cheveux longs, de participer Ă  un festival pop, etc., fait apparaĂźtre des variations trĂšs grandes selon les classes sociales.

La premiĂšre condition pour rĂ©pondre adĂ©quatement Ă  une question politique est donc d’ĂȘtre capable de la constituer comme politique ; la deuxiĂšme, l’ayant constituĂ©e comme politique, est d’ĂȘtre capable de lui appliquer des catĂ©gories proprement politiques qui peuvent ĂȘtre plus ou moins adĂ©quates, plus ou moins raffinĂ©es, etc. Telles sont les conditions spĂ©cifiques de production des opinions, celles que l’enquĂȘte d’opinion suppose universellement et uniformĂ©ment remplies avec le premier postulat selon lequel tout le monde peut produire une opinion.

Le poids de l’ethos de classe

DeuxiĂšme principe Ă  partir duquel les gens peuvent produire une opinion, ce que j’appelle l’« ethos de classe Â» (pour ne pas dire « Ă©thique de classe Â»), c’est-Ă -dire un systĂšme de valeurs implicites que les gens ont intĂ©riorisĂ©es depuis l’enfance et Ă  partir duquel ils engendrent des rĂ©ponses Ă  des problĂšmes extrĂȘmement diffĂ©rents. Les opinions que les gens peuvent Ă©changer Ă  la sortie d’un match de football entre Roubaix et Valenciennes doivent une grande partie de leur cohĂ©rence, de leur logique, Ă  l’ethos de classe. Une foule de rĂ©ponses qui sont considĂ©rĂ©es comme des rĂ©ponses politiques, sont en rĂ©alitĂ© produites Ă  partir de l’ethos de classe et du mĂȘme coup peuvent revĂȘtir une signification tout Ă  fait diffĂ©rente quand elles sont interprĂ©tĂ©es sur le terrain politique.

LĂ , je dois faire rĂ©fĂ©rence Ă  une tradition sociologique, rĂ©pandue surtout parmi certains sociologues de la politique aux États-Unis, qui parlent trĂšs communĂ©ment d’un conservatisme et d’un autoritarisme des classes populaires. Ces thĂšses sont fondĂ©es sur la comparaison internationale d’enquĂȘtes ou d’élections qui tendent Ă  montrer que chaque fois que l’on interroge les classes populaires, dans quelque pays que ce soit, sur des problĂšmes concernant les rapports d’autoritĂ©, la libertĂ© individuelle, la libertĂ© de la presse, etc., elles font des rĂ©ponses plus « autoritaires Â» que les autres classes ; et on en conclut globalement qu’il y a un conflit entre les valeurs dĂ©mocratiques (chez l’auteur auquel je pense, Lipset, il s’agit des valeurs dĂ©mocratiques amĂ©ricaines) et les valeurs qu’ont intĂ©riorisĂ©es les classes populaires, valeurs de type autoritaire et rĂ©pressif. De lĂ , on tire une sorte de vision eschatologique : Ă©levons le niveau de vie, Ă©levons le niveau d’instruction et, puisque la propension Ă  la rĂ©pression, Ă  l’autoritarisme, etc., est liĂ©e aux bas revenus, aux bas niveaux d’instruction, etc., nous produirons ainsi de bons citoyens de la dĂ©mocratie amĂ©ricaine.

À mon sens ce qui est en question, c’est la signification des rĂ©ponses Ă  certaines questions. Supposons un ensemble de questions du type suivant : Êtes-vous favorable Ă  l’égalitĂ© entre les sexes ? Êtes-vous favorable Ă  la libertĂ© sexuelle des conjoints ? Êtes-vous favorable Ă  une Ă©ducation non rĂ©pressive ? Êtes-vous favorable Ă  la nouvelle sociĂ©tĂ© ? etc. Supposons un autre ensemble de questions du type : Est-ce que les professeurs doivent faire la grĂšve lorsque leur situation est menacĂ©e ? Les enseignants doivent-ils ĂȘtre solidaires avec les autres fonctionnaires dans les pĂ©riodes de conflit social ? Etc. Ces deux ensembles de questions donnent des rĂ©ponses de structure strictement inverse sous le rapport de la classe sociale : le premier ensemble de questions, qui concerne un certain type de novation dans les rapports sociaux, dans la forme symbolique des relations sociales, suscite des rĂ©ponses d’autant plus favorables que l’on s’élĂšve dans la hiĂ©rarchie sociale et dans la hiĂ©rarchie selon le niveau d’instruction ; inversement, les questions qui portent sur les transformations rĂ©elles des rapports de force entre les classes suscitent des rĂ©ponses de plus en plus dĂ©favorables Ă  mesure qu’on s’élĂšve dans la hiĂ©rarchie sociale.

Bref, la proposition « Les classes populaires sont rĂ©pressives Â» n’est ni vraie ni fausse. Elle est vraie dans la mesure oĂč, devant tout un ensemble de problĂšmes comme ceux qui touchent Ă  la morale domestique, aux relations entre les gĂ©nĂ©rations ou entre les sexes, les classes populaires ont tendance Ă  se montrer beaucoup plus rigoristes que les autres classes sociales. Au contraire, sur les questions de structure politique, qui mettent en jeu la conservation ou la transformation de l’ordre social, et non plus seulement la conservation ou la transformation des modes de relation entre les individus, les classes populaires sont beaucoup plus favorables Ă  la novation, c’est-Ă -dire Ă  une transformation des structures sociales. Vous voyez comment certains des problĂšmes posĂ©s en Mai 1968, et souvent mal posĂ©s, dans le conflit entre le parti communiste et les gauchistes, se rattachent trĂšs directement au problĂšme central que j’ai essayĂ© de poser ici : celui de la nature des rĂ©ponses, c’est-Ă -dire du principe Ă  partir duquel elles sont produites. L’opposition que j’ai faite entre ces deux groupes de questions se ramĂšne en effet Ă  l’opposition entre deux principes de production des opinions : un principe proprement politique et un principe Ă©thique, le problĂšme du conservatisme des classes populaires Ă©tant le produit de l’ignorance de cette distinction.

Une fausse neutralité

L’effet d’imposition de problĂ©matique, effet exercĂ© par toute enquĂȘte d’opinion et par toute interrogation politique (Ă  commencer par l’électorale), rĂ©sulte du fait que les questions posĂ©es dans une enquĂȘte d’opinion ne sont pas des questions qui se posent rĂ©ellement Ă  toutes les personnes interrogĂ©es et que les rĂ©ponses ne sont pas interprĂ©tĂ©es en fonction de la problĂ©matique par rapport Ă  laquelle les diffĂ©rentes catĂ©gories de rĂ©pondants ont effectivement rĂ©pondu.

Ainsi la problĂ©matique dominante, dont la liste des questions posĂ©es depuis deux ans par les instituts de sondage fournit une image, c’est-Ă -dire la problĂ©matique qui intĂ©resse essentiellement les gens qui dĂ©tiennent le pouvoir et qui entendent ĂȘtre informĂ©s sur les moyens d’organiser leur action politique, est trĂšs inĂ©galement maĂźtrisĂ©e par les diffĂ©rentes classes sociales. Et, chose importante, celles-ci sont plus ou moins aptes Ă  produire une contre-problĂ©matique. À propos du dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ© entre Servan-Schreiber et Giscard d’Estaing, un institut de sondages d’opinion avait posĂ© des questions du type : « Est-ce que la rĂ©ussite scolaire est fonction des dons, de l’intelligence, du travail, du mĂ©rite ? Â» Les rĂ©ponses recueillies livrent en fait une information (ignorĂ©e de ceux qui les produisaient) sur le degrĂ© auquel les diffĂ©rentes classes sociales ont conscience des lois de la transmission hĂ©rĂ©ditaire du capital culturel : l’adhĂ©sion au mythe du don et de l’ascension par l’école, de la justice scolaire, de l’équitĂ© de la distribution des postes en fonction des titres, etc., est trĂšs forte dans les classes populaires. La contre-problĂ©matique peut exister pour quelques intellectuels mais elle n’a pas de force sociale bien qu’elle ait Ă©tĂ© reprise par un certain nombre de partis, de groupes. La vĂ©ritĂ© scientifique est soumise aux mĂȘmes lois de diffusion que l’idĂ©ologie. Une proposition scientifique, c’est comme une bulle du pape sur la rĂ©gulation des naissances, ça ne prĂȘche que les convertis.

On associe l’idĂ©e d’objectivitĂ© dans une enquĂȘte d’opinion au fait de poser la question dans les termes les plus neutres afin de donner toutes les chances Ă  toutes les rĂ©ponses. En rĂ©alitĂ©, l’enquĂȘte d’opinion serait sans doute plus proche de ce qui se passe dans la rĂ©alitĂ© si, transgressant complĂštement les rĂšgles de l’« objectivitĂ© Â», on donnait aux gens les moyens de se situer comme ils se situent rĂ©ellement dans la pratique rĂ©elle, c’est-Ă -dire par rapport Ă  des opinions dĂ©jĂ  formulĂ©es ; si, au lieu de dire par exemple « II y a des gens favorables Ă  la rĂ©gulation des naissances, d’autres qui sont dĂ©favorables ; et vous ?… Â», on Ă©nonçait une sĂ©rie de prises de positions explicites de groupes mandatĂ©s pour constituer les opinions et les diffuser, de façon que les gens puissent se situer par rapport Ă  des rĂ©ponses dĂ©jĂ  constituĂ©es. On parle communĂ©ment de « prises de position Â» ; il y a des positions qui sont dĂ©jĂ  prĂ©vues et on les prend. Mais on ne les prend pas au hasard. On prend les positions que l’on est prĂ©disposĂ© Ă  prendre en fonction de la position que l’on occupe dans un certain champ. Une analyse rigoureuse vise Ă  expliquer les relations entre la structure des positions Ă  prendre et la structure du champ des positions objectivement occupĂ©es.

Une situation d’enquĂȘte artificielle

Si les enquĂȘtes d’opinion saisissent trĂšs mal les Ă©tats virtuels de l’opinion et plus exactement les mouvements d’opinion, c’est, entre autres raisons, que la situation dans laquelle elles apprĂ©hendent les opinions est tout Ă  fait artificielle. Dans les situations oĂč se constitue l’opinion, en particulier les situations de crise, les gens sont devant des opinions constituĂ©es, des opinions soutenues par des groupes, en sorte que choisir entre des opinions, c’est trĂšs Ă©videmment choisir entre des groupes. Tel est le principe de l’effet de politisation que produit la crise : il faut choisir entre des groupes qui se dĂ©finissent politiquement et dĂ©finir de plus en plus de prises de position en fonction de principes explicitement politiques.

En fait, ce qui me paraĂźt important, c’est que l’enquĂȘte d’opinion traite l’opinion publique comme une simple somme d’opinions individuelles, recueillies dans une situation qui est au fond celle de l’isoloir, oĂč l’individu va furtivement exprimer dans l’isolement une opinion isolĂ©e. Dans les situations rĂ©elles, les opinions sont des forces et les rapports d’opinions sont des conflits de force entre des groupes.

Une autre loi se dĂ©gage de ces analyses : on a d’autant plus d’opinions sur un problĂšme que l’on est plus intĂ©ressĂ© par ce problĂšme, c’est-Ă -dire que l’on a plus intĂ©rĂȘt Ă  ce problĂšme. Par exemple sur le systĂšme d’enseignement, le taux de rĂ©ponses est trĂšs intimement liĂ© au degrĂ© de proximitĂ© par rapport au systĂšme d’enseignement, et la probabilitĂ© d’avoir une opinion varie en fonction de la probabilitĂ© d’avoir du pouvoir sur ce Ă  propos de quoi on opine. L’opinion qui s’affirme comme telle, spontanĂ©ment, c’est l’opinion des gens dont l’opinion a du poids, comme on dit. Si un ministre de l’Éducation nationale agissait en fonction d’un sondage d’opinion (ou au moins Ă  partir d’une lecture superficielle du sondage), il ne ferait pas ce qu’il fait lorsqu’il agit rĂ©ellement comme un homme politique, c’est-Ă -dire Ă  partir des coups de tĂ©lĂ©phone qu’il reçoit, de la visite de tel responsable syndical, de tel doyen, etc. En fait, il agit en fonction de ces forces d’opinion rĂ©ellement constituĂ©es qui n’affleurent Ă  sa perception que dans la mesure oĂč elles ont de la force et oĂč elles ont de la force parce qu’elles sont mobilisĂ©es.

S’agissant de prĂ©voir ce que va devenir l’UniversitĂ© dans les dix annĂ©es prochaines, je pense que l’opinion mobilisĂ©e constitue la meilleure base. Toutefois, le fait, attestĂ© par les non-rĂ©ponses, que les dispositions de certaines catĂ©gories n’accĂšdent pas au statut d’opinion, c’est-Ă -dire de discours constituĂ© prĂ©tendant Ă  la cohĂ©rence, prĂ©tendant Ă  ĂȘtre entendu, Ă  s’imposer, etc., ne doit pas faire conclure que, dans des situations de crise, les gens qui n’avaient aucune opinion choisiront au hasard : si le problĂšme est politiquement constituĂ© pour eux (problĂšmes de salaire, de cadence de travail pour les ouvriers), ils choisiront en termes de compĂ©tence politique ; s’il s’agit d’un problĂšme qui n’est pas constituĂ© politiquement pour eux (rĂ©pressivitĂ© dans les rapports Ă  l’intĂ©rieur de l’entreprise) ou s’il est en voie de constitution, ils seront guidĂ©s par le systĂšme de dispositions profondĂ©ment inconscient qui oriente leurs choix dans les domaines les plus diffĂ©rents, depuis l’esthĂ©tique ou le sport jusqu’aux prĂ©fĂ©rences Ă©conomiques. L’enquĂȘte d’opinion traditionnelle ignore Ă  la fois les groupes de pression et les dispositions virtuelles qui peuvent ne pas s’exprimer sous forme de discours explicite. C’est pourquoi elle est incapable d’engendrer la moindre prĂ©vision raisonnable sur ce qui se passerait en situation de crise.

Étude d’un cas

Supposons un problĂšme comme celui du systĂšme d’enseignement. On peut demander : « Que pensez-vous de la politique d’Edgar Faure ? Â» C’est une question trĂšs voisine d’une enquĂȘte Ă©lectorale, en ce sens que c’est la nuit oĂč toutes les vaches sont noires : tout le monde est d’accord grosso modo sans savoir sur quoi ; on sait ce que signifiait le vote Ă  l’unanimitĂ© de la loi Faure Ă  l’AssemblĂ©e nationale. On demande ensuite : « ĂŠtes-vous favorable Ă  l’introduction de la politique dans les lycĂ©es ? Â» LĂ , on observe un clivage trĂšs net. Il en va de mĂȘme lorsqu’on demande : « Les professeurs peuvent-ils faire grĂšve ? Â» Dans ce cas, les membres des classes populaires, par un transfert de leur compĂ©tence politique spĂ©cifique, savent quoi rĂ©pondre. On peut encore demander : « Faut-il transformer les programmes ? Êtes-vous favorable au contrĂŽle continu ? Êtes-vous favorable Ă  l’introduction des parents d’élĂšves dans les conseils des professeurs ? Êtes-vous favorable Ă  la suppression de l’agrĂ©gation ? Etc. Â»

Sous la question « ĂȘtes-vous favorable Ă  Edgar Faure ? Â», il y avait toutes ces questions et les gens ont pris position d’un coup sur un ensemble de problĂšmes qu’un bon questionnaire ne pourrait poser qu’au moyen d’au moins soixante questions Ă  propos desquelles on observerait des variations dans tous les sens. Dans un cas les opinions seraient positivement liĂ©es Ă  la position dans la hiĂ©rarchie sociale, dans l’autre, nĂ©gativement, dans certains cas trĂšs fortement, dans d’autres cas faiblement, ou mĂȘme pas du tout. Il suffit de penser qu’une consultation Ă©lectorale reprĂ©sente la limite d’une question comme « ĂȘtes-vous favorable Ă  Edgar Faure ? Â» pour comprendre que les spĂ©cialistes de sociologie politique puissent noter que la relation qui s’observe habituellement, dans presque tous les domaines de la pratique sociale, entre la classe sociale et les pratiques ou les opinions, est trĂšs faible quand il s’agit de phĂ©nomĂšnes Ă©lectoraux, Ă  tel point que certains n’hĂ©sitent pas Ă  conclure qu’il n’y a aucune relation entre la classe sociale et le fait de voter pour la droite ou pour la gauche.

Si vous avez Ă  l’esprit qu’une consultation Ă©lectorale pose en une seule question syncrĂ©tique ce qu’on ne pourrait raisonnablement saisir qu’en deux cents questions, que les uns mesurent en centimĂštres, les autres en kilomĂštres, que la stratĂ©gie des candidats consiste Ă  mal poser les questions et Ă  jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent, et tant d’autres effets, vous concluerez qu’il faut peut-ĂȘtre poser Ă  l’envers la question traditionnelle de la relation entre le vote et la classe sociale et se demander comment il se fait que l’on constate malgrĂ© tout une relation, mĂȘme faible ; et s’interroger sur la fonction du systĂšme Ă©lectoral, instrument qui, par sa logique mĂȘme, tend Ă  attĂ©nuer les conflits et les clivages. Ce qui est certain, c’est qu’en Ă©tudiant le fonctionnement du sondage d’opinion, on peut se faire une idĂ©e de la maniĂšre dont fonctionne ce type particulier d’enquĂȘte d’opinion qu’est la consultation Ă©lectorale et de l’effet qu’elle produit.

Bref, j’ai bien voulu dire que l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prĂȘtent ceux qui ont intĂ©rĂȘt Ă  affirmer son existence. J’ai dit qu’il y avait d’une part des opinions constituĂ©es, mobilisĂ©es, des groupes de pression mobilisĂ©s autour d’un systĂšme d’intĂ©rĂȘts explicitement formulĂ©s ; et d’autre part, des dispositions qui, par dĂ©finition, ne sont pas opinion si l’on entend par lĂ , comme je l’ai fait tout au long de cette analyse, quelque chose qui peut se formuler en discours avec une certaine prĂ©tention Ă  la cohĂ©rence. Cette dĂ©finition de l’opinion n’est pas mon opinion sur l’opinion. C’est simplement l’explicitation de la dĂ©finition que mettent en Ɠuvre les sondages d’opinion en demandant aux gens de prendre position sur des opinions formulĂ©es et en produisant, par simple agrĂ©gation statistique d’opinions ainsi produites, cet artefact qu’est l’opinion publique. Je dis simplement que l’opinion publique dans l’acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d’opinion ou ceux qui en utilisent les rĂ©sultats, je dis simplement que cette opinion-lĂ  n’existe pas.




Source: Lmsi.net