Juin 27, 2022
Par Lundi matin
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Que faire face à l’invasion de l’Ukraine de la part de l’armée russe ? Accepter et intensifier le “fait” qu’il y ait une guerre en Europe, en approuvant l’envoi d’armes à l’état ukrainien ? Faire la guerre nous aussi, bien que de loin, bien qu’encore immunisés par la mort ? Ne s’agit-il pas là, une fois encore, d’une « guerre juste » ? Nous nous sentons, en réalité, méfiants, devant la mobilisation – culturelle, politique, sociale, médiatique, économique – que décrètent les gouvernements occidentaux en défense du peuple ukrainien.

Comme Karl Liebknecht, nous pensons qu’aucun gouvernement ne mérite quelque crédit que ce soit (en matière de guerre ou autre), mais surtout que la vaste machine de propagande mise en mouvement par les élites occidentales indique, de manière très claire, que la guerre en cours n’est pas une guerre régionale – variante particulièrement fascinante de l’affrontement entre David et Goliath –, mais qu’elle est au contraire le théâtre d’un nouveau conflit beaucoup plus ample, entre l’OTAN et le bloc de l’est.

C’est évidemment déjà une très bonne raison pour ne pas prendre parti, pour se défiler devant la mobilisation en cours. Il ne s’agit pas de ne pas vouloir s’opposer à l’odieux impérialisme russe, ni de ne pas voir le nationalisme velu de l’Ukraine ; il s’agit plutôt d’affirmer, avec Liebknecht à nouveau, un vieux principe internationaliste : « l’ennemi principal est dans notre pays ». Le slogan qui parvint à réanimer l’opposition contre la guerre durant le premier conflit mondial est d’une brûlante actualité : si l’ennemi n’est pas de l’autre côté de la ligne de front, mais derrière nous, à notre tête, c’est-à-dire si le lieutenant Ottolenghi – Gianmaria Volonté dans Les hommes contre de Rosi – défendait une position juste, cela signifie qu’aujourd’hui, alors que nous vivons, depuis longtemps, à l’époque de la mondialisation, toute forme de défense des frontières de la patrie, toute guerre, toute “résistance”, interclassiste, sous le contrôle direct de pouvoirs nationaux et transnationaux, politiques et économiques, est absolument douteuse. Parce que cela impose les logiques de l’État national et oblige à une dynamique ami/ennemi, dans le cadre d’une opposition dedans/dehors qu’avec les migrants, les réfugiés, les sans patrie et la plèbe des slums du monde entier nous répudions.

Liebknecht, la Grande Guerre… Nombreux sont ceux qui soulignent les affinités entre ce vieil événement datant d’il y a plus de cent ans et la guerre d’aujourd’hui. Les images des tranchées, les impérities des commandants, le somnambulisme des politiques européens, les mensonges des intellectuels, le mépris pour la vie humaine légitimisent ce parallélisme. Mais de manière plus radicale, ces deux événements, malgré leur grande distance, posent la même question lancinante : comment finit une guerre moderne ? (Peut-elle se terminer ?)

Les poèmes épiques se concluent quand un héros, notre héros, réussit à vaincre le plus grand guerrier du camp ennemi. Dans une guerre de position qui gagne ? Quand ? Qu’est-ce que ça veut dire “gagner” ? La guerre nucléaire rend ces questions encore plus dramatiques, et abyssales. Comment sera combattue la prochaine guerre après l’affrontement nucléaire, se demandait Einstein ? Comment finirait, de fait, une guerre thermonucléaire ?

Voulons-nous l’imaginer finalement, comme nous y invitaient Günther Anders ou Kubrick ? Assis sur notre canapé, nous métabolisons l’idée de la possibilité d’une guerre mondiale. Apeurés, paralysés. Comme le rappellera encore Anders, plus l’efficacité des dispositifs techniques est énorme, plus celle des masses est faible. La guerre atomique marque, en ce sens, la fin de l’histoire, comme put le dire Maurice Blanchot.

Si nous ne voulons pas nous limiter à applaudir un des deux camps, en attendant la fin du monde, cette guerre d’hier, cette guerre d’aujourd’hui devraient inviter, avant toute chose, à une lutte sérieuse, raisonnée, contre la guerre en soi. À une répudiation de la guerre ; en termes plus concrets et politiques, à une désertion que nous ne craignons pas de définir comme pure  : un geste de retrait du monde, profond et politique.




Les guerres mobilisent des valeurs masculines. Aujourd’hui, peu de gens parlent du fait que la mobilisation en Ukraine regarde surtout les hommes (les hommes au front, célébrés pour leur héroïsme, leur patriotisme – au point d’arriver à des panégyriques déconcertants des soldats nazis, les plus cohérents dans la défense de la nation et de la terre –, tandis que les femmes sont autorisées à quitter le territoire national pour s’occuper des enfants et des personnes âgées). De même, en Russie, la propagande militaire et politique est entièrement consacrée à l’exaltation des valeurs et des idéaux de la virilité. Il devient alors indispensable, une fois encore, de se glisser dans la peau de Lysistrata et de formuler, à nouveau, un discours contre la guerre à partir de la pensée et des gestes de la différence, afin de donner à voir et de tenter de tronquer le lien entre la guerre, le système de production, la culture masculine de la force.

Il faut briser ces liens, en intervenant sur leur enchaînement, mais aussi sur chaque maillon de la chaîne. Virginia Woolf sous les bombes à Londres indique un chemin. Elle se demande – question décisive, déchirante, insupportable – s’il est encore possible de penser la paix tandis que des bombes tombent du ciel, tandis que nous sommes étendues, terrorisées, sur notre lit, un masque à gaz à portée de main. Que faire ? Si nous prenons parti pour “nos” garçons, paladins de la “liberté”, qui combattent sous ces cieux, nous faisons la même guerre que les ennemis de la liberté, nous sommes dans les « mêmes ténèbres », nous répétons ensemble le même mécanisme mental qui engendre la guerre : l’hitlérisme inconscient. Il faut, au contraire, démanteler les fondements du système patriarcal qui génère intrinsèquement violence et domination. « Le seul abri anti-aérien efficace » est de se défaire de la vénération pour les médailles et les récompenses, de la gloire militaire : lutter contre l’instinct de guerre, renoncer définitivement aux armes. C’est là le chemin de la pure désertion, celui que prennent Charlot e la gamine à la fin des Temps modernes, un chemin qui est beau parce que le jeune soldat qui jette par terre sa mitraillette et ses “horizons de gloire” ira alors vers des émotions créatives, se libérera de sa prison mentale et sortira à l’air libre, dans une fête, au cinéma, assis au bord d’une fenêtre pour discuter avec des amis et des amies (l’immense Tolstoï oppose lui aussi la paix, où les hommes suivent plus ou moins librement leurs désirs, leurs sentiments et leurs pensées, à la nécessité de la guerre, règne de l’esclavage). Ce chemin est aussi difficilement praticable, et ardu (combien de mois de prison a dû subir Rosa Luxemburg ?), presque impossible (quand un pays est envahi, il faut être lâche et répugnant pour ne pas se battre, dit une jeune fille à Ferdinand Bardamu). C’est un geste politique de refus absolu, un Non inconditionnel et douloureux à tout le monde auquel on croit appartenir (famille, terre, frontières, nation, État…), qui devient, parfois, aussi, un geste esthétique.

Stop !

Changeons de langue.

Pouvons-nous inventer un autre code visuel, linguistique, qui entrave l’actuelle exaltation-normalisation de la guerre ?

Da da da da. Dada !

Poutine déteste le Lénine de la prise du palais d’Hiver. Poutine déteste le Lénine penseur de l’autodétermination des peuples (en somme, n’oublions pas sa sinistre déclaration de guerre contre l’Ukraine, mais également contre le passé révolutionnaire de son pays). Poutine déteste le Lénine de Brest-Litovsk, celui qui cède presque entièrement l’Ukraine aux Allemands afin que la guerre se termine. Pain et paix : le programme simple de la Révolution d’Octobre.

Quelques années plus tard, les surréalistes et les membre de « Clarté », « Correspondance » et « Philosophies » écrivent un tract contre la guerre du Rif au Maroc, « La Révolution d’abord et toujours ! » (26 juillet 1925). L’armée française intervient pour soutenir l’Espagne, en difficulté face à la résistance des peuples du Rif. La France veut surtout garder le contrôle sur son protectorat marocain et éviter que se propage la rébellion des peuples colonisés. Des armes chimiques sont utilisées, tandis que l’aviation commence à se tailler un rôle décisif dans les stratégies militaires (commence alors la destruction par le haut des villes, des villages, de l’humanité). Face à l’émergence de figures sinistres comme celle de Francisco Franco, on peut dire que le tract surréaliste saisit le sens fondateur de cette guerre. Une fois terminé le terrible carnage européen, les scènes de guerre trouvent place ailleurs, cet ailleurs qui a été dominé et saccagé des décennies durant.

Les avant-gardes comprennent qu’il ne peut y avoir d’opposition à la guerre sans un refus de l’idée de « patrie » : « Plus encore que le patriotisme qui est une hystérie comme une autre, mais plus creuse et plus mortelle qu’une autre, ce qui nous répugne c’est l’idée de Patrie qui est vraiment le concept le plus bestial, le moins philosophique dans lequel on essaie de faire entrer notre esprit ». Elles affirment également que l’esclavage que la finance internationale fait peser sur les peuples « c’est une iniquité qu’aucun massacre ne parviendra à expier ».

Plus généralement, il devient indispensable de se battre contre toutes les « idées qui sont à la base de la civilisation européenne encore toute proche et même de toute civilisation basée sur les insupportables principes de nécessité et de devoir ». Les avant-gardes proposent un « détachement absolu », et même une « purification » de cette civilisation : « L’époque moderne a fait son temps. La stéréotypie des gestes, des actes, des mensonges de l’Europe a accompli le cycle du dégoût ».

Dans ce contexte, elles considèrent le Lénine de Brest-Litovsk comme un « exemple magnifique » : « Le magnifique exemple d’un désarmement immédiat, intégral et sans contre-partie qui a été donné au monde en 1917 par LÉNINE à Brest-Litovsk, désarmement dont la valeur révolutionnaire est infinie, nous ne croyons pas votre France capable de le suivre jamais ». La France, mais aussi l’Italie, l’Australie, les Usa, la Russie, la Chine, etc. : aucun état ne peut même pas concevoir une telle politique. Les révolutionnaires russes ont laissé aux Allemands et à leurs alliés tout ce qu’ils voulaient, tout leur monde, tout le monde qui plaît aux capitalistes, l’ancien monde qui a produit le désastre de la guerre : les terres d’Ukraine, les armes, surtout, toutes les armes.

Le désarmement. Les Bolchéviques semblent dire aux généraux allemands : prenez nos armes, ça ne nous intéresse plus. Ce désarmement exprime une manière d’être au monde, inédite, jamais vue. Les Bolchéviques décident, vraiment, de tout arrêter ; ils laissent la destruction aux Allemands.

C’est un véritable abandon du monde. Certains, malheureusement, l’oublierons par la suite ; les avant-gardes restent, en revanche, fidèles à cette leçon. L’enjeu, c’est précisément la désertion du monde : « Nous n’acceptons pas les lois de l’Économie ou de l’Échange, nous n’acceptons pas l’Esclavage du Travail, et dans un domaine encore plus large nous nous déclarons en insurrection contre l’Histoire ».

Nous proposons un numéro spécial de K Revue parce que nous pensons que cette insurrection contre l’Histoire s’impose plus que jamais. Pour sortir de la passivité à laquelle nous vouent les écrans, de la désolation de vies soumises à l’économie, pour combattre la guerre, pour échapper aux factions opposées, pour être, dignement, dans la fin du monde que nous vivons.

Combien de déserteurs russes et ukrainiens errent aujourd’hui à travers les campagnes et les bois ? Comme Dada, comme les Surréalistes, comme les poètes de la Beat Generation, nous voulons construire un projet collectif dont l’ambition serait de fabriquer des montages inédits entre les mots, les images, et ces corps en fuite.

Pierandrea Amato et Luca Salza

Revue K





Source: Lundi.am