Le jeudi 4 août 2011, Mark Duggan, un anglais de 29 ans, est abattu par la police à Tottenham, quartier prolétaire et métissé du nord de Londres, aussi connu pour son club de football. Deux jours plus tard, à l’issue de la marche organisée pour « demander justice », des émeutes éclatèrent un peu partout. « Du pain et des jeux pour la calmer le peuple » disait l’autre… C’est une affaire de rapport de force, et une révolte sociale a aussi le pouvoir de mettre les jeux en sommeil.

Texte provenant du site web dialectik football. Lien vers l’original, ici.
Parties le 6 août au soir du quartier de Tottenham à Londres, les émeutes se sont rapidement propagées aux autres quartiers de la capitale, à Croydon, Peckham, Lewisham, Clapham, Enfield ou encore Hackney. Mais aussi à Liverpool, Birmingham, Bristol, Nottingham, Manchester et plusieurs autres villes du pays. L’Angleterre n’en avait plus connu de telles depuis les années 90 et les émeutes de Brixton en 1995 et Tottenham depuis celles de Broadwater Farm en 1985 après l’assassinat d’une habitante du quartier par la police.
Face à la détermination et la propagation des foyers émeutiers, le Premier Ministre David Cameron fut même contraint d’écourter ses vacances. « C’est une réaction, une révolte, l’éclatement d’une bulle de colère, de répression, d’ennui pur, de dépression et du manque de possibilités. Et quand cette bulle finit par éclater, tout devient une cible potentielle pour la vengeance d’un assassinat policier, mais il y aussi l’amusement, l’assurance de s’emparer de marchandises, et regagner du pouvoir sur sa propre existence pour un moment, et à travers toute la ville pendant quelques jours. » signait le Collectif Occupied London au troisième des cinq jours de révolte.
London calling
Véhicules de police attaqués, bus cramés, magasins pillés et banques prises pour cible: le pouvoir rencontre alors les pires difficultés pour canaliser cette explosion. Les manifestants se rencardent via la messagerie Blackberry, ce qui leur laissent un temps d’avance sur la police qui est vite débordée. Par ricochets, l’industrie du football a aussi été impactée et ralentie. Une sorte de dommage colatéral au sens où elle n’était pas directement ciblée, mais comme machine capitaliste elle pouvait difficilement passer entre les gouttes. Dès les premières heures, les autorités sportives se sont inquiétées quant à la tenue des matchs qui étaient programmées. Du fait des nombreux points d’affrontement, les autorités ne disposaient pas des effectifs de police suffisants pour encadrer aussi les matchs. Et la priorité était d’éteindre les feux de la révolte.
La police communiqua faire tout son possible pour « assurer au plus vite le retour à la normal », ajoutant devoir « évaluer la situation de chaque club au cas par cas ». Dès le 8 août, quatre rencontres de Coupe de la Ligue ont ainsi été reportées par la Fédération pour « raison de sécurité »: West Ham – Aldershot, en raison du manque de forces de l’ordre disponible ; Charlton – Reading, du fait de la proximité du stade avec Lewisham où des émeutes eurent lieu la veille ; même chose pour Crystal Palace – Crawley Town à Selhurst Park, proche de Croydon ; enfin hors de Londres, il en fut de même pour Bristol – Swindon.
Dans la foulée, dans l’incapacité de « garantir la sécurité des spectateurs », un communiqué de presse laconique de la Fédération annonça: « C’est avec regret que le match international prévu avec les Pays-Bas, à Wembley, mercredi 10 août, a été annulé ». Décision prise en concertation avec la police et les élus du borough de Brent, où se trouve le stade. Affiche de moindre envergure, Ghana – Nigéria prévu à Watford, au nord de Londres, a connu le même sort. Ces reports en cascade commencent à inquiéter au sommet des instances, alors que se profile la reprise du championnat le 13 août. Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour que les matchs servent de prétexte pour en découdre à nouveau avec les bobbys.
Plusieurs stades londoniens se trouvent en effet à quelques encablures des rues où les affrontements sont les plus vifs. C’est le cas de White Hart Lane, stade mythique des Tottenham Hotspurs, en plein épicentre des émeutes. Rares sont en effet les magasins qui n’ont pas été pillés et vandalisés aux abords du stade. Le Union Point building, bâtiment historique du quartier, situé sur Tottenham High Road, a entièrement brûlé. Même la billetterie du club a été saccagée. Daniel Levy, le président du club, proposa d’ailleurs sont soutien à la reconstruction des commerces endommagés. Le club de football est d’ailleurs un des principaux employeurs et un acteur économique majeur de ce quartier où le taux chômage est largement supérieur à la moyenne et où l’austérité – via les coupes budgétaires de 2010 dans le système d’aide sociale dont beaucoup de familles dépendaient – a fait de gros dégâts.
Sportifs, quel est votre métier ?
Après l’annulation d’Angleterre – Pays-Bas, plusieurs personnalités du football anglais poussèrent des cris d’orfraies. Inutile de chercher du soutien parmi les joueurs, il n’y eut que condamnations et jérémiades, illustrant ce fossé qui sépare le monde du foot pro de la réalité sociale. Le défenseur international Rio Ferdinand se félicita des multiples reports : « Qui a envie de voir du football alors que notre pays est dans la tourmente? ». Le coach d’Everton, David Moyes déclara lui que rien ne justifiait les « scènes choquantes qui eurent lieu dans la ville ». Il ne parlait pas de l’assassinat de Mark Duggan.
De Wayne Rooney à Steven Gerrard en passant par l’ex gloire Kenny Dalglish – alors coach de Liverpool – le monde du football s’est offusqué de cette révolte qui a jailli des quartiers pauvres. « Ces émeutes sont de la folie. Pourquoi les gens font-ils ça à leur propre pays. A leur propre ville. C’est une honte pour notre pays. Arrêtez s’il vous plait » implorait Rooney. Certains ont même sérieusement eu peur pour leur sécurité comme Gomes, goal brésilien de Tottenham, qui confessa que les joueurs de Tottenham étaient effrayés. « Nous en parlons dans le vestiaire et le club nous a dit d’éviter de sortir dans les rues. J’habite à 20 minutes de là où il y a eu des émeutes et ça représente un danger. Il y a déjà eu ce genre de situation au Brésil mais jamais je n’aurais pensé que cela soit possible en Angleterre ». En retour de sélection, l’attaquant russe Roman Pavlyuchenko, alla même jusqu’à interdire à sa femme et à leur fille de rentrer en Angleterre, pensant qu’elles n’y seraient pas en sécurité.
Sécurité par-ci, sécurité par-là. Le maître-mot pour justifier les reports était tout trouvé. Mais sécurité pour qui au juste ? Pour le discours officiel, les matchs sont reportés uniquement pour garantir la sécurité des fans. Et Michael Dawson (Tottenham) et John Terry (Chelsea) de répéter en choeur: « La sécurité est ce qu’il y a de plus important ». Pourtant, durant ces jours d’émeutes, ce sont essentiellement les marchandises et les bâtiments qui ont été visés. Comme le déclarait un participant aux émeutes à Hackney: « On n’est pas violent contre les gens. […] En revanche on cible les richesses. On ne fait que reprendre l’argent qu’on a donné. Si on met l’économie à terre, ça va peut-être faire bouger les choses ». Comme souvent en pareille circonstance, le besoin de sécurité est avant tout l’apanage des bourgeois, recroquevillés sur leurs privilèges.
Finalement à l’heure du retour à l’ordre, Tottenham – Everton sera le seul match de la première journée de championnat à être reporté. Tous les autres matchs toutes divisions confondues, furent maintenus à l’exception de Telford Utd – Luton Town (Div. 5). En ce début de championnat, même s’il restait quelques braises, les émeutes touchaient à leur fin et n’allait pas tardé à s’ouvrir la page de la répression massive à grand renfort d’appel à la délation pour retrouver celles et ceux qui se sont servis dans les magasins. Quelqies années plus tard, on se rappellera que les émeutes de Tottenham, et la profonde colère sociale qu’elles portaient, ont eu suffisamment de puissance pour rendre le spectacle sportif impraticable.

Article publié le 06 Août 2019 sur Ucl-saguenay.blogspot.com