Janvier 31, 2021
Par Lundi matin
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Illustration : Majorminuit

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Ā« Il faudrait donc reĢpondre, avec plus de force quā€™on ne le fait geĢneĢralement, que le socialisme nā€™a pas pour objectif la perfection, et quā€™il nā€™est peut-eĢ‚tre pas meĢ‚me heĢdoniste. Les socialistes ne preĢtendent pas eĢ‚tre capables de rendre le monde parfait : ils preĢtendent pouvoir le rendre meilleur. Ā»

George Orwell

Les reĢvolteĢs du quotidien

Ā« Si nous devions, dans lā€™eĢpoque qui succeĢdera immeĢdiatement aĢ€ la noĢ‚tre, recourir aĢ€ des ideĢes qui semblent nā€™appartenir quā€™au passeĢ, cela ne signifierait pas que nous rebroussons chemin, mais plutoĢ‚t que nous recommencĢ§ons aĢ€ avancer aĢ€ partir dā€™un point que nous avions un temps abandonneĢ. Ā»

William Morris

Il eĢtait encore temps de quitter la ville. Les rues eĢtaient peu suĢ‚res, mais la police veillait encore beĢneĢvolement, tant bien que mal : la plupart des habitants refusaient de voir la seĢcuriteĢ dans laquelle ils sā€™eĢtaient toute leur vie loveĢs soudain sā€™eĢvaporer. Mais la proprieĢteĢ des biens et des aĢ‚mes ne serait plus conserveĢe treĢ€s longtemps ; lā€™EĢtat nā€™eĢtait plus laĢ€ pour les garantir, sa teĢ‚te eĢtait presque tombeĢe, sa voix ne parvenait plus dans les foyers de France et seuls ses membres remuaient encore dans un ultime soubresaut. La seĢrie de catastrophes climatiques puis industrielles eĢtait toujours en cours, et certains parlaient dā€™agressions depuis la frontieĢ€re, dā€™invasions, de villages bruĢ‚leĢs par des hordes. Il se disait aussi quā€™une centrale nucleĢaire avait exploseĢ, mais plus personne nā€™eĢtait capable de savoir quelle direction ses retombeĢes toxiques avaient prise. De fait, plus personne nā€™eĢtait capable de faire le tri entre toutes les rumeurs qui se reĢpandaient parmi les citadins ceĢdant aĢ€ la terreur, deĢcouvrant du jour au lendemain des maux exotiques tels que la malnutrition ou les lynchages organiseĢs en toute impuniteĢ. Il eĢtait eĢtonnant de voir comment, quelques mois seulement avant les jours ouĢ€ notre reĢcit se situe, les gens pouvaient se quereller sur lā€™issue dā€™eĢlections organiseĢes de lā€™autre coĢ‚teĢ de la planeĢ€te, sans aucune conseĢquence pour leur propre vie ; le lointain leur eĢtait proche et le proche lointain ; mais en ces derniers jours de lā€™Ancien Monde, les gens reĢalisaient avec terreur quā€™ils ignoraient deĢsormais tout dā€™eĢveĢnements graves situeĢs aĢ€ seulement quelques dizaines de kilomeĢ€tres de leur foyer, des eĢveĢnements qui pourtant affectaient peut-eĢ‚tre des proches, avec lesquels il nā€™y avait plus moyen dā€™entrer en contact. Les hommes vivaient de nouveau, mais on se serait bien passeĢ de ce reĢveil.

Cela faisait deux sieĢ€cles aĢ€ vrai dire quā€™au sein de la population de cette socieĢteĢ technique, une partie infime mais toujours croissante dā€™insatisfaits trouvait la vie dā€™homme moderne suffocante. Cette minoriteĢ prise de nauseĢe face aĢ€ tous les aspects de la socieĢteĢ dans laquelle elle eĢtait immergeĢe reĢ‚vait de partir, de construire une vie deĢcente de ses mains ; mais il lui eĢtait trop difficile dā€™abandonner un quotidien somme toute confortable. Or, aĢ€ ce stade, le confort comme la seĢcuriteĢ eĢtaient deĢjaĢ€ des souvenirs. Il eĢtait donc temps pour les marginaux de quitter la ville ; bientoĢ‚t, il ne le serait plus ; de cela, Jules Forceville eĢtait convaincu, et il avait su progressivement gagner ses amis aĢ€ ses ideĢes.

Les nouvelles dramatiques qui sā€™accumulaient jouaient en sa faveur. Aussi les dernieĢ€res reĢticences parmi son entourage tombeĢ€rent-elles quand lā€™un des membres de sa petite communauteĢ dā€™amis fut retrouveĢ mort, le corps mutileĢ ; cā€™eĢtait un paisible citadin, lā€™un de ces intellectuels sans le sou que les bandes ne daignaient pas meĢ‚me deĢrober auparavant ; pourtant, ce malheureux jeune homme avait cette fois eĢteĢ non seulement deĢpouilleĢ de ses papiers, mais aussi tortureĢ avec une sauvagerie des plus savantes, dans une rue qui nā€™eĢtait pas deĢserte. Aucune horreur nā€™eĢtait deĢsormais inimaginable dans la ville. La police quant aĢ€ elle eĢtait trop peu nombreuse pour apaiser les maĢ‚nes dā€™un si obscur citadin, ramenant de toute manieĢ€re lā€™ensemble de ses effectifs aĢ€ sa taĢ‚che premieĢ€re : proteĢger les puissants.

Cependant, aĢ€ quoi servait-il de quitter le vaste coupe-gorge que la ville eĢtait devenue, demandait Forceville, pour attendre dans quelque village que la violence viĢ‚nt aussi jusquā€™aĢ€ lui ? Car lorsque les bandes qui deĢjaĢ€ dominaient des quartiers entiers de la citeĢ verraient les denreĢes manquer dans leur territoire, elles partiraient en expeĢdition contre la campagne, et nul ne pourrait reĢsister aĢ€ cette absence de scrupules quā€™ils avaient apprise du temps meĢ‚me ouĢ€ lā€™Ancien Monde prospeĢrait encore.

Pendant plusieurs semaines, sans relaĢ‚che, Forceville reĢpeĢta devant ses amis rassembleĢs dans son salon que le temps eĢtait venu de renoncer aĢ€ cette socieĢteĢ qui avait si peu fait pour eux, qui ne leur offrait plus aucune protection. Au milieu de son parterre dā€™anciens eĢtudiants attardeĢs, certains trop freĢ‚les, dā€™autres rendus trop bedonnants par lā€™inactiviteĢ physique, cet intellectuel aĢ€ lā€™allure de paysan, avec ses grosses mains et sa face carreĢe, parvenait aĢ€ faire sortir de leur torpeur ces organismes trop peu solliciteĢs ; cā€™eĢtait comme si la terre le rappelait, et ses discours agissaient tel un printemps sur ses auditeurs, remettant en mouvement la seĢ€ve au cœur de poitrines quā€™on aurait crues aĢ€ jamais reĢtracteĢes. La reĢsolution ne demandait plus aucun sacrifice, ou presque ; elle exigeait seulement de ne plus se bercer de lā€™illusion dā€™une possible reĢmission de cette civilisation moribonde. Chaque jour, des catastrophes survenaient, chaque jour des voies eĢtaient coupeĢes, et ce mouvement sā€™acceĢleĢrerait. On ne restait pas sous un immeuble dont le dynamitage eĢtait imminent ; on sā€™en eĢloignait au contraire en courant.

Mais ouĢ€ pourrait-on se reĢfugier hors de lā€™ombre de cet eĢdifice grand comme le monde lui-meĢ‚me, demandaient les auditeurs de Forceville ?

Lā€™emprise de la technologie et des ideĢes quā€™elle avait reĢpandues allait se relaĢ‚cher, Forceville lā€™assurait. DeĢjaĢ€, des routes nā€™eĢtaient plus entretenues ; deĢjaĢ€, dans ces museĢes-entreprises quā€™on osait encore appeler foreĢ‚ts, la population animale nā€™eĢtait plus recenseĢe comme dans un vaste camp de travail, deĢjaĢ€ les arbres nā€™eĢtaient plus eĢleveĢs ou rigoureusement marqueĢs dā€™une fatale croix en vue de lā€™abattage. Forceville proposait aĢ€ ses compagnons de ne prendre de leur monde que quelques beĢ‚tes, quelques outils et quelques beaux livres, et de coloniser lā€™un de ces lieux qui retrouvaient une seconde virginiteĢ, pour y baĢ‚tir une nouvelle facĢ§on de vivre en communauteĢ. Ils allaient se faire oublier des survivants de lā€™Ancien Monde, trop occupeĢs aĢ€ se disputer son grand cadavre, en sā€™enfoncĢ§ant jusquā€™au cœur de la plus grande foreĢ‚t encore accessible pour eux.

* * *

Et ce qui fut dit fut fait. Pendant plusieurs semaines, les amis troqueĢ€rent leurs ouvrages dā€™histoire ou de philosophie contre des manuels pratiques destineĢs aĢ€ enseigner au neĢophyte les premieĢ€res connaissances dans des domaines aussi varieĢs que la menuiserie, la macĢ§onnerie, la chasse, lā€™agriculture… On emmagasina mateĢriel, vivres et graines. Et un matin, bien avant que lā€™aube ne se levaĢ‚t, une quinzaine de pauvres voitures bicolores et piqueĢes de rouille, auxquelles des remorques avaient eĢteĢ atteleĢes, se rejoignirent sur la premieĢ€re aire qui sā€™offrait aĢ€ la sortie de la ville, et la procession sā€™eĢbranla sur lā€™autoroute cahoteuse. On eĢtablirait le camp dans la zone la plus centrale de la foreĢ‚t, aĢ€ une distance de plus de trois jours de marche de lā€™habitation la plus proche. Seuls trois compagnons manquaient aĢ€ lā€™appel : parmi eux se trouvait Forceville lui-meĢ‚me ; il devait attendre le retour de sa compagne, retenue pour le moment dans une autre ville, avant dā€™entreprendre le voyage avec elle et quelques autres amis, une semaine plus tard, si tout allait bien. En son absence, son ami le plus proche, Olivier Guerman, devait mener le convoi et maintenir la motivation des voyageurs, taĢ‚che que Forceville preĢvoyait difficile. Guerman eĢtait un homme reĢfleĢchi, il eĢtait avide de connaissances aussi bien abstraites que concreĢ€tes, mais, treĢ€s discret par nature, il ne se reconnaissait pas les qualiteĢs de meneur que son nouveau roĢ‚le requeĢrait. Il espeĢrait, malgreĢ les perspectives pessimistes de Forceville sur son groupe dā€™amis, que ces derniers conserveraient lā€™enthousiasme deĢbordant quā€™ils afficheĢ€rent le jour ouĢ€ ils se retrouveĢ€rent pour le deĢpart.

Dans une ferme, assez loin de la lisieĢ€re de la foreĢ‚t pour que personne ne soupcĢ§onne le projet des citadins, ces derniers acheteĢ€rent pour une somme scandaleuse plusieurs animaux ; le fermier parvenait mal aĢ€ dissimuler la flamme qui jaillissait dans son regard aĢ€ lā€™ideĢe de filouter cette bande dā€™illumineĢs ; Guerman riait aussi inteĢrieurement en voyant tout cet argent dans les mains du fermier, tout cet argent qui deviendrait inutile treĢ€s bientoĢ‚t.

Les abords de la foreĢ‚t demeuraient deĢserts. Plus personne nā€™avait lā€™esprit aĢ€ flaĢ‚ner dans les bois pour y respirer peut-eĢ‚tre quelques particules radioactives ā€“ les rumeurs sur un accident nucleĢaire croissaient dans la ville de T… juste avant leur deĢpart et le convoi avait contourneĢ la centrale qui alimentait leur ville en eĢlectriciteĢ. Forceville avait eu raison sur un premier point : cette zone eĢtait dā€™ores et deĢjaĢ€ deĢsinvestie par la civilisation, son influence diffuse nā€™eĢtait plus perceptible : dans le village le plus proche de la foreĢ‚t, on ne trouvait plus dā€™agents, plus de percepteurs ni de postiers, et les eĢpiceries avaient depuis longtemps expireĢ.

AĢ€ lā€™aide de cordes et de sangles, les remorques furent atteleĢes aux beĢ‚tes ; les pionniers eĢtaient maladroits, ils durent sā€™y reprendre encore et encore, et furent enfin aideĢs par un chasseur qui passa par laĢ€ ; il les voyait bien mal partis, ces explorateurs ne sachant pas faire un bon nœud et il ne se priva pas de leur montrer son meĢpris souriant, alors quā€™eux se rembrunissaient, trempeĢs et les membres geleĢs en cette premieĢ€re journeĢe dā€™escapade. Guerman eĢtait dā€™autant plus faĢ‚cheĢ que leur entreprise devait rester secreĢ€te, mais son inquieĢtude dura peu, car lā€™homme paraissait indiffeĢrent aĢ€ leur sort ; il devait penser quā€™ils mourraient certainement de faim ou de froid, mais cela ne lā€™empeĢ‚cherait visiblement pas de dormir.

ā€œ Dā€™autres sont venus…ā€, riait le chasseur en arrachant sans eĢgards une sangle des mains quā€™un des garcĢ§ons gauches laissait pendouiller sans trop savoir quoi faire dā€™elle, ā€œ… On ne les a pas vus ressortir !ā€ Guerman ne savait comment prendre cette nouvelle. La foreĢ‚t eĢtait-elle deĢjaĢ€ investie par dā€™autres hommes ? Allait-il falloir leur disputer ce refuge ?

Les voitures furent abandonneĢes aĢ€ la lisieĢ€re de la foreĢ‚t alors que la nuit preĢcoce de cette fin dā€™hiver approchait. Aussi les pionniers eurent-ils aĢ€ peine le temps de voir la route disparaiĢ‚tre derrieĢ€re les frondaisons avant de devoir sā€™arreĢ‚ter pour la nuit. Guerman nā€™avait que peu dā€™expeĢrience dans les taĢ‚ches manuelles, mais son enfance aĢ€ la campagne lui avait permis dā€™observer et de participer modestement aĢ€ des travaux meĢcaniques, aĢ€ quelques taĢ‚ches agricoles ; meĢ‚me si les eĢtudes avaient vite accapareĢ lā€™essentiel de son temps, son caracteĢ€re curieux de toutes choses devait lui permettre dā€™apprendre vite ces centaines de connaissances requises pour mener une vie simple. Cependant ses camarades, dans leur treĢ€s grande majoriteĢ, nā€™avaient pas les meĢ‚mes dispositions : assis preĢ€s du feu quā€™ils avaient allumeĢ avec un peu dā€™essence ā€“ cette solution ne durerait quā€™un temps ā€“ ils eĢchangeaient leurs vues sur les auteurs qui avaient connu la vie rustique, comparant les meĢrites dā€™un Giono, dā€™un Thoreau ou dā€™un London ; les plus exalteĢs citaient Nietzsche ; cā€™eĢtaient les meĢ‚mes discours quā€™il les entendait formuler chaque eĢteĢ lorsquā€™ils partaient tous camper sur les bords de lā€™ArdeĢ€che ; il souriait habituellement pendant ces soireĢes chaudes en les entendant clamer, apreĢ€s quelques verres de vin, que la vie sauvage eĢtait deĢcideĢment celle qui leur convenait et quā€™ils allaient quitter la ville ; en effet, sā€™il sā€™agissait seulement de discuter aĢ€ baĢ‚tons rompus en bonne compagnie, tout en se remplissant la panse de cochonnaille grilleĢe acheteĢe dans un supermarcheĢ, qui nā€™eĢtait pas fait pour cette existence ? Ses amis eĢtaient toutefois bien contents apreĢ€s une semaine dā€™eĢchapper aux bestioles, aĢ€ la roseĢe et aĢ€ leur couche inconfortable pour reprendre la vie quā€™ils aimaient vraiment : une vie de rencontres toujours nouvelles, de petites ambitions litteĢraires et dā€™eĢveĢnements culturels, cette vie que la ville seule pouvait offrir. Oui, ses amis le faisaient bien sourire, lā€™eĢteĢ, lors de la parentheĢ€se bucolique quā€™ils sā€™octroyaient.

Mais il ne sā€™agissait pas dā€™une parentheĢ€se cette fois et Guerman ne souriait plus. En ce moment-meĢ‚me, les pionniers, absorbeĢs par la conversation, en oubliaient dā€™entretenir le foyer aupreĢ€s duquel ils eĢtaient affaleĢs, et, lorsque le froid les interrompait dans leurs tirades, ils devaient de nouveau puiser dans le bidon dā€™essence, le seul quā€™ils avaient. Guerman observait tout cela sans intervenir. Ils lui demanderaient tant dā€™eĢnergie dans les semaines aĢ€ venir ā€“ sā€™ils ne deĢcidaient pas de repartir ā€“ quā€™il valait mieux les laisser eĢpuiser compleĢ€tement les quelques ressources modernes quā€™ils avaient emporteĢes, afin de les confronter le plus toĢ‚t possible aĢ€ la rude seconde existence qui commencĢ§ait pour eux en ce jour. Il comptait sur lā€™arriveĢe de Forceville pour entretenir leur motivation.

* * *

Les deux journeĢes qui seĢparaient encore le convoi du lieu dans lequel on devait eĢtablir le camp se deĢrouleĢ€rent sans heurts, meĢ‚me si les quelques personnes qui ne souffraient pas des suites de cette premieĢ€re soireĢe trop arroseĢe eurent bien du mal aĢ€ reĢveiller et mettre en mouvement les autres. La veilleĢe preĢ€s du feu fut grandement eĢcourteĢe les soirs suivants, les voyageurs exploitant surtout la lueur des flammes pour deĢnombrer le nombre dā€™ampoules qui avaient pousseĢ sur leurs pieds endoloris, avant de sombrer dans un sommeil chagrin, traverseĢ de reĢ‚ves qui exprimaient leur regret preĢcoce de la vie citadine. Les femmes sā€™eĢtaient pour la plupart montreĢes moins excessives lors de la premieĢ€re veilleĢe et afficheĢ€rent plus de constance que leurs compagnons dans leur peĢreĢgrination. Lā€™une dā€™elles eĢtait enceinte, sans eĢ‚tre toutefois accompagneĢe du futur peĢ€re, quā€™elle avait depuis longtemps quitteĢ ; on la laissait monter reĢgulieĢ€rement sur lā€™une des remorques lorsquā€™elle le deĢsirait ; aĢ€ mesure que les difficulteĢs se multipliaient, elle devint taciturne, perdant progressivement confiance dans les ressources de ses camarades. Les penseĢes de Guerman allaient dans le meĢ‚me sens.

Ce qui les irritait surtout progressivement, cā€™eĢtaient ces beĢ‚tes qui se refusaient la plupart du temps aĢ€ avancer et quā€™il fallait toujours pousser, toujours aiguillonner, geĢneĢralement sans reĢsultats. ExaspeĢreĢs, eĢpuiseĢs deĢjaĢ€, certains de ces compagnons de voyage, de reĢputation si paisible, se surprirent autant quā€™ils eĢtonneĢ€rent leurs proches en finissant par battre ces pauvres mammifeĢ€res reĢtifs avec quelque branche ramasseĢe, dans un eĢlan de fureur. Et lorsquā€™une pluie froide et insidieuse sā€™invita, il devint difficile pour Guerman de promouvoir encore lā€™ideĢal dā€™une vie rustique mais saine, alors que ses amis et lui-meĢ‚me tombaient la face dans la boue en essayant de faire sortir une remorque de quelque ornieĢ€re, sans pouvoir espeĢrer une aide de la vache placide aĢ€ laquelle elle eĢtait atteleĢe. Meneur malgreĢ lui, il avait estimeĢ deĢ€s les preĢparatifs de leur expeĢdition quā€™un certain nombre de ses compagnons renonceraient aĢ€ leur ambitieux projet et retourneraient aĢ€ la civilisation, quitte aĢ€ prendre le risque de se voir tueĢs ou enroĢ‚leĢs de force dans quelque milice aĢ€ leur retour ; mais, devant la mine deĢjaĢ€ treĢ€s renfrogneĢe des colons, apreĢ€s seulement trois jours passeĢs dans la foreĢ‚t, il craignait de devoir renoncer aĢ€ son reĢ‚ve communautaire pour une vie dā€™ermite ; tous ses amis allaient-ils le quitter ?

Les voyageurs avaient fort heureusement deĢcideĢ de recourir aĢ€ un GPS pour trouver la direction de leur future colonie ; ils rencontreraient bien assez de difficulteĢs une fois quā€™ils seraient eĢtablis pour ne pas se refuser de beĢneĢficier de cet instrument technologique pendant leur traverseĢe ; il serait deĢtruit une fois leur destination atteinte. Ils nā€™approcheĢ€rent de cette dernieĢ€re que le soir du quatrieĢ€me jour apreĢ€s leur incursion dans la foreĢ‚t, soit plus dā€™une journeĢe apreĢ€s la date quā€™ils avaient preĢvue. La faute en revenait aux beĢ‚tes, mais aussi aux reĢveils tardifs et aux pauses reĢpeĢteĢes des voyageurs.

Ils avaient tant peineĢ ces derniers jours quā€™ils avaient presque oublieĢ le chasseur qui avait eĢvoqueĢ lā€™existence dā€™un autre groupe de voyageurs. Guerman trouvait trop eĢtrange que dā€™autres gens eussent concĢ§u preĢciseĢment la meĢ‚me ideĢe que Forceville ; en cela, il se montrait assez naiĢˆf, car la chute de la civilisation technologique repreĢsentait bien moins quā€™une vision de propheĢ€te deĢsormais, bien plutoĢ‚t une conclusion lucide, et lā€™ideĢe de se deĢrober aĢ€ la violence geĢneĢraliseĢe en sā€™enfoncĢ§ant dans la plus vaste des foreĢ‚ts eĢtait la premieĢ€re que des hommes reĢsolus puissent concevoir.

Ils purent sā€™en apercevoir en deĢcouvrant des volutes de fumeĢe sā€™eĢlever aĢ€ quelques dizaines de meĢ€tres dā€™eux en ce soir ouĢ€ ils pensaient enfin pouvoir achever cette trop peĢnible avanceĢe et se procurer peut-eĢ‚tre un peu de confort. Ils avaient gravi une dernieĢ€re pente douce treĢ€s peĢniblement, seulement pousseĢs par les numeĢros afficheĢs sur le GPS, qui se rapprochaient lentement de ceux quā€™ils avaient eĢlus comme points dā€™eĢtablissement de leur colonie ; et lorsquā€™ils atteignirent son sommet peu eĢleveĢ, ils se trouveĢ€rent aĢ€ porteĢe de voix de leurs preĢdeĢcesseurs en ce lieu. Les voyageurs eĢpuiseĢs et nerveux nā€™ouvraient presque plus la bouche depuis deux jours, mais on transmit par signes la directive de ne faire aucun bruit. Allaient-ils devoir se battre ? Guerman y songeait avec angoisse et tristesse. La violence eĢtait preĢciseĢment le premier des maux auxquels ils avaient deĢsireĢ se soustraire… Ils se reĢveĢleraient de toute manieĢ€re de pieĢ€tres lutteurs sā€™ils faisaient usage de leurs poings. Non, il fallait que deux dā€™entre eux aillent discreĢ€tement observer qui eĢtaient ces hommes et sā€™assurer que lā€™on pouvait les aborder sans crainte. Si leurs preĢdeĢcesseurs dans ce lieu sā€™aveĢraient belliqueux, ils rebrousseraient immeĢdiatement chemin, ou le poursuivraient, pour trouver un refuge plus isoleĢ encore et reĢaliser leur projet.

Mais ouĢ€ devaient-ils se rendre deĢsormais ? Serait-il possible de demander aĢ€ ses compagnons, apreĢ€s trois jours de plus passeĢs aĢ€ cheminer pour ressortir de la foreĢ‚t, de se relancer sur la route pour une autre destination sauvage ? Et que feraient-ils des beĢ‚tes ? Un instant, Guerman se deĢtourna de la volute de fumeĢe qui sā€™eĢlevait au- dessus des arbres pour observer ses camarades. Tous prenaient garde aĢ€ ne faire aucun bruit et semblaient plongeĢs dans les meĢ‚mes sombres reĢflexions que lui. Le vent meĢ‚leĢ de pluie soufflait dans leur dos, semblant les pousser malicieusement afin de les mettre aĢ€ deĢcouvert. Fallait-il voir un signe dā€™avertissement dans tous ces obstacles que le sort opposait aĢ€ la reĢalisation de leur projet ? En consideĢrant cette penseĢe irrationnelle, Guerman comprit quā€™il perdait espoir. Mais voyant que personne dā€™autre que lui ne se chargerait de redonner de lā€™eĢlan au groupe, il se forcĢ§a cette fois encore aĢ€ masquer ses vraies penseĢes en affichant autant de reĢsolution quā€™il le pouvait ; il ouvrit la bouche pour chuchoter aĢ€ ses amis son projet dā€™aller espionner leurs rivaux.

Ce fut aĢ€ ce moment que la beĢ‚te de loin la plus borneĢe de tout le petit beĢtail quā€™ils avaient aupreĢ€s dā€™eux (lā€™un dā€™eux lā€™avait baptiseĢe Bartleby lorsquā€™ils eĢtaient encore capables de plaisanter), une vache qui avait depuis son premier pas dans la foreĢ‚t opposeĢ un stupide silence et de solides appuis aux ordres du jeune homme auquel elle avait eĢteĢ confieĢe, ce fut aĢ€ ce moment donc que cette vache ouvrit pour la premieĢ€re fois sa gueule molle pour lancer un interminable beuglement, dont lā€™eĢcho sembla se reĢpercuter aĢ€ des kilomeĢ€tres aĢ€ la ronde. On dut retenir son freĢ‚le maiĢ‚tre pour quā€™il ne la roue pas de coups ; il eĢtait persuadeĢ quā€™apreĢ€s son long beuglement, elle lui avait souri.

TreĢ€s vite, un silence plus angoisseĢ encore sā€™installa dans les rangs des pionniers, qui fixaient maintenant le paysage devant eux pour deĢcouvrir leurs ennemis, oubliant soudain la pluie froide comme la fatigue. Quatre hommes apparurent bientoĢ‚t, veĢ‚tus comme des chasseurs, avec de grosses vestes impermeĢables, et encapuchonneĢs. Ils progressaient lentement, semblant les observer meĢ‚me si leurs visages restaient indistincts, preĢceĢdeĢs de leurs fusils quā€™ils portaient aĢ€ bout de bras, aĢ€ un geste de faire feu. Guerman et ses compagnons nā€™avaient pas meĢ‚me songeĢ aĢ€ emporter des armes.

Des regards paniqueĢs parmi les citadins pousseĢ€rent presque litteĢralement Guerman aĢ€ sā€™aventurer vers ces quatre inconnus. Ses jambes se mirent aĢ€ avancer, tandis que son esprit restait vide, entieĢ€rement absorbeĢ dans la contemplation des fusils qui sā€™approchaient. Peu de meĢ€tres seĢparaient Guerman des porteurs dā€™armes deĢsormais ; ils avaient cesseĢ de marcher. Mais le silence nā€™eĢtait toujours pas rompu.

Ā« Nous voulions nous installer ici Ā», finit par confier Guerman sans assurance, du ton quā€™on emploie pour exprimer que lā€™on regrette deĢjaĢ€ la phrase que lā€™on est en train de prononcer.

Les hommes eĢchangeĢ€rent des regards surpris. Lā€™un dā€™eux formula la question qui les preĢoccupait tous dā€™un ton bourru :

Ā« Comment vous saviez quā€™on eĢtait laĢ€ ?

ā€“Nous ne le savions pas. Nous voulions juste eĢchapper aux violences en nous reĢfugiant dans les bois. Ā»

Lā€™eĢmissaire fut alors interrogeĢ sur les eĢvolutions en cours hors de la foreĢ‚t ; il parla des meurtres impunis, des rumeurs de catastrophes en tous genres et de la reĢgression rapide de la technique. Guerman semblait si deĢpiteĢ, ses compagnons faisaient si mauvaise figure, tous boueux, deĢsarmeĢs, que les quatre inconnus ne mirent pas longtemps aĢ€ se rassurer quant aĢ€ la force de la troupe en preĢsence. Ils prirent tout de meĢ‚me le temps de veĢrifier si les voyageurs eĢtaient armeĢs, eĢchangeĢ€rent des regards en deĢcouvrant que lā€™une des intruses eĢtait enceinte, inspecteĢ€rent brieĢ€vement le contenu des remorques. Les beĢ‚tes semblaient particulieĢ€rement les inteĢresser. Ils portaient maintenant leurs fusils en bandoulieĢ€re ; lā€™un des hommes posa meĢ‚me le sien pour fouiller lā€™une des remorques, mais il fut dā€™un regard sommeĢ aĢ€ plus de vigilance par lā€™un de ses acolytes. Les compagnons nā€™osaient pas bouger, reculant maladroitement lorsque lā€™un des porteurs de fusils les approchait trop. Guerman craignait de voir ces hoĢ‚tes de la foreĢ‚t leur confisquer tout leur eĢquipement et leurs beĢ‚tes avant de les renvoyer ou de les tuer. Mais eĢtait-il possible encore de rebrousser chemin ?

Ā« Nous pouvons repartir, si vous le voulez Ā», osa-t-il.

ā€” Venez vous mettre un peu aĢ€ lā€™abri. Les autres vont vous parler aussi ; on verra ce quā€™il faudra faire ensuite. Ā»

Guerman observa ses camarades pour deviner quelle eĢtait leur opinion aĢ€ ce sujet, mais il ne put distinguer aucun signe de refus ou dā€™assentiment dans leur silence embarrasseĢ. Lā€™un des inconnus lancĢ§a : Ā« Allez, on y va ! Ā», et tout le monde sā€™eĢbranla. Les auraient-ils vraiment laisseĢs repartir ? songea Guerman, tandis quā€™ils avancĢ§aient tous sans oser rompre leur silence.

Il fut deĢcideĢ que les compagnons pourraient deĢposer leur chargement preĢ€s du camp, en attendant de savoir sā€™ils souhaitaient rester avec leurs preĢdeĢcesseurs. Ils sā€™exeĢcuteĢ€rent et peĢneĢtreĢ€rent en claudiquant dans une clairieĢ€re qui avait eĢteĢ eĢlargie et ouĢ€ des mateĢriaux de construction sā€™entassaient. Plusieurs cabanes treĢ€s rudimentaires entouraient un chantier plus ambitieux, presque au centre de la clairieĢ€re.

Les autochtones eĢtaient tous disperseĢs dans la clairieĢ€re ouĢ€ le camp avait eĢteĢ eĢtabli, dā€™autres un peu partout autour. Une source se faisait entendre aĢ€ peu de distance. Hommes, femmes et enfants, ils nā€™eĢtaient pas plus de vingt-cinq personnes, si tout le monde eĢtait preĢsent ; ils eĢtaient apparemment tous occupeĢs aĢ€ des taĢ‚ches diverses peu de temps auparavant, mais ils demeuraient en ce moment figeĢs dans lā€™observation des nouveaux venus, une observation que Guerman sentait hostile, alors quā€™elle eĢtait avant tout craintive, semblable aĢ€ celle que les compagnons leur renvoyaient. La construction en cours eĢtait une sorte de halle, ouverte aux quatre vents, mais dont les piliers eĢtaient en pierre ; elle eĢtait habilement assembleĢe, autant que Guerman put en juger du moins. En son centre, une ou deux personnes demeuraient pour entretenir un foyer large qui vivotait en cette heure du jour. En deĢpit de leur appreĢhension, plusieurs compagnons ne pouvaient sā€™empeĢ‚cher de convoiter cet abri ouĢ€ ils pourraient se seĢcher, alors que la pluie cessait enfin.

La halle nā€™avait pas eĢteĢ construite tout aĢ€ fait au centre de la clairieĢ€re, car en ce lieu sā€™eĢlevait un sapin colossal qui aurait eĢteĢ aĢ€ meĢ‚me de proteĢger plusieurs dizaines dā€™hommes sous son ombre et que lā€™on nā€™avait pas eu le cœur de couper. Plusieurs arbres tout autour avaient eĢteĢ abattus afin de construire la halle. En ce deĢbut de printemps, la foreĢ‚t essentiellement peupleĢe de cheĢ‚nes et de chaĢ‚taigniers nā€™avait preĢsenteĢ aux voyageurs que la vue dā€™arbres en sommeil, incapables de les proteĢger des intempeĢries. Le conifeĢ€re devait avoir eĢteĢ planteĢ dans cette foreĢ‚t dā€™arbres caduques plusieurs centaines dā€™anneĢes auparavant.

Guerman ne prit pas le temps de trop consideĢrer cette question. Ils furent meneĢs vers le centre de la clairieĢ€re, puis le cercle des habitants se referma bientoĢ‚t autour dā€™eux. AĢ€ vrai dire, les nouveaux arrivants eĢtaient leĢgeĢ€rement plus nombreux que leurs hoĢ‚tes. Mais les fusils, et plus encore les physionomies plus dures, plus robustes, des femmes et des hommes qui les entouraient, auraient dissuadeĢ les inoffensifs amis de Guerman comme leur meneur de tenter quelque acte de bravoure.

Les quatre hommes reĢsumeĢ€rent pour la petite troupe des premiers arriveĢs les explications qui avaient eĢteĢ fournies par Guerman. Lā€™assembleĢe eĢcoutait en silence, les visages affichant toujours une peu ameĢ€ne circonspection. Un des autochtones demanda si ces nouveaux-venus avaient un chef : Guerman reĢpondit quā€™ils eĢtaient bien deĢcideĢs aĢ€ ne se donner aucun chef, mais il sā€™embrouilla un peu dans sa proclamation anarchiste en expliquant quā€™ils attendaient la venue dā€™un deĢnommeĢ Forceville, qui, sans eĢ‚tre leur chef, se montrait le plus convaincant dans leurs deĢbats et montrait le plus souvent la voie aĢ€ suivre ; lā€™un des premiers-venus conclut en affirmant avec son eĢlocution bourrue et un peu railleuse : Ā« Ils nā€™ont pas de chef, mais ils ont un chef, quoi ! Ā» Guerman froncĢ§a les sourcils. Il songea non sans une leĢgeĢ€re angoisse que sā€™ils eĢtaient en ce moment au beau milieu dā€™une foreĢ‚t inhospitalieĢ€re, peut-eĢ‚tre menaceĢs par des inconnus qui leur demandaient tant dā€™explications, cā€™eĢtait seulement aĢ€ cause de la puissance persuasive de Forceville, cet infatigable orateur ; aĢ€ cause de Forceville, qui nā€™avait peut-eĢ‚tre pas meĢ‚me quitteĢ la ville aĢ€ lā€™heure ouĢ€ son ami priait pour quā€™il vienne les sauver. Guerman se surprenait aĢ€ progressivement douter de celui quā€™il nā€™aurait pas heĢsiteĢ aĢ€ nommer son mentor auparavant.

Devant lā€™aspect pitoyable des intrus, qui grelottaient sous la bruine, jetant de temps en temps un regard vers le feu qui creĢpitait sous la halle en construction, on finit par sā€™approcher du foyer. Les voyageurs se deĢtendirent vite, assez imprudemment, ce qui eĢveilla les premiers sourires parmi les premiers-venus. En outre, le spectacle de quelques-uns des citadins, chez qui tout trahissait leur nature dā€™intellectuels urbains, amusa assez vite plusieurs personnes parmi les premiers- arriveĢs : comment ces Parisiens ā€“ ils nā€™eĢtaient pas Parisiens en reĢaliteĢ ā€“ avaient-ils pu nourrir un projet aussi hasardeux ?

Assez vite, les deux partis comprirent quā€™ils nā€™avaient rien aĢ€ craindre des inconnus qui leur faisaient face ; sā€™ils avaient eu la meĢ‚me intention de fuir la civilisation, ils devaient partager nombre de critiques aĢ€ son encontre, mais aussi plusieurs valeurs quā€™ils nā€™avaient pu voir respecteĢes dans leur vie preĢceĢdente. Les premiers-arriveĢs accueillaient aussi dā€™un bon œil lā€™arriveĢe de beĢ‚tes, de vivres et de mateĢriel suppleĢmentaires ; dā€™un autre coĢ‚teĢ, ils craignaient de deĢcouvrir dans ces nouveaux venus de pieĢ€tres travailleurs et dā€™inutiles bouches aĢ€ nourrir. Or, il eĢtait eĢvident quā€™il nā€™y aurait pas de surproduction, quā€™aucun inactif ne pourrait eĢ‚tre entretenu par la communauteĢ. Les derniers-venus quant aĢ€ eux se sentaient quelque peu rassureĢs devant cette halle bien construite, devant ces silhouettes dā€™hommes forts et pratiques quā€™ils deĢcouvraient ce soir-laĢ€ ; mais certains craignaient dā€™eĢ‚tre traiteĢs avec meĢpris dans ce nouveau monde inverseĢ ouĢ€ un savoir manuel valait infiniment plus que les connaissances abstraites ; dā€™autres allaient jusquā€™aĢ€ imaginer quā€™on les releĢguerait meĢ‚me au rang de manœuvres et de souffre-douleur, sentant remonter en eux des souvenirs de brimades remontant aux difficiles anneĢes de colleĢ€ge. En reĢaliteĢ, personne parmi la cinquantaine dā€™adultes rassembleĢs laĢ€ nā€™avait encore deĢcideĢ si les deux communauteĢs devaient sā€™allier ou se seĢparer le lendemain.

Cependant, toutes ces appreĢhensions ne faisaient que traverser brieĢ€vement les esprits des personnes rassembleĢes sous la halle ; on mangeait aĢ€ lā€™abri, relativement au chaud, et lā€™on eĢchangeait des nouvelles : chacun passait un moment agreĢable, ce qui ne sā€™eĢtait pas produit depuis plusieurs jours parmi les deux communauteĢs. Tous avaleĢ€rent une modeste bouillie de graines, mais une bouillie chaude. Quelques plaisanteries souleveĢ€rent des rires prudents encore. Les nouveaux-venus sortirent enfin leurs dernieĢ€res bouteilles, qui purent aĢ€ peine remplir pour chaque convive le fond dā€™un verre, mais ce peu de vin partageĢ finit par rassembler tous ces exileĢs pour un moment au moins. En reĢaliteĢ, tous eĢtaient plutoĢ‚t satisfaits dā€™eĢ‚tre divertis un moment des tensions qui poignaient depuis plusieurs jours dans chacun des deux groupes, du fait de la fatigue et des difficulteĢs.

DeĢsormais rassureĢs en partie, les derniers-venus purent aĢ€ leur tour se renseigner sur les hoĢ‚tes de ces bois. Les constructeurs de la halle leur apprirent quā€™ils eĢtaient arriveĢs quatre semaines auparavant, quā€™ils venaient tous du meĢ‚me village, situeĢ aĢ€ une cinquantaine de kilomeĢ€tres aĢ€ peine de ce lieu et leur deĢcrivirent leurs projets : ils avaient commenceĢ par se mettre aĢ€ lā€™abri de la pluie en eĢrigeant les cabanes, puis une partie dā€™entre eux avaient entameĢ le chantier du premier baĢ‚timent public de leur communauteĢ, tandis que la majoriteĢ travaillait aĢ€ deĢfricher, aĢ€ semer et cueillir. Ils avaient encore une certaine quantiteĢ de vivres, les derniers issus de leur ancienne vie. Cā€™eĢtait le deĢbut du printemps. Assez vite, il faudrait aussi construire des greniers bien hermeĢtiques pour les reĢcoltes, avant de songer aĢ€ monter les murs des premieĢ€res masures en pierre en vue du prochain hiver. Lā€™autre activiteĢ qui avait deĢvoreĢ beaucoup de temps et dā€™eĢnergie eĢtait la chasse. Guerman commencĢ§a aĢ€ reconnaiĢ‚tre des gens avec lesquels ils pourraient traiter quand il apprit quā€™ils ne chassaient pas avec ces fusils qui avaient tant effrayeĢ les siens quelques heures plus toĢ‚t, mais quā€™ils sā€™exercĢ§aient aĢ€ la chasse aĢ€ lā€™arc. AĢ€ vrai dire, la principale frustration parmi les premiers venus eĢtait lieĢe aĢ€ ce choix, et ils avaient duĢ‚ se retenir de ne pas gaspiller leurs cartouches, aĢ€ force de voir leurs fleĢ€ches immanquablement passer aĢ€ coĢ‚teĢ de leurs proies ; mais ils sā€™eĢtaient donneĢs pour but de se deĢpartir deĢ€s leur installation dans ces bois des outils de la civilisation, car il ne sā€™agissait pas dā€™un seĢjour vacancier, mais de lā€™organisation dā€™une nouvelle existence. Guerman ne put sā€™empeĢ‚cher de sā€™eĢtonner que ces hommes quā€™il jugeait frustes fassent passer ces principes avant la faciliteĢ ; cependant, il en ressentit immeĢdiatement cette honte familieĢ€re aux intellectuels sensibles aux ideĢes de gauche.

Il les eĢcouta alors avec une grande attention et en vint aĢ€ appreĢcier les scrupules de ces pionniers, leur volonteĢ dā€™interroger ainsi le bien-fondeĢ de leurs choix, de consideĢrer quā€™ils auraient valeur dā€™exemples dans la suite du deĢveloppement de leur village, si celui-ci eĢtait destineĢ aĢ€ croiĢ‚tre. Il ne sā€™agissait pas seulement pour eux de fuir la violence et les vapeurs nocives de la civilisation en deĢroute, pour retourner en son sein lorsque la situation se serait ameĢlioreĢe, mais de meĢditer en action une manieĢ€re de vivre en rupture avec le monde quā€™ils avaient fui. On pourrait discuter avec ces gens, se reĢpeĢta Guerman, alors quā€™il venait de trouver avec plaisir un modeste morceau de lieĢ€vre dans sa gamelle. Ā« Mais quā€™est-ce qui vous a deĢcideĢ aĢ€ deĢlaisser votre village ? Avez-vous subi des agressions ? Ā», finit par demander lā€™un des nouveaux-venus. Avec leur eĢloquence un peu rude, les villageois entreprirent alors de raconter leur histoire. Ce fut un reĢcit collectif, avec des interruptions, des disputes, des interpreĢtations contradictoires. Mais il permit aux auditeurs de mieux deĢcouvrir les liens qui unissaient ces eĢtrangers manifestement treĢ€s familiers les uns des autres, en meĢ‚me temps quā€™ils eĢcoutaient leurs aventures.

* * *

Lorsque les premiers-venus eurent fini de parler, la nuit eĢtait bien avanceĢe et des sanglots reĢprimeĢs sā€™entendaient cĢ§aĢ€-et-laĢ€ autour du feu, dont lā€™intensiteĢ eĢtait alleĢe deĢcroissant. Guerman, affecteĢ par ce reĢcit, trouva aussi eĢtonnant que pour ce groupe de fuyards comme pour le sien, leur preĢsence en ce lieu ait eu pour origine la volonteĢ dā€™une personne qui nā€™eĢtait pas en ce moment avec eux dans cette clairieĢ€re ; ils eĢtaient seuls au milieu dā€™une foreĢ‚t nocturne censeĢe les proteĢger, mais quā€™il trouvait rien moins que menacĢ§ante alors, et aucune personnaliteĢ dominante nā€™eĢtait laĢ€ pour leur donner la force.

Guerman, comme la plupart de ses amis, nā€™avait jamais eu lā€™occasion dā€™apprendre quelles eĢtaient les difficulteĢs propres aux habitants de la campagne. Il les comprit tout dā€™un coup ce soir-laĢ€ en les eĢcoutant.

Lorsquā€™un corps est gagneĢ par le froid glacial, cā€™est toujours par ses extreĢmiteĢs quā€™il commence aĢ€ sā€™eĢteindre. De la meĢ‚me manieĢ€re, lorsque la civilisation entama son deĢclin, ce furent les campagnes dā€™abord qui souffrirent.

Dans le village de C…, que les premiers-venus avaient quitteĢ, les difficulteĢs eĢtaient alleĢes croissant depuis une bonne vingtaine dā€™anneĢes, alors que dans les grandes villes le deĢclin de ce modeĢ€le social avait bien plus tard donneĢ lā€™impression dā€™une extinction soudaine. Il y eut dā€™abord la disparition des entreprises (le bois, la sideĢrurgie, qui avaient fait vivre jusquā€™aĢ€ la retraite la plupart des parents de ceux qui eĢtaient laĢ€). Puis celle de services, la poste, les eĢcoles de village, que les habitants laisseĢ€rent disparaiĢ‚tre sans trop de regret dā€™abord. Puis il devint presque impossible de trouver un meĢdecin ; lā€™un des villageois, terrasseĢ par un AVC, eĢtait mort sur le chemin du dernier hoĢ‚pital ouvert dans le deĢpartement…

AĢ€ C…, un certain Ernest avait observeĢ ces eĢvolutions avec lā€™Å“il curieux mais non surpris du philosophe. Certains lā€™avaient connu plus jeune ; il avait toujours eĢteĢ en rupture, avec la voie scolaire dā€™abord, quā€™il abandonna vite. Puis ce fut le travail quā€™il deĢlaissa plus ou moins, prenant des emplois inteĢrimaires lorsque sa situation devenait intenable. Cela, ses voisins fiers de ne pas eĢ‚tre paresseux ne le lui pardonnaient pas. Il vivait dans la maison dont ses parents avaient heĢriteĢ dā€™une tante, vieille fille deĢceĢdeĢe, et deĢ€s que les taĢ‚ches domestiques lui laissaient du temps libre, il lisait on ne savait trop quoi ; Ernest vivait sans aucun creĢdit, mais treĢ€s chichement, et cette seconde diffeĢrence achevait de susciter la rancœur chez ses voisins pris dans la spirale consumeĢriste.

Cependant, aĢ€ ces excentriciteĢs sā€™opposait chez lui une eĢtonnante capaciteĢ aĢ€ sā€™attirer la sympathie des habitants du village. Sur ses choix de vie, Ernest demeurait silencieux ; il aimait recevoir malgreĢ lā€™eĢtroitesse de sa bourse et il eĢtait difficile de passer devant chez lui vers une certaine heure sans devoir sā€™arreĢ‚ter pour boire un verre (eĢtonnamment, malgreĢ cette veĢriteĢ connue de tous, certains avaient tendance aĢ€ passer devant son portail preĢciseĢment aĢ€ lā€™heure ouĢ€ il guettait le compagnon dā€™apeĢritif). Enfin, Ernest eĢtait manuel, il avait un esprit treĢ€s pratique, il eĢtait du genre aĢ€ pousser aĢ€ fond ses recherches lorsquā€™il se lancĢ§ait dans un projet et se trouvait pour cette raison treĢ€s souvent consulteĢ par ceux qui souhaitaient changer de chaudieĢ€re, acheter ou vendre un bien. Autour de lui, une certaine vie de village, dont les teĢleĢviseurs prirent peut-eĢ‚tre ombrage, se mit aĢ€ renaiĢ‚tre ; les moments collectifs, les petits services que chacun rendait aux autres selon ses capaciteĢs se multiplieĢ€rent. Et aĢ€ mesure quā€™ils gagnaient des savoir-faire et se libeĢraient de deĢpendances, ses voisins semblaient relever la teĢ‚te.

Pour ces raisons, Ernest finit par eĢ‚tre vu comme un original inoffensif, qui attirait finalement dans le hameau tous les suffrages. On lui pardonnait aussi ces petits moments deĢroutants ouĢ€ il commentait de manieĢ€re lapidaire, par ce qui sā€™apparentait aĢ€ des citations dā€™on ne savait quels intellectuels, certains propos de ses voisins. Ces discreĢ€tes critiques, geĢneĢralement incomprises au moment ouĢ€ elles avaient eĢteĢ prononceĢes, ressurgirent eĢtonnamment dans les esprits lorsque la situation de la quasi-totaliteĢ des villageois continua de se gaĢ‚ter.

Car bientoĢ‚t la seule chose qui pouvait encore assimiler la reĢgion aĢ€ un bassin dā€™emploi fut le sentiment quā€™avait chacun de sā€™y noyer. Tous ou presque eĢtaient au choĢ‚mage, et leurs creĢdits nā€™allaient plus pouvoir eĢ‚tre honoreĢs. AttableĢs dans la salle- aĢ€-manger deĢmodeĢe dā€™Ernest, entoureĢs de hideux meubles de grands-meĢ€res, ils confessaient leur honte aĢ€ lā€™ideĢe que leurs biens allaient bientoĢ‚t leur eĢ‚tre oĢ‚teĢs sous les yeux de leurs enfants et leur envie face au jeune homme que nulle saisie ne menacĢ§ait. Certains se mirent meĢ‚me en coleĢ€re contre lui qui, pour nā€™avoir pas voulu connaiĢ‚tre les bienfaits de cette socieĢteĢ, ne souffrait pas deĢsormais de leurs conseĢquences deĢsastreuses.

Mais Ernest ne se montra pas aussi vil que la fourmi de la fable ; il ne se feĢlicita pas du malheur de ses amis. La satisfaction quā€™il afficha alors reĢsultait bien plutoĢ‚t du sentiment de voir franchie une eĢtape depuis longtemps attendue. Il expliqua quā€™ils ne devaient plus compter sur le miracle dā€™une nouvelle embauche et quā€™ils ne rembourseraient jamais leurs creĢdits. Leurs pensions de choĢ‚mage treĢ€s vite ne leur seraient plus verseĢes. Le seul moyen quā€™ils avaient tous de survivre aĢ€ la nouvelle eĢ€re qui sā€™ouvrait eĢtait de renforcer les liens qui les unissaient et de travailler aĢ€ deĢvelopper leur autonomie. Il fallait vendre tout ce qui pouvait lā€™eĢ‚tre afin dā€™acheter les outils neĢcessaires et partager le reste (voitures, mateĢriel) ; depuis plusieurs anneĢes, sous lā€™impulsion invisible dā€™Ernest, ils allaient dans ce sens en deĢveloppant entre eux lā€™entraide. Il suffisait de pousser cette logique aĢ€ son terme, quitte aĢ€ ce que leur village finisse par ressembler aĢ€ lā€™une de ces communauteĢs deĢpasseĢes et qui les avaient toujours reĢvulseĢs. Devant la peur de certains face aĢ€ cette vie rustique, il leur reĢtorqua ce qui allait devenir un leitmotiv parmi eux, une blague meĢ‚me quā€™ils se reĢpeĢtaient pour imiter son ton parfois sentencieux :

Ā« Si nous devions, dans lā€™eĢpoque qui succeĢdera immeĢdiatement aĢ€ la noĢ‚tre, recourir aĢ€ des ideĢes qui semblent nā€™appartenir quā€™au passeĢ, cela ne signifierait pas que nous rebroussons chemin, mais plutoĢ‚t que nous recommencĢ§ons aĢ€ avancer aĢ€ partir dā€™un point que nous avions un temps abandonneĢ. Ā»

Ā« Quant aux eĢcheĢances, ajouta-t-il, ne vous inquieĢtez pas tant ; nous ne recevons plus de courrier quā€™une fois par semaine, bientoĢ‚t, il nā€™arrivera plus du tout ; le teĢleĢphone va suivre. Qui viendra vous demander des comptes si les assureurs eux- meĢ‚mes nā€™ont plus les moyens de payer leurs employeĢs ? Ā» Il y en eut alors pour lui dire que laĢ€, dehors, on ne serait peut-eĢ‚tre pas dā€™accord avec son petit reĢ‚ve ; les mots dā€™huissiers, dā€™inspecteurs, de policiers furent prononceĢs. Ernest reĢpondit avec assurance que ce qui donnait du pouvoir aĢ€ ces oiseaux de proie-laĢ€, cā€™eĢtait quā€™on sentait que derrieĢ€re le pauvre type qui venait nous demander des comptes, il y avait tout un ensemble dā€™institutions lieĢes entre elles, lentes aĢ€ sā€™eĢbranler mais dā€™une redoutable lourdeur, quā€™elles pouvaient prendre ta maison, tā€™enfermer, te retirer la garde de tes enfants, et tout cĢ§a en te donnant le sentiment que cette chaiĢ‚ne de reĢactions administratives constituait un enchaiĢ‚nement naturel, implacable, dā€™eĢveĢnements. Mais au stade que la socieĢteĢ avait atteint, la coheĢsion de cette organisation eĢtait en train de se deĢliter. Ernest voyait avec plaisir que les mailles se desserraient autour dā€™eux. Lui savait deĢjaĢ€ que la situation continuerait dā€™empirer et que les meĢtiers dā€™huissier et dā€™inspecteur feraient partie de lā€™histoire quelques mois plus tard…

Bien entendu, on ne le crut pas tout de suite mais certains le suivirent et les autres, reĢduits aĢ€ lā€™inactiviteĢ par le choĢ‚mage, finirent aussi par se retrousser les manches. Ils avaient tous recĢ§u de nombreux coups de fil terriblement menacĢ§ants pour leur enjoindre de payer leurs mensualiteĢs, jusquā€™aĢ€ ce que leur ligne fuĢ‚t coupeĢe. Ils ne sortaient deĢsormais plus gueĢ€re de leur village, qui leur semblait bien plus vaste quā€™auparavant, sauf pour recourir aux services de voisins dont le savoir leur eĢchappait encore et pour faire du troc. Ils eĢtaient fiers dā€™eux et de leurs reĢalisations. Et cette impression dā€™eĢ‚tre deĢsormais hors-la-loi les grisait, ils se sentaient un peu comme des pirates, et cela sans meĢ‚me avoir eu aĢ€ quitter leur foyer.

Paradoxalement, le seul vraiment preĢoccupeĢ apreĢ€s que quelques mois eurent passeĢ eĢtait Ernest. Il trouvait que leur hameau nā€™eĢtait pas assez isoleĢ et craignait la venue dā€™hommes envieux et improductifs, inteĢresseĢs par leurs reĢcoltes et leur mateĢriel, qui deĢjaĢ€ manquaient partout ailleurs. Et la suite lui donna raison.

Un matin apparut sur la principale placette du village un gros fourgon civil conduit par des gendarmes. Ils eĢtaient venus pour rappeler aux habitants quā€™ils se mettaient hors de la loi en cessant de payer leurs creĢdits. Les inteĢreĢ‚ts montaient. Sā€™ils nā€™avaient pas dā€™argent pour rembourser, les gendarmes allaient entrer dans les maisons pour emporter leurs biens.

Ā« Mais ce nā€™est pas votre boulot, cĢ§a, cā€™est celui dā€™hommes de main. Qui vous paie maintenant ?, leur demanda lā€™un des villageois.

ā€” Nous sommes les gardiens de la paix, dit lā€™un dā€™eux dā€™un air pompeux et peu convaincant.

ā€” La paix ? Il y a des agressions partout, meĢ‚me aĢ€ F…, et des morts. Et pour le camp de gitans qui a eĢteĢ attaqueĢ, on dit quā€™il y a eu plus de dix morts, vous avez fait quelque chose ? Non, vous preĢfeĢrez venir nous piller, profiter de notre travail comme des parasites. Lā€™EĢtat pour lequel vous travailliez ne peut plus vous payer, qui alors ? Les patrons des banques ?

ā€” Taisez-vous. Nous faisons respecter la loi ; ne croyez pas que vous allez lui eĢchapper. Ce que vous faites…

ā€” SeĢcession, lā€™interrompit Ernest.

ā€” Quoi ?

ā€” SeĢcession. Nous faisons seĢcession. Vous eĢ‚tes sur un territoire eĢtranger, qui refuse dā€™eĢ‚tre gouverneĢ plus longtemps par les lois qui sont ailleurs en vigueur. Et vous nā€™avez aucun pouvoir sur nous, ici.

ā€” Il est fou celui-laĢ€… Bon cĢ§a suffit. Vous vous eĢ‚tes laisseĢs embarquer par cet olibrius, vous autres ; il est encore temps de vous mettre en accord avec la loi. Laissez-nous passer. Ā» Mais pendant que les gendarmes se disputaient avec Ernest, les villageois sā€™eĢtaient rassembleĢs devant la maison quā€™ils avaient choisi de piller et sā€™opposeĢ€rent aĢ€ ce quā€™ils y peĢneĢ€trent. Il y eut finalement de la cohue, les gendarmes durent reculer jusquā€™aĢ€ leur camion, qui fut bien chahuteĢ et fit demi-tour sous les pierres lanceĢes par les enfants. Cā€™eĢtait une espeĢ€ce de feĢ‚te.

Tout le monde fut treĢ€s satisfait de cet acte de reĢbellion, tout le monde sauf Ernest, qui continuait au milieu du festin organiseĢ pour ceĢleĢbrer cette victoire de remuer la teĢ‚te en disant que ces hommes eĢtaient dangereux, quā€™ils seraient bientoĢ‚t preĢ‚ts aĢ€ employer des moyens de malfrats pour rapporter des richesses aĢ€ leurs maiĢ‚tres. On ne voulut pas lā€™entendre.

Les habitants de C… reprirent leur vie laborieuse et pleine de probleĢ€mes pratiques aĢ€ reĢsoudre. Ils oublieĢ€rent compleĢ€tement la visite des gendarmes. Un mois apreĢ€s cette dernieĢ€re, le fourgon quā€™ils avaient conserveĢ pour leur communauteĢ revint en trombe au hameau. Quatre habitants, dont Ernest, sā€™eĢtaient rendus aĢ€ F… pour essayer de sā€™y procurer du mateĢriel. Alors quā€™ils discutaient avec un marchand dont le hangar eĢtait deĢsormais aux trois-quarts vide, les trois gendarmes qui avaient eĢteĢ si mal recĢ§us au village arriveĢ€rent, en civil, avec le renfort de deux hommes aux faces de brutes. Une bagarre sā€™ensuivit et Ernest fut enleveĢ. Ses amis venaient chercher du renfort.

Il restait cinq veĢhicules aĢ€ C…, les autres avaient eĢteĢ vendus deĢ€s les deĢbuts de la nouvelle organisation que les habitants avaient eĢlue… Les hommes sā€™y engouffreĢ€rent et retourneĢ€rent aĢ€ F… Lorsquā€™ils fondirent sur le poste de gendarmerie, et se mirent aĢ€ hurler pour quā€™on libeĢ€re leur ami, les trois gendarmes quā€™ils connaissaient tous deĢjaĢ€ montreĢ€rent un embarras treĢ€s suspect. Ils dirent que lā€™instruction suivait son cours et cette phrase sembla si cynique aux amis dā€™Ernest quā€™ils ne purent plus se contenir. Ils briseĢ€rent les vitres qui les seĢparaient des gendarmes et ceux-ci eurent aĢ€ peine le temps de sortir leurs armes et de blesser lā€™un de leurs assaillants ; dans le plus grand embarras, les forceneĢs traverseĢ€rent une seĢrie de couloirs et deĢcouvrirent ce quā€™eĢtait deĢsormais le travail de ces agents de lā€™ordre, ils retrouveĢ€rent les deux hommes aux faces de brutes auxquels Ernest avait eĢteĢ livreĢ. Lā€™interrogatoire avait tourneĢ au lynchage et Ernest nā€™y avait pas surveĢcu.

Les derniers-venus dans la clairieĢ€re ne surent pas clairement comment les habitants de C… avaient reĢagi aĢ€ la vision de leur plus grand ami ainsi tortureĢ aĢ€ mort. Ce passage de leurs aventures fut entrecoupeĢ de silences douloureux et dā€™ellipses. Guerman devina aiseĢment quel sort leur coleĢ€re avait reĢserveĢ aux cinq bourreaux.

Les villageois retourneĢ€rent preĢcipitamment aĢ€ leur hameau et, dans la nuit, ils rassembleĢ€rent tous les objets qui leur semblaient les plus vitaux, quelques beĢ‚tes, du mateĢriel, des vivres, dans des remorques quā€™ils atteleĢ€rent aĢ€ leurs voitures, et au moment de choisir une destination ils se souvinrent quā€™Ernest leur avait soumis le projet de tout recommencer au milieu de cette foreĢ‚t, la plus vaste de la reĢgion, la plus suĢ‚re dā€™apreĢ€s lui. Il avait tenteĢ de convaincre ses camarades de sā€™y reĢfugier en leur montrant les plans quā€™il avait eĢchafaudeĢs le soir, aĢ€ la lumieĢ€re de sa raison si pratique. Mais ils en avaient ri. Ses amis endeuilleĢs nā€™eurent pas le temps de retrouver ses plans. Ils suivraient la direction quā€™il leur avait indiqueĢe et tenteraient dā€™eĢ‚tre fideĢ€les aĢ€ ses projets, sā€™ils nā€™eĢtaient pas arreĢ‚teĢs avant.

Ce fut ainsi que dā€™anciens citoyens nagueĢ€re tout aĢ€ fait adapteĢs aĢ€ la vie contemporaine finirent par sā€™installer dans une clairieĢ€re pour y baĢ‚tir dā€™humbles cabanes ainsi que cette halle, concĢ§ue comme un hommage aux ideĢes de leur ami disparu. Ils avaient deĢjaĢ€ tant accompli dans leur petit village, il leur fallait tout recommencer, et sans Ernest. Ils avaient peur, ne savaient pas trop comment sā€™organiser. Il nā€™avait jamais voulu eĢ‚tre leur chef mais tous auraient quelque part preĢfeĢreĢ lui deĢleĢguer les deĢcisions concernant leur communauteĢ.

Les deux clans rassembleĢs sous la halle se souvinrent soudain aĢ€ quel point il faisait froid, aĢ€ quel point ils se trouvaient exposeĢs. Tous ces fuyards qui venaient de se rencontrer se reconnurent aĢ€ la rouge lueur du feu mourant dans une conscience commune de leur fragiliteĢ ; ils eĢtaient en train de baĢ‚tir une halle aux piliers de pierre qui pourrait eĢ‚tre laĢ€ encore dans deux sieĢ€cles, mais ils se croyaient traqueĢs ; leur fuite dans les bois ne leur donnait rien dā€™autre quā€™un sursis ; le monde de nouveau allait les saisir aux eĢpaules et les ramener aĢ€ eux ; et ce serait affreux.

Ā« Nous voulons nous aussi reĢussir aĢ€ vivre sans chef, commenta Guerman tardivement. Mais il est vrai que lā€™un des noĢ‚tres a une grande influence sur nos deĢcisions, avoua-t-il non sans geĢ‚ne. Il sā€™appelle Forceville, et il devrait nous rejoindre dans quelques jours avec trois autres compagnons. Ā» Un silence suivit, interrompu seulement par lā€™intervention de lā€™un des villageois, rougeaud. Ā« Il sait fabriquer un alambic ? Ā» Les membres des deux communauteĢs oublieĢ€rent un instant dans le rire geĢneĢral la graviteĢ de leur situation. Puis il parut raisonnable aĢ€ tous dā€™aller dormir.

* * *

DeĢ€s le lendemain matin, apreĢ€s une collation bien frugale, les derniers-venus se joignirent aĢ€ leurs hoĢ‚tes pour remplir diverses taĢ‚ches. La treĢ€s grande majoriteĢ dā€™entre eux aideĢ€rent aux champs, mais ils avaient honte, ignorant comment manier les outils et montrant bien peu dā€™endurance aĢ€ la taĢ‚che. Quelques-uns partirent avec les chasseurs ; ceux-laĢ€ se montraient eĢtourdis et bruyants, ils devaient reĢgulieĢ€rement crier comme ils se perdaient, faisant fuir le gibier. Dā€™autres resteĢ€rent un long moment inactifs, aĢ€ observer la fabrication dā€™un bas-fourneau ā€“ les premiers-venus en avaient deĢjaĢ€ construit un dans leur village et cet instrument, lorsquā€™il serait maiĢ‚triseĢ, leur permettrait de produire une sorte de mortier rudimentaire, car il pleuvait beaucoup en ce deĢbut de printemps et lā€™une de leurs prioriteĢs eĢtait de construire un grenier bien eĢtanche pour toutes les graines et denreĢes menaceĢes de putreĢfaction. Ces badauds durent toutefois se reĢsigner aĢ€ partir deĢfricher avec les autres la terre environnante, car ils sentirent bientoĢ‚t sur eux des regards impatienteĢs devant leurs bras ballants.

Comme Guerman sā€™y attendait, lā€™adaptation de certains de ses camarades aĢ€ la vie dans le camp nā€™allait pas de soi : tous eĢtaient eĢpuiseĢs, mais quand certains voyaient dans cette eĢpreuve un deĢfi inteĢressant, dā€™autres geignaient, deĢcideĢment inadapteĢs au travail manuel. Et la rudesse avec laquelle ils se voyaient traiter par quelques-uns de leurs nouveaux professeurs les rendait plus gauches et faineĢants quā€™ils ne lā€™eĢtaient deĢjaĢ€. Mais une bonne partie de ces citadins fraiĢ‚chement convertis aĢ€ la vie dans les bois sā€™endurcit assez vite ; ils eĢtaient soutenus dans leur apprentissage technique par cette curiositeĢ quā€™ils avaient longtemps assouvie dans les livres ; pour ces personnes-laĢ€, la satisfaction dā€™obtenir assez vite des reĢsultats concrets aĢ€ leur activiteĢ compensait largement la subtiliteĢ moindre des travaux manuels, compareĢs aĢ€ leurs anciennes recherches livresques.

Guerman ne fut gueĢ€re surpris apreĢ€s six jours par lā€™annonce de huit de ses compagnons, qui lā€™informeĢ€rent de leur intention de quitter le camp pour retourner aĢ€ la ville. Pour la forme, il tenta avec dā€™autres de les avertir du peu de chances quā€™ils avaient de survivre aux conditions dā€™existence que la ville offrirait bientoĢ‚t, mais ils lui reĢtorqueĢ€rent que la ville dispensait encore un certain confort, de lā€™eĢlectriciteĢ, qui leur manquaient deĢcideĢment trop ici ; comme des sireĢ€nes, les objets de leur ancienne vie les rappelaient aĢ€ distance. Si la ville devait sombrer dans le vandalisme et les eĢmeutes, ils peĢriraient avec elle. Les premiers-venus pour leur part ne virent pas dā€™un mauvais œil le deĢpart des travailleurs les plus inutiles parmi ceux que le hasard avait meneĢs laĢ€ quelques jours auparavant ; leurs adieux furent donc plutoĢ‚t froids, mais ils nā€™eurent pas lā€™eĢgoiĢˆsme de sā€™opposer au partage des vivres entre ceux qui restaient et ceux qui repartaient.

Quatre jours apreĢ€s le deĢpart de ces huit compagnons, tout le monde sā€™eĢtait remis aĢ€ la taĢ‚che, quand aĢ€ la fin de la matineĢe un eĢveĢnement deĢroutant survint : un fugace eĢclair blanc emplit tout le paysage une fraction de seconde, aveuglant les pionniers. BientoĢ‚t suivit un sourd vrombissement qui ne cessa quā€™au bout de longues minutes. Ils sentirent un bourdonnement dans leurs oreilles, qui ne diminua quā€™apreĢ€s plusieurs heures. Leurs yeux comme leur gorge eĢtaient secs. La terreur les saisit.

Que se passait-il hors de la foreĢ‚t ? Les travailleurs eĢchangeaient des hypotheĢ€ses, inquiets, mais tous songeaient aĢ€ la centrale nucleĢaire situeĢe aĢ€ une quarantaine de kilomeĢ€tres de leur camp. Ils se feĢlicitaient souvent de ne plus eĢ‚tre relieĢs au reste du monde par les informations, mais en cet instant ils auraient souhaiteĢ recevoir des nouvelles de cet eĢveĢnement ; cependant, aĢ€ quoi aurait donc servi de retourner preĢ€s du site de la centrale, pour prendre le risque de sā€™exposer aux radiations ? Les habitants du camp, soucieux, deĢcideĢ€rent malgreĢ tout de perseĢveĢrer dans leur reĢsolution : ils verraient leur village sortir de terre et tourneraient sans regrets le dos aux malheurs qui pleuvaient sur lā€™ancienne socieĢteĢ, celle qui devait disparaiĢ‚tre. Ils avaient peur de se trouver trop preĢ€s dā€™elle pour eĢchapper aux eĢmanations mortelles de son cadavre et jetaient des regards inquiets vers le ciel en direction de la centrale ; mais leur tentative leur semblait la meilleure, la plus digne, meĢ‚me sā€™ils devaient mourir des radiations avant dā€™avoir vu leur camp se transformer en village.

Ils auraient juste pour la plupart souhaiteĢ la preĢsence dā€™un guide, dā€™une personne capable dā€™anticiper les probleĢ€mes que leur vie dans les bois leur poserait et de leur proposer les solutions qui leur permettraient de survivre. Sans chefs, hors du monde de services quā€™ils venaient de quitter, ils redeĢcouvraient la crainte de lā€™hiver, de la seĢcheresse, dā€™une trop intense saison de pluie ; certains se surprenaient en adressant mentalement des prieĢ€res aĢ€ quelque EĢ‚tre indeĢtermineĢ ā€“ la Nature, le Destin ? ā€“ afin quā€™il se montre cleĢment avec les humbles paysans quā€™ils eĢtaient devenus. Beaucoup parmi les derniers arriveĢs attendaient donc avec impatience, avec inquieĢtude meĢ‚me lā€™arriveĢe de Jules Forceville. Mais la surprise fut grande lorsque, huit jours apreĢ€s le deĢpart des compagnons insatisfaits par la vie dans le camp, ces derniers reĢapparurent dans la clairieĢ€re, accompagneĢs de trois des retardataires qui devaient accompagner Forceville ; Forceville lui-meĢ‚me manquait une fois de plus. Sa compagne avait pourtant suivi. Cependant, lā€™eĢnigme de son absence eĢtait rameneĢe au second plan par lā€™air hagard et lā€™aspect loqueteux des arrivants ; la terreur contenue dans leur regard faisait craindre la folie : ils avaient vu lā€™accident. Ils avaient assisteĢ aĢ€ la catastrophe, ils avaient contempleĢ dans la plus grande deĢtresse le toit dā€™un des baĢ‚timents ombrageĢs par les chemineĢes nucleĢaires disparaiĢ‚tre dans le ciel, avant quā€™un eĢclair blanc nā€™aveugle chacun ; des volutes de fumeĢe toxique sā€™eĢtaient eĢleveĢes et sā€™eĢtaient reĢpandues tout autour de leur voiture, ils avaient cruĢ‚ eĢtouffer, avaient quitteĢ la chausseĢe pour rejoindre une ancienne route. EĢtait-ce un accident ou bien une attaque ? Les diffeĢrents teĢmoins ne parvenaient pas aĢ€ se mettre dā€™accord ; lā€™un dā€™eux preĢtendait avoir vu un missile sā€™abattre sur le baĢ‚timent, tandis que les autres attribuaient la catastrophe aux greĢvistes qui sā€™eĢtaient empareĢs des locaux depuis plusieurs semaines, si lā€™on se fiait aux rumeurs reĢcentes.

Ā« Mais dans quelle direction soufflait la fumeĢe ? finirent par demander, inquiets, les habitants du camp.

ā€” Dans celle de la ville, nous nā€™avions pas encore atteint la centrale quand lā€™accident sā€™est produit. Vous avez eĢviteĢ les radiations les plus neĢfastes, mais le vent tournera, et nous serons exposeĢs quand meĢ‚me en restant ici. Ā»

Quā€™allaient-ils donc faire ? Quitter la foreĢ‚t dans la direction opposeĢe aĢ€ celle quā€™ils avaient emprunteĢe pour parvenir en ce lieu ? Mais quels brigands, quels accidents les attendaient aĢ€ lā€™oreĢe de la foreĢ‚t ?

Ā« Alors on sait deĢjaĢ€ de quoi on creĢ€vera tous, conclut lā€™un des anciens ruraux.

ā€” Mais que devons-nous faire alors ? demanda un autre. En restant laĢ€, nos tumeurs grossiront plus vite que nos leĢgumes !

ā€” Non, reĢpliqua Guerman apreĢ€s reĢflexion, on aura suĢ‚rement le temps encore de voir quelques reĢcoltes et de mourir entre quatre murs, et cā€™est ce quā€™on voulait. Si personne ne vient nous chercher, nos enfants auront moins aĢ€ souffrir de toute cette pollution, et leurs enfants moins encore. Cā€™est le maximum de bonheur que lā€™on peut encore trouver aĢ€ notre eĢpoque… Il faut rester. Ā»

Ce maigre espoir que le citadin exprimait, mais plus encore la fatigue aĢ€ lā€™ideĢe de devoir repartir sur les routes, deĢcida la petite communauteĢ aĢ€ demeurer laĢ€. Les graines venaient dā€™eĢ‚tre semeĢes dans la terre fraiĢ‚chement retourneĢe, fallait-il les laisser germer sans quā€™un habitant nā€™accomplisse le devoir de reĢcolter les fruits ? Non, ils traiteraient ces dernieĢ€res eĢmanations de la socieĢteĢ technologique par le meĢpris, le meĢ‚me meĢpris que celui avec lequel ils avaient accueilli ses preĢceĢdentes productions.

Mais Guerman eĢprouva vite des scrupules pour avoir ainsi convaincu ses compagnons de demeurer laĢ€. Avait-il eu raison dā€™inviter toutes ces personnes aĢ€ demeurer exposeĢes aux radiations et de ne pas les avoir au contraire exhorteĢes aĢ€ chercher un meilleur refuge ? Bien suĢ‚r, chacun eĢtait libre de demeurer ou de partir, mais son discours en faveur du maintien du camp le rendrait quelque part responsable des maux qui pleuvraient sur ses compagnons dā€™infortune aĢ€ lā€™avenir. Pourquoi Forceville nā€™eĢtait-il pas laĢ€ pour leur insuffler sa reĢsolution sans failles ? Quā€™eĢtait-il donc devenu ?

Les rescapeĢs de la catastrophe, apreĢ€s les nouvelles alarmantes quā€™ils avaient transmises, montreĢ€rent des signes dā€™eĢpuisement tels quā€™on les porta jusque sous la halle pour les deĢshabiller, les laver et tenter de faire baisser leur fieĢ€vre. Tout ce quā€™ils portaient sur eux fut bruĢ‚leĢ.

Il faisait nuit depuis longtemps lorsque Guerman sā€™approcha de la couche de la compagne de Forceville, qui semblait endormie. Mais ce fut comme si la confusion qui envahissait son esprit avait sorti de son sommeil la jeune femme, pourtant harasseĢe ; elle sā€™eĢveilla pour lui prendre la main lorsquā€™elle lā€™eut reconnu. Ils resteĢ€rent un moment silencieux, faiblement illumineĢs par le feu, au milieu des bruits de ronflements. Ils converseĢ€rent en chuchotant pour nā€™eĢveiller personne.

Ā« Karima, ouĢ€ est Forceville ? Ā» Elle parut geĢ‚neĢe. Ā« Il a changeĢ dā€™avis. Ā» Guerman doutait de la sinceĢriteĢ de Forceville depuis quā€™il sā€™eĢtait eĢloigneĢ de lui, il nā€™aurait pas duĢ‚ se montrer surpris par cette reĢveĢlation. Cependant, sa coleĢ€re contenue put enfin exploser en cet instant, et plusieurs grognements sā€™eĢleveĢ€rent alors parmi les dormeurs alentour quand il cria :

Ā« Comment ! Mais cā€™est aĢ€ cause de lui que nous sommes laĢ€ ! Ā» La jeune femme semblait cependant deĢcideĢe aĢ€ prendre la deĢfense de son ancien compagnon.

Ā« Il ne tā€™a pas forceĢ aĢ€ venir ici ; il nā€™a jamais pris les deĢcisions pour nous ; nous avions le choix.

ā€” Oh ! Tu as bien la voix de ton maiĢ‚tre ! Je lā€™ai suffisamment entendue pour ne plus la supporter ni dans sa bouche, ni dans celle de ses disciples. Tu sais bien comment il sā€™y prend pour faire en sorte que lā€™on croie deĢcider librement de nos actes tout en suivant immanquablement sa volonteĢ.

ā€” Il avait plus de charisme que toi, voilaĢ€ tout !

ā€” Je nā€™aurais jamais voulu de sa place, et je ferais tout pour ne pas la prendre, maintenant quā€™il nous a trahis !

ā€” Il ne nous a pas trahis, il a juste modifieĢ ses plans ! Pour nous proteĢger ! Ā» Devant le sourire sarcastique de Guerman, Karima voulut justifier lā€™absent devant lui. Ā« Tu sais que son freĢ€re a rejoint la milice depuis plusieurs mois et tu sais comment Jules lui avait tourneĢ le dos pour cette raison. Eh bien, voilaĢ€ quelques semaines, il a commenceĢ aĢ€ le revoir, et meĢ‚me aĢ€ se rendre aux reĢunions de la milice… Ā» Lā€™indignation de Guerman retrouvait plus de vigueur en cet instant. La milice eĢtait une organisation extreĢ‚mement hieĢrarchiseĢe, sur le modeĢ€le de lā€™armeĢe, qui souhaitait sā€™imposer dans la ville par les armes et par des actions pacificatrices propres aĢ€ forcer lā€™obeĢissance de la population la plus laĢ‚che et deĢsespeĢreĢe ; elle eĢtait lā€™opposeĢ exact des ideĢaux qui avaient rassembleĢ Forceville et ses compagnons. Guerman avait cruĢ‚ eĢ‚tre le plus proche ami de Forceville, pourtant jamais ce dernier ne sā€™eĢtait confieĢ aupreĢ€s de lui sur ce dessein reĢvoltant.

Ā« … Ne te vexe pas, reprit Karima en lā€™observant, il ne voulait pas meĢ‚me mā€™en parler, mais je lā€™ai surpris en train de peĢneĢtrer dans leur baĢ‚timent. Il mā€™a expliqueĢ sa deĢmarche. Il disait que son freĢ€re lui avait proposeĢ un poste assez eĢleveĢ dans leur organisation, quā€™il fallait lā€™inteĢgrer deĢ€s maintenant, car les premiers arriveĢs seraient les supeĢrieurs de nombreux soldats quand la milice se deĢvelopperait pour de bon. Mais cā€™est aĢ€ nous quā€™il pensait en agissant ainsi : il me reĢpeĢtait que le seul moyen de ne pas eĢ‚tre inquieĢteĢs une fois que nous serions reĢfugieĢs dans la foreĢ‚t eĢtait que lā€™un dā€™entre nous inteĢ€gre le commandement dā€™une milice ou dā€™un gang important, afin de repousser les attaques de nos eĢventuels agresseurs…

ā€” Mais cā€™est ridicule, que leur importent les projets de vingt illumineĢs aĢ€ deux cents kilomeĢ€tres de T… ?

ā€” Il faut y croire !… Je mā€™explique mal, mais quand il mā€™a parleĢ, il mā€™a convaincue. Il devait faire ainsi pour nous donner une chance de survivre au milieu de toutes ces violences.

ā€” Cela nā€™a aucun sens, il a senti le vent tourner, voilaĢ€ tout ; en fait, je lā€™ai deĢjaĢ€ vu dans le passeĢ du jour au lendemain changer de discours comme de facĢ§on dā€™eĢ‚tre sans jamais perdre de son aplomb… MeĢ‚me toi, il a preĢfeĢreĢ tā€™eĢloigner de sa nouvelle carrieĢ€re. Une Karima pour compagne dā€™un haut dignitaire de la milice, cela aurait fait tache ! Ā» Cette fois, ce fut Karima qui ne put contenir sa coleĢ€re devant ce soupcĢ§on, elle traita son ami de jaloux, de meĢdiocre et lui deĢclara que ses sentiments comme ses ideĢes eĢtaient trop bas pour lui permettre de comprendre les vues de Jules. Guerman avait bien devineĢ cependant pourquoi Forceville avait preĢfeĢreĢ se deĢbarrasser de sa compagne. Maintenant quā€™il eĢtait suĢ‚r de la deĢsaffection de son ancien mentor, il ne souhaitait plus deĢbattre avec cette amie pour laquelle il nā€™eĢprouvait que pitieĢ. Au fond, il lui eĢtait arriveĢ la meĢ‚me chose. Mais la jeune femme ne survivrait peut-eĢ‚tre pas assez longtemps pour oublier Forceville apreĢ€s lā€™accident dont elle venait dā€™eĢ‚tre victime. En hochant la teĢ‚te, Guerman sā€™eĢloigna dans lā€™ombre pour rompre la dispute.

* * *

Le jour qui suivit le reĢcit par les rescapeĢs de lā€™accident nucleĢaire aĢ€ quelques dizaines de kilomeĢ€tres du camp, Guerman se leva toĢ‚t, sans vraiment sā€™eĢ‚tre coucheĢ ; il regardait lā€™aube bleĢ‚me et pestait contre la roseĢe qui refroidissait ses membres, tout en se demandant si lā€™air quā€™il respirait en ce moment meĢ‚me ferait germer dā€™affreuses tumeurs dans son corps. Peut-eĢ‚tre Forceville meĢ€nerait-il des miliciens pour piller leur camp (bien que pour lā€™instant, il nā€™y euĢ‚t gueĢ€re aĢ€ voler) ; peut-eĢ‚tre la pluie qui semblait ne pas vouloir sā€™arreĢ‚ter ferait-elle pourrir leurs reĢserves et meĢ‚me les graines deĢjaĢ€ semeĢes, les menant immanquablement aĢ€ la famine ?

Lā€™un des premiers-venus, Fabien, sā€™approcha bientoĢ‚t de lui apreĢ€s avoir soulageĢ sa vessie un peu plus loin. EĢtait-ce un homme doteĢ dā€™un indeĢfectible optimisme ou juste un inconscient ? Il parvenait aĢ€ voir du bien dans la situation qui attendait tous les membres du camp.

Ā« Au moins on est suĢ‚rs que plus personne voudra venir avant un long moment ; y a presque aucun village de notre coĢ‚teĢ de la centrale, et, de lā€™autre, plus personne osera sā€™approcher ! AĢ€ tous les coups, on est tranquilles pour quelques dizaines dā€™anneĢes !

ā€” Je ne suis pas suĢ‚r quā€™on survive jusque-laĢ€…

ā€” Ouais, cā€™est suĢ‚r que si on reste aĢ€ discuter jusquā€™aĢ€ midi, on a pas beaucoup de chances de sā€™en tirer ! Ā»

Et lā€™homme partit avec son mateĢriel de chasse. Guerman deĢcida de le suivre.

* * *

Les trois survivants aĢ€ la catastrophe ne se relevaient pas de leurs douleurs, bien au contraire. Ils perdirent leurs cheveux, fondirent. Ils vomissaient tout ce que lā€™on essayait de leur faire manger, comme si les radiations continuaient aĢ€ les emplir, jusquā€™aĢ€ en eĢtouffer.

Un soir, les habitants joyeux se rassembleĢ€rent sans en avoir eu lā€™intention et se mirent agreĢablement aĢ€ bavarder ; cā€™eĢtait apreĢ€s une journeĢe ouĢ€ tout dans la vie du camp leur avait donneĢ satisfaction ; leur corps eĢtait deĢtendu par une saine fatigue ; parce quā€™ils voyaient pour la premieĢ€re fois que leur survie dans ces bois devenait tout aĢ€ fait imaginable, leurs inquieĢtudes se relaĢ‚chaient. La tempeĢrature se maintenait pour la premieĢ€re fois aĢ€ une hauteur treĢ€s agreĢable apreĢ€s le coucher du soleil ; de lā€™inteĢrieur de leur maison, les malades les entendirent bavarder et rire. Karima put se hisser hors de sa couche et apparaiĢ‚tre au milieu des valides, qui se sentirent soudain bien coupables ; la mourante les rappelait aĢ€ lā€™irreĢsistible eĢgoiĢˆsme des valides. Debout, amaigrie et eĢcheveleĢe, elle fit une impression terrible. Avec seĢveĢriteĢ, Karima embrassa du regard tous les habitants preĢsents, sā€™arreĢ‚ta finalement sur Guerman, et dit :

Ā« Vous croyez vous en tirer parce que vous avez vu quelques graines germer, parce que vous jouez aux chasseurs ? Mais vous ne sentez pas la mort entrer par la bouche, par vos pores ? ArreĢ‚tez de remuer ainsi pour rien. Vous baĢ‚tissez des maisons solides mais bientoĢ‚t il nā€™y aura plus un eĢ‚tre vivant ici pour les habiter… Vous croyez reĢussir aĢ€ survivre, aĢ€ vous organiser avec vos pauvres lumieĢ€res ? Vous eĢ‚tes des ingrats, cā€™est graĢ‚ce aĢ€ lui que vous eĢ‚tes ici, ne lā€™oubliez pas, vous nā€™avez pas le droit de vous en sortir ! Vous nā€™avez pas le droit. Ā»

Guerman la saisit alors quā€™elle allait tomber, doucement, non sans ressentir cette leĢgeĢ€re reĢpulsion qui saisit le valide lorsquā€™il touche un malade. Elle tenta de le frapper en le traitant de traiĢ‚tre, dā€™usurpateur, mais il sentit aĢ€ peine ses poings sur sa poitrine. Il la recoucha et revint parmi les autres. Personne nā€™avait plus le cœur aĢ€ rire, aĢ€ se montrer confiant face aĢ€ lā€™avenir. Elle leur avait rappeleĢ quā€™on ne se deĢbarrassait pas si facilement de son passeĢ.

* * *

BientoĢ‚t, on ne parla plus de ceux de la ville, de ceux de la campagne, ni de premiers ou de derniers-venus. Rien ou presque nā€™avait eĢteĢ entrepris lorsque Guerman et ses proches avaient peĢneĢtreĢ dans le camp. Ils sā€™eĢtaient inteĢgreĢs treĢ€s toĢ‚t et veĢcurent les meĢ‚mes eĢpreuves que leurs preĢdeĢcesseurs en ce lieu. ApreĢ€s les semailles, et lorsque les habitants de la petite colonie purent commencer la construction de leurs premieĢ€res maisons, que lā€™on eĢrigea autour du grand conifeĢ€re, il fut deĢcideĢ que les anciens villageois et les anciens citadins ne devraient en aucun cas demeurer seĢpareĢs. La subdivision de lā€™Onde en quartiers nā€™eut donc pas pour origine une seĢparation de ces deux anciens groupes, laquelle aurait pu geĢneĢrer des conflits. La familiariteĢ grandit entre tous les pionniers le premier hiver quā€™ils durent endurer, puisque seules sept maisons avaient alors pu eĢ‚tre baĢ‚ties et que soixante personnes devaient y trouver refuge. Les beĢ‚tes permirent de suppleĢer aĢ€ la rareteĢ du gibier, meĢ‚me si lā€™on dut abattre les deux vaches et le taureau, quā€™il aurait eĢteĢ impossible de nourrir. On parvint aĢ€ conserver moutons et brebis, et la volaille augmenta consideĢrablement, les œufs permettant de se consoler de la quasi-absence de viande.

Le camp devint lentement un village, donnant aĢ€ ses habitants lā€™impression que leur communauteĢ progressait vers lā€™autonomie, et meĢ‚me vers un treĢ€s modeste confort. Les premiers maux apparurent, les maladies et les blessures, mais lā€™effet de ces tristes eĢveĢnements sur le moral des habitants les surprit, car ils eĢprouvaient dans ces circonstances comme une espeĢ€ce de libeĢration. Les futurs Ondins deĢcouvraient lā€™expeĢrience noble et harassante de la responsabiliteĢ ; dans cette foreĢ‚t, personne ne viendrait les prendre en charge. Leurs reĢussites comme leurs erreurs leur appartenaient.

Pendant quelques semaines apreĢ€s lā€™accident nucleĢaire, on voyait souvent un travailleur appeler soudain ses voisins au silence, suĢ‚r dā€™avoir entendu une autre explosion au loin. Tous regardaient par-dessus la cime des arbres, absorbeĢs par lā€™attente dā€™une preuve que lā€™autre monde existait encore, mais rien ne reĢsonnait. On se remettait aĢ€ la taĢ‚che. Lā€™ideĢe que le village en construction eĢtait peut-eĢ‚tre chaque jour exposeĢ aĢ€ des radiations aurait meĢ‚me fini par eĢchapper aĢ€ lā€™esprit des habitants trop occupeĢs aĢ€ prendre en main leur existence, si la deĢgeĢneĢrescence rapide des trois anciens citadins ayant assisteĢ aĢ€ lā€™accident nucleĢaire nā€™avait eĢteĢ chaque jour visible. Pester contre une eĢpideĢmie de grippe, personne nā€™y aurait songeĢ ici, malgreĢ le danger que cela repreĢsentait, mais ce rappel quotidien du fait quā€™on nā€™eĢchappait pas si aiseĢment aĢ€ la civilisation technologique et aĢ€ ses maux faisait secreĢ€tement rager toutes ces femmes et ces hommes qui avaient engageĢ un choix de vie courageux. Et ils craignaient de transmettre un peu du poison qui devait peĢneĢtrer en eux chaque jour aĢ€ leurs enfants aĢ€ naiĢ‚tre. Pour tout dire, malgreĢ les soins attentionneĢs quā€™on prodigua aux rescapeĢs de lā€™accident nucleĢaire, tout le monde fut soulageĢ de ne plus voir ces trois vivants et sinistres rappels du fait que le monde contemporain nā€™en avait pas tout aĢ€ fait fini avec eux.

Un matin de juillet, Guerman, toujours plus pensif et tourmenteĢ que ses voisins, alla marcher dans les champs qui entouraient deĢsormais le cercle des habitations. Ses angoisses lui laissaient quelques moments de reĢpit cependant, surtout dans les journeĢes ouĢ€ son corps eĢtait le plus solliciteĢ, ouĢ€ il eĢtait le moins seul aussi. Mais bien souvent, il peinait aĢ€ rester attentif aĢ€ ce qui lā€™entourait immeĢdiatement, malgreĢ la beauteĢ de la foreĢ‚t et la valeur de leurs reĢalisations.

Il pleuvait, comme souvent ces dernieĢ€res semaines. Peut-eĢ‚tre les hommes et leurs poisons, loin, laĢ€-bas, dans le monde quā€™ils avaient quitteĢ, avaient-ils deĢtraqueĢ le temps ? Il traversa la partie de leurs cultures ouĢ€ poussaient des pommes de terre. Il faisait encore sombre ; sortant enfin des reĢ‚veries funestes que sa nature inquieĢ€te lui suggeĢrait, il crut apercevoir quelque chose sur les feuilles de tous ces plants. Il se pencha. De larges taches noires sā€™eĢtendaient, semblant menacer comme autant de tumeurs leur vigueur. Les feuilles deĢjaĢ€, eĢtaient recroquevilleĢes. Il creusa la terre. Les pommes de terre, que lā€™on preĢvoyait de reĢcolter dans moins dā€™une semaine, eĢtaient aussi, jusque dans leur chair, gagneĢes par ce mal noir. Il traversa le champ de part en part, creusa, extirpa plusieurs tubercules. Ils eĢtaient tous bons aĢ€ jeter. Cā€™eĢtait une catastrophe pour la communauteĢ, qui comptait sur cette reĢcolte pour emplir des ventres plus ou moins affameĢs depuis que les reĢserves avaient eĢteĢ eĢpuiseĢes. Comment allait-il le leur annoncer ?

Guerman se releva. Il se deĢtourna de ce triste spectacle et regarda au loin, vers la foreĢ‚t qui aĢ€ cet instant semblait lui dire quā€™elle ne les voulait pas. Il eĢtait partageĢ sur leurs chances de reĢussite : il avait eu de belles surprises parfois quant aĢ€ la geĢneĢrositeĢ de ses voisins et aĢ€ leur esprit communautaire, mais il avait aussi assisteĢ aĢ€ de violentes disputes, aĢ€ la reĢsurgence dā€™instincts eĢgoiĢˆstes et avait aĢ€ chaque fois alors penseĢ aux impreĢcations de Karima, qui pesaient encore sur son esprit. Il allait falloir continuer aĢ€ se serrer la ceinture… Mais aĢ€ quoi servait-il quā€™il se preĢcipitaĢ‚t ? Les pommes de terre nā€™en seraient ni pires ni meilleures. Il alla un peu marcher dans la foreĢ‚t.




Source: Lundi.am