Août 4, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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« Le vaccin H1N1 est un poison ! Â» Janvier 2010 : c’est en hurlant ces mots qu’un inconnu agrippe un animateur de tĂ©lĂ©vision et perturbe une Ă©mission en direct, afin de mĂ©diatiser Ă  destination du plus grand nombre ce qui, Ă  ses yeux, est une information de salut public[*]. Profitant d’une tribune qui ne lui Ă©tait pas offerte[1], il publicise une inquiĂ©tude et un engagement militant qui se sont mis en place depuis dĂ©jĂ  plusieurs semaines, autour de la campagne de vaccination lancĂ©e par le gouvernement français contre le virus de la grippe A. Il en donne cependant la version « conspirationniste Â», qui y voit un empoisonnement massif de la population par un État criminel aux ordres des laboratoires pharmaceutiques. En parallĂšle, le flux des informations rapporte rĂ©guliĂšrement le « basculement Â» d’une personnalitĂ© dans cette mĂȘme pensĂ©e conspirationniste Ă  propos des attentats du 11 septembre 2001. DerniĂšre concernĂ©e, l’actrice française Marion Cotillard qui Ă  la question de savoir si elle est paranoĂŻaque rĂ©pond : « Pas parano, non. Non, c’est pas parano. Parce je pense qu’on nous ment sur Ă©normĂ©ment de choses : Coluche, le 11-Septembre. On peut voir sur Internet tous les films sur la thĂ©orie du complot c’est passionnant. C’est mĂȘme addictif, Ă  un moment. (
) Â». Sur le cas particulier du 11-Septembre, elle poursuit : « Il y a une tour
 je crois que c’est en Espagne
 qui a brĂ»lĂ© pendant 24 heures. Elle ne s’est jamais effondrĂ©e
 Aucune de ces tours ne s’effondre
 Et là
 en quelques minutes, le truc s’effondre. Et puis, aprĂšs, on peut en parler longuement parce c’était bourrĂ© d’or les tours du 11-Septembre, et puis c’était un gouffre Ă  thunes parce ce que ça a Ă©tĂ© terminĂ©, il me semble, en 73 et pour recĂąbler tout ça, pour mettre Ă  l’heure de toute la technologie et tout, c’était beaucoup plus cher de faire les travaux que de les dĂ©truire
 Â»[2] (Charles, 2008). De mĂȘme, l’acteur dĂ©mocrate Martin Sheen, connu pour avoir pendant sept ans jouĂ© le prĂ©sident des États-Unis dans la sĂ©rie À la Maison Blanche (The West Wing), dĂ©clarait en 2007 : « Jusqu’à l’annĂ©e derniĂšre, j’étais trĂšs suspicieux, je ne voulais pas croire que mon gouvernement Ă©tait impliquĂ© dans un tel Ă©vĂ©nement, je ne pourrais pas vivre dans un pays dont je pense qu’il a fait une chose pareille ; ce serait la trahison finale. Quoi qu’il en soit, il y a eu tellement de rĂ©vĂ©lations que dĂ©sormais j’ai des doutes, et notamment Ă  propos de l’Immeuble 7 [immeuble adjacent aux Tours Jumelles et qui s’est effondrĂ© dans la foulĂ©e]. Comment ont-ils construit un immeuble qui ait pu s’effondrer aussi vite[3] ? Â»

Le conspirationnisme concerne Ă©galement les hommes politiques. En France par exemple, Jean-Marie Le Pen a indiquĂ© avoir des doutes sur le fait qu’un avion ait heurtĂ© le Pentagone, puisque selon lui aucun siĂšge et aucun moteur n’auraient Ă©tĂ© retrouvĂ©s aux alentours du bĂątiment (Vigogne, 2008). Christine Boutin, ministre du Logement, disait en 2007 ne pas croire Ă  la thĂšse officielle sur le 11-Septembre. À la question de savoir si Bush Ă©tait derriĂšre les attentats, elle rĂ©pondait : « Je pense que c’est possible. Et je le pense d’autant plus que je sais que les sites qui parlent de ces problĂšmes sont des sites qui ont le plus (fort) taux de visite. Moi qui suis trĂšs sensibilisĂ©e au problĂšme des nouvelles techniques de l’information et de la communication, je me dis que cette expression de la masse, et du peuple, ne peut pas ĂȘtre sans aucune vĂ©ritĂ© Â» (RichĂ©, 2007).

De mĂȘme, des craintes contrastĂ©es par rapport au vaccin H1N1 ont touchĂ© une partie du personnel mĂ©dical, qu’on aurait pu croire Ă©pargnĂ© par ces discours, et attachĂ© sans rĂ©serve Ă  la pratique historique de la vaccination. Au sein de cet univers professionnel, le discours (autorisĂ©) des infirmiĂšres refusant d’ĂȘtre vaccinĂ©es s’est ainsi dĂ©ployĂ© sur un spectre allant de l’idĂ©e que le vaccin pouvait avoir des effets nocifs, au relais explicite de la version conspirationniste Ă  son sujet. Par ailleurs, diverses mises en garde anonymes contre ce vaccin ont circulĂ© abondamment sur Internet, et il sera intĂ©ressant de s’attarder sur l’une d’entre elles — une sĂ©rie de trente-deux diapositives dĂ©nonçant la volontĂ© de puissance de l’OMS â€”, Ă  la fois comme voie d’entrĂ©e vers le cas particulier des discours conspirationnistes ayant accompagnĂ© la campagne de vaccination contre le virus de la grippe A, et comme illustration des formes gĂ©nĂ©rales que prennent ces discours. Sachant que cette campagne de vaccination, comme les attentats du 11-Septembre, ont permis Ă  des « professionnels du conspirationnisme Â» de se (re)mobiliser dans leurs secteurs professionnels et au sein de rĂ©seaux activistes plus vastes.

Questionnement, mĂ©fiance, doute systĂ©matique, critique, adhĂ©sion puis diffusion d’énoncĂ©s conspirationnistes, cette gradation a son importance. Car quoiqu’encore peu dĂ©veloppĂ©e en France, l’analyse du phĂ©nomĂšne conspirationniste a dĂ©jĂ  ses adversaires, qui estiment que la catĂ©gorie serait trop extensive et fonctionnerait comme un label dĂ©lĂ©gitimant, qui comprendrait tous ceux qui ont fait profession de critiquer par exemple les inclinations nĂ©o-libĂ©rales des mĂ©dias (Maler, 2010). Il y a loin pourtant d’une sociologie critique de la domination Ă  la dĂ©nonciation des manoeuvres occultes mondialisĂ©es de quelques conjurĂ©s ; mĂȘme si la croyance en l’existence d’« arriĂšre-mondes Â» que la sociologie serait chargĂ©e de dĂ©voiler contre des apparences trompeuses, conduit parfois Ă  l’adoption d’une phrasĂ©ologie conspirationniste (Heinich, 2009 : 32). On peut plutĂŽt identifier la posture conspirationniste, quand son discours postule que le cours de l’histoire et les Ă©vĂ©nements marquants qui la jalonnent sont provoquĂ©s uniformĂ©ment par l’action secrĂšte d’un petit groupe d’hommes dĂ©sireux de voir la rĂ©alisation d’un projet de contrĂŽle et de domination des populations. Ce discours possĂšde une dimension apocalyptique, au sens Ă©tymologique du mot, c’est-Ă -dire une ambition de « rĂ©vĂ©lation Â» du complot, mais aussi au sens eschatologique, oĂč l’ambition d’une lutte Ă  mort contre les conspirateurs fonde le passage Ă  l’action. Le conspirationnisme apparaĂźt comme une forme de Providence sĂ©cularisĂ©e, qui repose sur l’idĂ©e du primat absolu de l’intentionnalisme dans la complexitĂ© du rĂ©el, et dont la rhĂ©torique entend convaincre par des modes de dĂ©duction d’inspiration scientifique. Pour ce qui nous intĂ©resse, c’est surtout un discours politique.

MĂȘme s’il reste difficile de mesurer le degrĂ© de pĂ©nĂ©tration sociale des thĂšses conspirationnistes, elles n’ont visiblement pas Ă©pargnĂ©, sous une forme abĂątardie et plus ou moins maĂźtrisĂ©e, la sphĂšre des Ă©lites, qu’il s’agisse d’élites du spectacle, politiques, ou mĂ©dicales. Et sur d’innombrables forums — pas seulement ceux des sites spĂ©cialisĂ©s sur les thĂ©ories du complot â€”, les soutiens aux thĂšses conspirationnistes s’affichent ouvertement, cherchant la conviction, maniant la dĂ©nonciation, et s’appuyant dĂ©sormais sur une abondante littĂ©rature et de multiples prises de position de sympathisants. ParallĂšlement, plusieurs contre-offensives sont apparues sur Internet afin de disqualifier les visions conspirationnistes, en fournissant des armes thĂ©oriques (Observatoire du conspirationnisme[4]), ou en produisant des enquĂȘtes journalistiques qui dĂ©montent point par point les perspectives relatives aux thĂ©ories du complot (Conspiracywatch, 2009-2010 ; Hoaxbuster, 2009 ; Rue89, 2009). Le fait que le terme mĂȘme de « conspirationnisme Â» puisse ĂȘtre dĂ©noncĂ© comme Ă©tiquette, dans des controverses propres au champ intellectuel et scientifique, comme peuvent d’ailleurs l’ĂȘtre les mots « rumeur Â» ou « propagande Â» (TaĂŻeb, 2006, 2010), ne doit pas dispenser de l’analyse propre de son objet. Mais gĂ©nĂ©ralement, la polĂ©mique entre partisans et adversaires des visions complotistes des Ă©vĂ©nements prend la forme d’un affrontement entre la « vĂ©ritĂ© cachĂ©e Â» rĂ©vĂ©lĂ©e par les complotistes et la « vĂ©ritĂ© visible Â» de la thĂšse officielle ; de la vĂ©ritĂ© contre la faussetĂ© donc, chacun accusant l’autre d’ĂȘtre dans l’erreur. Dans le cas du 11-Septembre, ces positions irrĂ©ductibles ont mĂȘme fait l’objet de qualifications dĂ©diĂ©es, en anglais, permettant notamment de ne plus s’articuler en regard de l’étiquette conspirationniste : les opposants Ă  la version « officielle Â» de l’effondrement des tours jumelles se dĂ©signent comme truthers, tandis que leurs adversaires entendent jouer le rĂŽle de debunkers, de dĂ©mystificateurs ou, pour utiliser un terme que l’on retrouvera, de « dĂ©senchanteurs Â».

Il ne s’agit cependant pas dans cet article de reprendre les arguments Ă©changĂ©s entre partisans et adversaires du complot, ni d’interroger les phĂ©nomĂšnes de croyances qui les sous-tendent, mais plutĂŽt de penser le recours Ă  la rhĂ©torique conspirationniste comme phĂ©nomĂšne susceptible d’une analyse historique et politique (Birnbaum, 1979 ; Corbin, 1995)[5]. En effet, quel que soit son support ou son objet, le conspirationnisme est un moyen de produire des connaissances, et le mode d’expression d’une prĂ©fĂ©rence politique, une maniĂšre de porter un regard sur le champ politique local ou international, et parfois une maniĂšre d’y participer directement ou de tenter de peser sur lui. Le recours Ă  cette rhĂ©torique particuliĂšre obĂ©it Ă  une logique de « politisation conspirationniste Â», et l’ambition ici est de la comprendre, comme de saisir les objectifs politiques de ses propagateurs, en travaillant sa rhĂ©torique gĂ©nĂ©rale, vue dans le cas particulier de la dĂ©nonciation d’un complot autour du vaccin H1N1. Ensuite d’étudier ses conditions historiques d’émergence et la façon dont les sciences humaines ont pu l’aborder. Et enfin de s’arrĂȘter sur les acteurs et discours Ă  l’origine de cette politisation.

La rhétorique conspirationniste

Le discours conspirationniste ne se dĂ©signe pas nĂ©cessairement comme « conspirationniste Â», mĂȘme s’il dĂ©veloppe un argument du complot, parce que le conspirationnisme est socialement et mĂ©diatiquement dĂ©lĂ©gitimĂ© (Campion-Vincent, 2005 : 13). Il rĂ©siste donc Ă  cette labellisation exogĂšne jugĂ©e infamante, se prĂ©sentant plutĂŽt comme l’analyse politique d’une situation donnĂ©e, le plus souvent sous la forme d’une dĂ©nonciation vĂ©hĂ©mente d’une « conspiration Â», et comme l’auxiliaire d’un peuple auquel il rĂ©vĂšle ce qui lui est cachĂ©. Le dĂ©calage sĂ©mantique entre la catĂ©gorie analytique et la catĂ©gorie pratique est ici extrĂȘme, puisque le conspirationnisme se prĂ©sente en fait comme un anticonspirationnisme.

Le conspirationnisme ne se donne pas non plus comme un discours prĂ©logique ou irrationnel. Au contraire, il a importĂ© et adaptĂ© le discours de la raison et de la science, essayant de produire une contre-expertise sur des enjeux publics, ou tĂąchant de susciter des controverses sur ses sujets de prĂ©dilection. Donc, le conspirationnisme se veut un discours qui entend dĂ©montrer et convaincre. Il repose en apparence sur des observations du rĂ©el, sur des hypothĂšses, et sur des rĂ©sultats. Comme le note Émile Poulat, « l’imaginaire peut dĂ©raisonner, mais il raisonne toujours abondamment, avec un souci inlassable de preuves, de citations et d’arguments Â» (Poulat, 1992 : 10). DĂšs lors, oĂč sont les failles de ce discours, comment l’identifier, et pourquoi qualifier un tel discours de conspirationniste ? La rĂ©ponse Ă  ces questions se fera Ă  la fois d’un point de vue gĂ©nĂ©ral, et en s’appuyant sur le document Ă©voquĂ© en introduction : une sĂ©rie anonyme de diapositives ayant circulĂ© sur Internet concomitamment Ă  la campagne de vaccination, sous le titre « Le vaccin de la conspiration Â», et qui dĂ©ploie une rhĂ©torique conspirationniste archĂ©typale[6].

Nier la complexité du réel

PremiĂšrement, le conspirationnisme nie la complexitĂ© du rĂ©el, dont il va proposer une explication univoque et monocausale. Il ne s’embarrasse pas de contre-exemples, et donne Ă  une mĂȘme cause — l’action d’un groupe d’individus — des effets variĂ©s et une puissance capable d’aller contre la volontĂ© des acteurs du monde social. Philippe Corcuff, analysant la tendance au complotisme des travaux sur la propagande de Chomsky, Ă©voque Ă  ce propos « un certain recul thĂ©orique des discours critiques Â», qui substituent l’intentionnalisme d’élites Ă©conomiques et mĂ©diatiques Ă  une perspective sociologique accordant toute leur place aux rapports de force entre et au sein des champs sociaux (Corcuff, 2006). Dans le cas du diaporama « Le vaccin de la conspiration Â», c’est l’Organisation mondiale de la santĂ© qui tient le rĂŽle du conspirateur principal — le mot « mondiale Â» pesant ici de tout son poids â€”, alliĂ©e aux laboratoires pharmaceutiques, car, affirme le texte, « l’OMS dispose de l’autoritĂ© d’obliger tout le monde dans les 194 pays Ă  se faire vacciner de force en automne, d’imposer des quarantaines et de limiter les voyages Â». Alors mĂȘme qu’en 2004, autour de la possible pandĂ©mie de grippe aviaire, c’était l’OMS qui alertait les gouvernements, sous la forme d’une « prophĂ©tie de malheur officielle Â» caractĂ©ristique (Chateauraynaud, 2008 : 2), c’est elle dĂ©sormais qui est dĂ©noncĂ©e comme actrice d’un autre malheur, et fait l’objet d’une prophĂ©tie de destruction mondiale de l’humanitĂ© de type conspirationniste.

Le discours conspirationniste s’apparente-t-il pour autant Ă  de la manipulation ? La rĂ©ponse Ă  cette interrogation ne peut qu’ĂȘtre nuancĂ©e, au sens oĂč les conspirationnistes croient rĂ©ellement Ă  l’existence du complot qu’ils dĂ©noncent. Ce n’est pas qu’ils tirent des conclusions fausses, mais ils font reposer les Ă©lĂ©ments factuels retenus sur des prĂ©misses erronĂ©es. Ce mĂ©lange du « vrai Â» et du « faux Â» est en soi une forme de manipulation du rĂ©el. Mais il s’agit moins ici de manipuler pour tromper que de manipuler pour convaincre. Car leur certitude, que les citoyens sont toujours-dĂ©jĂ  manipulĂ©s, conduit les conspirationnistes Ă  afficher leur rĂ©pugnance pour toute utilisation de techniques manipulatoires. Pour autant, comme le rappelle Philippe Breton, il y a manipulation quand « la raison qui est donnĂ©e pour adhĂ©rer au message n’a rien Ă  voir avec le contenu du message lui-mĂȘme Â» (Breton, 2002 : 80). Si le faible Ă©cart entre le fond du message diffusĂ© et l’ambition premiĂšre de ses diffuseurs peut laisser penser que toute manipulation est absente du discours complotiste, parce que l’adhĂ©sion au principe du complot structure le propos mĂȘme du message, il serait hasardeux de s’en tenir Ă  la « raison Â» d’adhĂ©sion la plus manifeste. Car le discours conspirationniste n’est qu’un Ă©lĂ©ment d’une idĂ©ologie politique plus vaste, et ne s’y rĂ©duit pas. C’est cette idĂ©ologie politique plus globale qui est la « raison Â» premiĂšre du discours, comme vecteur et comme mĂ©dium au-delĂ  de son message propre. La manipulation apparaĂźt quand la raison donnĂ©e Ă  l’utilisation du mĂ©dium s’écarte du contenu du message en circulation. L’ambition du conspirationnisme demeure tout de mĂȘme que le rĂ©cepteur du message y adhĂšre en vertu du seul contenu du message et de la rĂ©vĂ©lation qu’il propose. C’est-Ă -dire qu’il s’arrĂȘte au message sans questionner le mĂ©dium. Par cette toute-puissance du message, le conspirationnisme ne vise pas Ă  dĂ©sinformer, mais Ă  faire adhĂ©rer.

Établir des corrĂ©lations factices

DeuxiĂšmement, le conspirationnisme fonctionne par la corrĂ©lation factice de faits ou de discours autonomes. Le conspirationnisme peut ainsi s’appuyer sur des propos divergents qui dĂ©montrent que la rĂ©alitĂ© est camouflĂ©e par les comploteurs. Ça a Ă©tĂ© le cas le 11-Septembre avec l’avion qui s’est Ă©crasĂ© sur le Pentagone, oĂč des tĂ©moignages ont divergĂ© sur la taille ou le bruit fait par l’avion, gĂ©nĂ©rant immĂ©diatement des thĂ©ories qui concluaient que la « version officielle Â» Ă©tait fausse et qu’« on Â» voulait nous cacher quelque chose.

Parfois mĂȘme, un seul fait prĂ©tendu ou un seul discours suffit pour accrĂ©diter le complot. En 1922, le ministre allemand des Affaires Ă©trangĂšres, Walter Rathenau, est assassinĂ© par des nationalistes d’extrĂȘme droite qui considĂ©raient qu’il Ă©tait l’un des « sages de Sion Â», car il paraissait en connaĂźtre le nombre. En effet, dans l’une de ses dĂ©clarations, Rathenau avait parlĂ© mĂ©taphoriquement de « 300 personnes Â» guidant les destinĂ©es de l’Europe (Taguieff, 2005 : 185).

À l’inverse, et le plus souvent, on peut relier entre eux une sĂ©rie de faits dont la convergence jusque-lĂ  inaperçue dĂ©voile le complot. Faits rĂ©els, invĂ©rifiables, ou faux, mis en rĂ©cit accusatoire, et qui font preuve. Le texte du « Vaccin de la conspiration Â» prĂ©tend ainsi que « l’OMS a fourni le virus de la grippe aviaire vivant Ă  la filiale de Baxter en Autriche Â», qu’ensuite « ce virus a Ă©tĂ© utilisĂ© par Baxter pour fabriquer 72 kilos de matĂ©riel vaccinal en fĂ©vrier Â», et qu’enfin « Baxter a ensuite envoyĂ© ce matĂ©riel Ă  16 laboratoires dans quatre pays sous un faux Ă©tiquetage, dĂ©signant les produits contaminĂ©s comme du matĂ©riel vaccinal, dĂ©clenchant presque de cette façon une pandĂ©mie mondiale Â». À elle seule, cette simple incrimination d’un laboratoire — d’autant plus facile Ă  faire que le texte Ă©tant sans auteur, il ne saurait y avoir de poursuite judiciaire contre sa source â€”, entre dans le cadre des controverses scientifiques ou Ă©conomiques propres au rĂ©gime pluraliste. Mais le saut qualitatif qu’opĂšre le discours conspirationniste est visible dans l’alliance — financiĂšre et surtout criminelle — qu’il prĂ©tend dĂ©voiler entre l’OMS et ce laboratoire pharmaceutique. Plus explicite, la dĂ©nonciation poursuit : « L’OMS, une agence des Nations Unies, semble jouer un rĂŽle clĂ© dans la coordination des activitĂ©s des laboratoires, des compagnies pharmaceutiques et des gouvernements, dans l’accomplissement de l’objectif de rĂ©duction de la population et la prise de contrĂŽle politique et Ă©conomique de l’AmĂ©rique du Nord et de l’Europe. Â» En effet, « dans de (sic) cadre des plans pandĂ©miques spĂ©ciaux dĂ©crĂ©tĂ©s dans le monde entier, en particulier aux États-Unis en 2005, en cas d’urgence pandĂ©mique, les gouvernements nationaux doivent ĂȘtre dissous et remplacĂ©s par des comitĂ©s de crise Â». Cette fois, tout est dit, l’ambition de contrĂŽle mondial, et de substitution des gouvernements lĂ©gitimes par l’OMS est dĂ©voilĂ©e. Si dans la suite du tract Ă©lectronique sont Ă©galement incriminĂ©es l’ONU et l’UE, c’est sur l’OMS et sa prĂ©sidente, Margaret Chan, dont une photo peu avantageuse est d’ailleurs prĂ©sentĂ©e, que se focalise le propos. Et au sein mĂȘme de l’OMS sur un petit groupe agissant baptisĂ© groupe « d’élite Â», qui la financerait et contrĂŽlerait Ă©galement les principaux mĂ©dias. Nulle critique des « dominants Â» ici, sinon imaginaires, et la thĂšse d’un complot qu’on pourrait qualifier de « mĂ©dico-industriel Â» suit le schĂ©ma classique de la rĂ©vĂ©lation du groupe de conjurĂ©s ou d’initiĂ©s qui, en derniĂšre instance, pĂšse sur les destinĂ©es humaines.

De mĂȘme, il est possible de relier entre elles des dĂ©clarations convergentes pour indiquer que les locuteurs participent d’un mĂȘme complot, et se trahissent en tenant un discours commun. Ce type de corrĂ©lations est visible dans certains travaux sur la propagande. À rebours d’une dĂ©marche sociologique qui attribuerait la tenue de propos identiques Ă  l’appartenance des Ă©nonciateurs Ă  un mĂȘme groupe social ou politique, Ă  une socialisation identique, ou Ă  une conviction identique, ces travaux considĂšrent que l’émergence d’un positionnement mĂ©diatique jugĂ© dominant est la marque d’une main invisible, ou d’une connivence entre politiques et journalistes, qui imposerait une vision conforme Ă  des intĂ©rĂȘts supĂ©rieurs, au dĂ©triment d’une information fiable. La contagion des idĂ©es irait donc ici du gouvernement vers des journalistes formellement libres, dont la fidĂ©litĂ© au positionnement du pouvoir n’a pu ĂȘtre implantĂ©e dans leur esprit que par une action extĂ©rieure concertĂ©e[7]. La prĂ©somption d’un pouvoir occulte capable de contrĂŽler la production politique et mĂ©diatique d’une sociĂ©tĂ© fournit une analyse intentionnaliste, mĂ©caniciste, et complotiste, qui repose sur la vision d’une sociĂ©tĂ© homogĂšne qui ne serait traversĂ©e ni par des contradictions internes, ni par des rĂ©sistances Ă  la rĂ©ception des messages mĂ©diatiques ou politiques.

Le conspirationnisme projette donc un monde social fantasmatique oĂč les groupes humains ne sont pas autonomes dans leur pensĂ©e, mais manipulĂ©s et rĂ©gis par des puissances extĂ©rieures. Il apparaĂźt ici comme une mode de reconduction sĂ©cularisĂ©e de l’idĂ©ologie de la dĂ©possession des actions humaines par une instance supĂ©rieure, semblable Ă  celle qu’ont vĂ©hiculĂ©e historiquement les Églises[8].

Éliminer des vĂ©ritĂ©s irrĂ©ductibles Ă  la thĂ©orie

TroisiĂšmement, le conspirationnisme fonctionne Ă  l’élimination de vĂ©ritĂ©s irrĂ©ductibles Ă  la thĂ©orie. C’est-Ă -dire que le conspirationnisme est impermĂ©able Ă  la contre-dĂ©monstration, et ne retient que ce qui va dans le sens de la prĂ©sence du complot. De ce point de vue, le complotisme est virtuellement inarrĂȘtable. Par exemple, l’administration de la preuve philologique que Les Protocoles des sages de Sion sont apocryphes n’atteint pas leurs zĂ©lateurs. L’argument de ceux qui rĂ©sistent Ă©tant que ce sont peut-ĂȘtre des faux matĂ©riellement, mais qu’ils sont authentiques selon l’esprit (Taguieff, 2005 : 62-63) ; ou bien que l’on peut Ă©liminer les Protocoles comme texte, mais qu’il y a bien un complot juif mondial visible Ă  l’oeuvre quotidiennement ; ou bien encore que si les Protocoles ne dĂ©crivent pas l’actualitĂ©, ils sont une prophĂ©tie[9]. Ce qui compte, c’est la « ThĂ©orie Â», peu importent les quelques points marginaux qui ne la rejoignent pas tout Ă  fait. Sourd Ă  la rĂ©futabilitĂ© comme Ă  la falsifiabilitĂ© — Ă  propos des rumeurs, Jean-NoĂ«l Kapferer se demandait d’ailleurs comment il serait possible de soumettre Ă  un test empirique des rĂ©cits impliquant le diable (Kapferer, 1995 : 290) â€”, le discours complotiste entend se prĂ©munir contre tout dĂ©montage, au nom de l’importance de la cause qu’il dĂ©fend, ou de la mise en garde qu’il opĂšre. À la limite, l’absence de faits tangibles, comme la mise Ă  l’épreuve du corpus sur lequel se fonde la thĂ©orie du complot, ne parvient pas Ă  empĂȘcher la diffusion du message complotiste ; car c’est bien lui, et l’idĂ©ologie qu’il promeut, qui sont premiers[10].

Établir une structure mythique de l’histoire

QuatriĂšmement, le conspirationnisme s’appuie sur l’établissement d’une structure mythique de l’histoire. Les thĂ©ories du complot reposent en effet sur une vision du dĂ©roulement historique selon laquelle le complot est le moteur de l’histoire, et les actions humaines n’y sont jamais accidentelles. Tout ce qui arrive est perçu comme l’effet d’actions intentionnelles. Tout est prĂ©vu, tout a Ă©tĂ© prĂ©vu par des agents, et tout obĂ©it Ă  un immense plan cachĂ©. Et si tout obĂ©it Ă  un destin programmĂ©, il ne sert Ă  rien d’agir car on ne peut aller contre ce plan. On retrouve lĂ  encore la dĂ©possession des actions humaines au profit d’une transcendance ou d’un groupe dominant. Selon Taguieff, en effaçant l’imprĂ©visibilitĂ© de l’histoire, le dogme du complot « fournit Ă  bon compte le sentiment de pouvoir maĂźtriser le prĂ©sent, prĂ©voir l’avenir et dĂ©jouer les piĂšges du futur, sur la base d’une connaissance supposĂ©e des causes profondes de la marche du monde Â» (Taguieff, 2005 : 84). À cet Ă©gard, le conspirationnisme est un historicisme au sens de Popper, puisqu’il accorde Ă  une nouvelle Providence sĂ©cularisĂ©e la capacitĂ© de peser sur les destinĂ©es du monde. Selon Popper, la thĂšse du complot repose sur l’idĂ©e que pour expliquer un phĂ©nomĂšne social, il faut dĂ©couvrir ceux qui ont intĂ©rĂȘt Ă  ce qu’il se produise. Partir de la fin, en quelque sorte, pour dĂ©couvrir mĂ©caniquement une intention Ă  l’action qui a produit l’effet observĂ©, mĂȘme si l’acteur Ă  l’origine de l’action a agi sans intention particuliĂšre. S’il tire des bĂ©nĂ©fices de l’effet, alors c’est qu’il en est bien Ă  l’origine ; mĂȘme si une pluralitĂ© d’acteurs ont pu agir au mĂȘme moment que lui. Dans le cas de la pensĂ©e de Marx, par exemple, non seulement son matĂ©rialisme historique est un historicisme, mais surtout l’idĂ©e que le monde social a pris la forme que la classe dominante a voulu lui donner, fait abstraction de l’indĂ©termination du social, et le rĂ©duit Ă  une Ă©preuve de force entre groupes opposĂ©s. Popper indique que le conspirationnisme est une forme de superstition ou de croyance religieuse sĂ©cularisĂ©e, dont l’historicisme n’est qu’une modalitĂ© (Popper, 1979 : 67-68).

Ce faisant, le complot est un « rĂ©enchantement dĂ©senchantant Â» du monde, qui produit deux effets contradictoires. D’un cĂŽtĂ©, il rĂ©enchante sur le mode de la rĂ©vĂ©lation. MalgrĂ© la publicitĂ© des actions politiques en dĂ©mocratie, ou Ă  cause d’elle, voire l’impĂ©ratif de transparence, le besoin reste fort d’accĂ©der Ă  une supposĂ©e rĂ©alitĂ© cachĂ©e. La mĂ©canique narrative complotiste repose sur le renversement de l’ordre des choses pour lui substituer un ordre plus conforme aux soupçons que peut nourrir le groupe. Le recours au complot affirme que le monde n’est pas tel qu’il se donne visiblement, mĂȘme si cette affirmation peut ĂȘtre inquiĂ©tante. Les esprits s’apaisent Ă  la rĂ©vĂ©lation du complot (« tout devient clair Â»), mais ils peuvent aussi s’exalter, car ils croient pouvoir mettre fin au complot par l’action. D’un autre cĂŽtĂ©, ce rĂ©enchantement est en mĂȘme temps dĂ©senchantement : mĂȘme si on peut dĂ©couvrir le plan, la puissance de l’ennemi rend fataliste et pessimiste quant Ă  toute capacitĂ© d’action humaine ; la dĂ©possession et la rĂ©ification des acteurs apparaissant totales et irrĂ©mĂ©diables.

Identifier les signes du complot

Enfin, le conspirationnisme repose sur une surinterprĂ©tation de faits perçus comme autant de signes. Pour les thĂ©oriciens du complot, tous les faits sont des signes qui peuvent dĂ©voiler le complot, si l’on parvient Ă  les dĂ©crypter correctement et Ă  ne pas s’arrĂȘter Ă  leur apparence. DĂšs lors, tout est rĂ©interprĂ©tĂ© dans le sens du complot : une dĂ©claration politique, un geste, un symbole (triangles maçons, Ă©toiles, etc.), ou bien simplement des faits, comme le nombre de doses de vaccin H1N1 commandĂ©es par les autoritĂ©s sanitaires françaises (plus de 90 millions) qui paraĂźt suspect parce que trop massif, ou leur insistance Ă  ce que toute la population soit vaccinĂ©e. Dans « Le vaccin de la conspiration Â», et Ă  dĂ©faut de preuves, quelques « signes Â» anecdotiques sont distillĂ©s savamment pour accroĂźtre l’étrangetĂ© de la situation. Sans craindre de se contredire d’ailleurs, puisque le texte affirme une premiĂšre fois que le choix de rebaptiser « grippe A Â» la grippe d’abord dĂ©nommĂ©e « porcine Â» a Ă©tĂ© opĂ©rĂ© par l’OMS « dans une tactique de reconnaissance de son origine artificielle Â» (l’organisation se trahissant, donc), puis une seconde fois (dans une partie visiblement ajoutĂ©e pour un public français) que ce choix a Ă©tĂ© fait « afin de ne pas froisser les producteurs de porcs Â».

Dans tous les cas, la matĂ©rialitĂ© observable des signes prouve la matĂ©rialitĂ© inobservable du complot. Si le complot n’est pas visible directement, sa puissance et son Ă©chelle font qu’il ne peut rester absolument secret, et qu’il se manifeste sous des formes qu’il faut repĂ©rer. L’observation des signes, la transformation de dĂ©tails en rĂ©vĂ©lateurs deviennent alors le moyen non seulement de voir le complot, mais aussi de devenir initiĂ©. Il faut « savoir Â» trouver puis dĂ©coder des signes qui n’apparaĂźtront pas aux yeux des profanes. Et cette capacitĂ© permet de diffuser des informations inĂ©dites et donc de bĂ©nĂ©ficier d’une plus-value journalistique sur le marchĂ© de l’information[11]. Le groupe des initiĂ©s vient alors se superposer au groupe des comploteurs, conduisant Ă  un conflit permanent entre ceux qui veulent Ă©venter le complot et ceux qui veulent le cacher. Ici, le mythe conspirationniste radicalisĂ© constitue une machine Ă  fabriquer des ennemis absolus, vouĂ©s Ă  ĂȘtre dĂ©truits, afin que l’histoire puisse reprendre son cours normal. C’est lĂ  que l’imaginaire du complot prend toute sa dimension politique, car, en dĂ©signant un ennemi, il procĂšde Ă  l’intĂ©gration du groupe des initiĂ©s, durcit une opposition eux/nous, et surtout incite Ă  la mobilisation contre le groupe ennemi. Comme le note encore Taguieff, le mythe conspirationniste « fonctionne comme une incitation efficace Ă  la mobilisation et un puissant mode de lĂ©gitimation ou de rationalisation de l’action, aussi criminelle soit-elle Â» (Taguieff, 2006 : 9). C’est aussi lĂ  que se rĂ©vĂšle sa nature apocalyptique, car la lutte entre les conjurĂ©s, qui entendent asservir l’humanitĂ©, et les initiĂ©s, ne peut ĂȘtre qu’une lutte Ă  mort ; et l’on notera au passage qu’Alfred Rosenberg et Hitler avaient lu littĂ©ralement Les Protocoles des sages de Sion, y trouvant matiĂšre Ă  leur lutte absolue contre une domination juive mondiale fantasmĂ©e (Taguieff, 2004a : 674 et sq ; Burrin, 2004). Et une lutte pour se prĂ©munir Ă©galement de la destruction programmĂ©e par les comploteurs car, comme l’écrit Paul Zawadzki, « Les Protocoles des Sages de Sion reprĂ©sentent l’un des exemples les plus extrĂȘmes du processus d’autovictimisation antisĂ©mite, qui par la logique d’autodĂ©fense contre une conspiration mondiale lĂ©gitime d’avance le passage Ă  l’acte meurtrier Â» (Zawadzki, 2004 : 902).

C’est pour cette raison que le conspirationnisme doit ĂȘtre pris au sĂ©rieux, non pas tant dans son fond, que dans sa dimension idĂ©ologique et mystique. Car s’il est rĂ©enchantement du monde, c’est parce qu’il promet aux initiĂ©s d’accĂ©der au monde invisible, pas celui de Dieu dans un univers sĂ©cularisĂ©, mais celui de ses vrais maĂźtres. Et cette rĂ©vĂ©lation est d’ailleurs dĂ©sormais librement accessible Ă  tous par le biais notamment d’Internet, qui autorise le rayonnement d’informations qui seraient restĂ©es confidentielles dans un autre Ă©tat des structures de la sphĂšre publique. Comme l’écrit Corcuff : « le “complot” s’est dĂ©mocratisĂ© Â» (Corcuff, 2005). Son analyse partage d’ailleurs avec celle des rumeurs d’avoir Ă©tĂ© saisie concomitamment par plusieurs disciplines scientifiques (Aldrin, 2003). À la fois parce qu’il s’agit d’un objet en apparence plastique, persistant dans le temps, et capable de nourrir aussi bien des analyses fonctionnalistes que d’autres le considĂ©rant comme une tentative d’institutionnalisation d’une idĂ©ologie singuliĂšre au coeur du jeu politique.

Perspectives folkloristes et psychologiques

L’approche folkloriste ou anthropologique utilise le conspirationnisme comme voie d’entrĂ©e vers des phĂ©nomĂšnes relevant tantĂŽt de la psychologie de masse, tantĂŽt d’une propension universelle Ă  dĂ©velopper, et ici rĂ©activer, des motifs narratifs frĂ©quents dans les mythologies et les contes des sociĂ©tĂ©s traditionnelles. Le conspirationnisme joue en effet sur les ressorts dramatiques de la vĂ©ritĂ© cachĂ©e, du mensonge ou de l’horreur tapie derriĂšre le monde sensible, et de la rĂ©vĂ©lation des vĂ©ritables instigateurs des Ă©vĂ©nements. Cette perspective, parfois teintĂ©e de structuralisme, possĂšde le dĂ©faut d’îter tout ancrage historique au conspirationnisme, et en consĂ©quence de le considĂ©rer comme peu inventif car incarnant une permanence anthropologique des sociĂ©tĂ©s.

L’étude de la structure des contes traditionnels, comme celle rĂ©alisĂ©e par Vladimir Propp (Propp, 1973), montre que ces rĂ©cits ne laissent pas apparaĂźtre le motif du complot tel que nous le connaissons, de maniĂšre isolĂ©e. Ils fonctionnent en revanche en grande partie sur le motif de la « dĂ©couverte Â» et de la « rĂ©vĂ©lation Â». À l’issue de la narration, en effet, il arrive frĂ©quemment que le hĂ©ros dĂ©masque un faux hĂ©ros ou un agresseur, Ă  la fois pour faire Ă©clater la vĂ©ritĂ©, dĂ©faire l’action nĂ©faste de l’ennemi, et signer son Ă©chec. ConsidĂ©rant la proximitĂ© de ces genres narratifs, l’étude des rumeurs et des lĂ©gendes urbaines a, elle, bien davantage isolĂ© le motif du complot Ă  l’oeuvre dans nombre de rĂ©cits contemporains. Complot des puissants, par exemple, dans les rumeurs attribuant Ă  l’action d’agents Ă©loignĂ©s une responsabilitĂ© dans des Ă©vĂ©nements locaux. C’est le cas par exemple dans certaines rumeurs des annĂ©es 1980 accusant le gouvernement français comme les Ă©cologistes d’effectuer par avion des lĂąchers de vipĂšres dans la nature, afin d’assurer la reproduction de l’espĂšce. À la mĂȘme Ă©poque, on attribue la sĂ©cheresse Ă  de mystĂ©rieux avions accusĂ©s de relĂącher volontairement dans l’atmosphĂšre du nitrate d’argent qui fait disparaĂźtre les nuages porteurs de pluie (Campion-Vincent et Renard, 1998). Rumeur dont l’avatar contemporain serait la thĂ©orie du complot autour des panaches de fumĂ©e des avions, dits chemtrails en anglais, perçus comme des tests gouvernementaux d’armes chimiques ou biologiques (CriĂ©-Wiesner, 2007). RĂ©cemment encore, Ă  la suite de l’inondation de NĂźmes en 1988, une partie des habitants ont accusĂ© les autoritĂ©s d’avoir cachĂ© le nombre rĂ©el de morts, afin de ne pas faire paniquer la population (Domergue, 1998). MĂȘme mĂ©canisme avec les inondations de la Somme en 2001, oĂč les Picards ont accusĂ© le gouvernement d’avoir permis l’inondation de leur vallĂ©e pour Ă©viter celle de la Seine qui aurait inondĂ© Paris.

Pour les folkloristes, dĂšs lors que le motif du complot est prĂ©sent dans des genres narratifs divers, la nouveautĂ© du conspirationnisme contemporain serait Ă  relativiser, tenant avant tout Ă  son changement d’échelle. Un double changement d’échelle en fait, qui transforme les complots localisĂ©s en mĂ©gacomplots, « complots fantasmĂ©s dont les ambitions seraient planĂ©taires Â» (Campion-Vincent, 2005 : 7), qui jouent sur une sorte de mĂ©tonymie diachronique pour assimiler le proche Ă  l’ensemble, et le prĂ©sent au passĂ©, sur le mode : « ce Juif que je croise dans la rue vient de tuer le Christ Â» (Campion-Vincent, 2005 : 149). Le conspirationnisme a jouĂ© la mondialisation, usant de ses ressources mĂ©diatiques (Froissart, 2004), et ne se contente plus d’accuser les notables locaux ou les gouvernements nationaux, mais des États lointains, des agences gouvernementales ou des services secrets d’ĂȘtre la cause de ce qui arrive localement.

Pour les tenants de l’approche psychologique, le discours conspirationniste, au-delĂ  de son message propre, possĂ©derait essentiellement des causes relevant de la psychologie sociale. Raoul Girardet considĂšre ainsi que la dĂ©nonciation de la conspiration apparaĂźt en pĂ©riode d’incertitude ou d’angoisse collective. Le complot signe un Ă©tat de malaise, de crise, et reflĂšte des peurs sociĂ©tales. Il aurait en outre un « caractĂšre nĂ©vrotique Â» (Girardet, 1990 : 56), en ce qu’il renvoie au dĂ©lire de persĂ©cution et Ă  une mentalitĂ© obsidionale. Sous cet aspect, le discours conspirationniste autour du 11-Septembre serait donc la marque d’un traumatisme et d’une difficultĂ© Ă  assimiler un Ă©vĂ©nement d’une telle ampleur. Le recours au complot remplirait ainsi plusieurs fonctions sociales complĂ©mentaires : proposer une lecture plausible d’un rĂ©el bouleversĂ©, en donner la signification, et Ă©ventuellement apaiser les consciences. De fait, certains auteurs ont observĂ© une recrudescence du conspirationnisme en pĂ©riode de guerre. Dans l’étude des fausses nouvelles de la PremiĂšre Guerre mondiale, Marc Bloch a trouvĂ© le motif du complot dans des rumeurs faisant Ă©tat d’une cinquiĂšme colonne intĂ©rieure dĂ©terminĂ©e Ă  faire gagner l’adversaire, et Ă  l’action de laquelle on attribue les dĂ©faites militaires (Bloch, 1999). Pour l’extrĂȘme droite allemande de l’époque, il ne fait aucun doute que le revers de 1918 ne peut ĂȘtre imputĂ© qu’aux Juifs (Poliakov, 2006 : 340). Dans le cas de la guerre civile libanaise, le conflit a Ă©tĂ© perçu comme provoquĂ© par un autre fantasmĂ©. Ainsi, les Arabes musulmans attribuaient la guerre aux exactions des Palestiniens Ă  l’encontre des Arabes chrĂ©tiens, qu’ils paieraient maintenant de façon indirecte. À l’inverse, le dĂ©voilement du complot permet la valorisation du groupe, en le faisant victime. Les Maronites ont ainsi estimĂ© ĂȘtre victimes d’un complot amĂ©ricain : contre leur petite communautĂ©, c’était la plus grande puissance mondiale qui s’était mise en branle (Nassif Tar Kovacs, 1998 : 92 et 188). Dans ce type de rapport de force, le dominĂ© ou le vaincu peut se prĂ©senter comme la victime du complot, battu par un ennemi invisible et dĂ©loyal. L’accusation de complot permet alors de se dĂ©douaner Ă  bon compte de son Ă©chec en l’attribuant Ă  une puissance occulte inimaginable. À cet Ă©gard, le discours complotiste devient une posture, visible par exemple dans la rhĂ©torique des partis politiques extrĂȘmes, qui se disent bĂąillonnĂ©s ou marginalisĂ©s par l’action concertĂ©e des mĂ©dias et du pouvoir.

L’approche psychologique des thĂ©ories du complot a fourni le matĂ©riau pour les considĂ©rer comme des voies d’études de l’inconscient collectif, des mentalitĂ©s et des imaginaires d’une sociĂ©tĂ©, au croisement de la sociologie durkheimienne et des travaux de l’école des Annales. Pour autant, cette lecture en termes de paranoĂŻa ou d’inquiĂ©tude collective a pour dĂ©faut de rester Ă  une Ă©chelle macrosociale, et de psychiatriser la conspiration en en faisant un symptĂŽme de crise[12]. On peut plutĂŽt penser que le recours au discours conspirationniste relĂšve avant tout d’un contexte politique, pas nĂ©cessairement critique, et que loin d’ĂȘtre une pathologie du corps social, les discours conspirationnistes tentent de rejoindre le flux discursif propre au jeu politique lĂ©gitime.

La modernité politique, berceau du conspirationnisme

C’est dans cette perspective que le conspirationnisme peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ© comme le fruit de la modernitĂ© politique. En effet, on sait depuis Claude Lefort que la RĂ©volution française, le contractualisme politique, et l’autonomie des sociĂ©tĂ©s ont fait du pouvoir un « lieu vide Â» (Lefort, 1994). Or, l’indĂ©termination politique constitutive du principe dĂ©mocratique a conditionnĂ©, Ă©crit Marcel Gauchet, une « ambition fantasmatique de rĂ©incorporation, de restauration de l’un social comme corps Â» (Gauchet, 1997 : 450), pour remplir Ă  nouveau ce lieu vide. Soit via un discours rĂ©actionnaire visant Ă  rĂ©incarner le pouvoir dans le corps royal, soit via le totalitarisme qui a cherchĂ© Ă  remplir le lieu vide du pouvoir par le corps des masses ou celui du chef. Le conspirationnisme apparaĂźt alors comme une tentative de dĂ©signation du vĂ©ritable pouvoir derriĂšre le lieu vide du pouvoir dĂ©mocratique.

Sur ce point, Gauchet pose que l’imaginaire du complot se dĂ©ploie dans la modernitĂ© parce qu’elle change les modes ordinaires d’apprĂ©hension du pouvoir et de son action. L’originalitĂ© du phĂ©nomĂšne « rĂ©side dans l’accrĂ©ditation de masse du complot comme catĂ©gorie de l’explication politique Â» (Gauchet, 2006 : 61). La RĂ©volution est une rupture dans la conscience historique au sens oĂč, pour ses ennemis, elle ne peut ĂȘtre la consĂ©quence de circonstances historiques donnĂ©es, mais seulement la consĂ©quence d’une action humaine cachĂ©e. La RĂ©volution fonctionne comme la matrice du discours conspirationniste que nous connaissons encore aujourd’hui. Certes, l’Ancien RĂ©gime avait connu des peurs du complot, comme le complot de famine du xviiie siĂšcle, oĂč la population a pu penser que le manque de pain Ă©tait orchestrĂ© par le pouvoir et ses profiteurs (Kaplan, 1982). Mais le complotisme moderne ne vise pas que le pouvoir, il vise ceux qui le manipulent dans les coulisses. Ainsi, la RĂ©volution n’a pu ĂȘtre l’oeuvre que de jĂ©suites, de juifs ou de francs-maçons qui avaient intĂ©rĂȘt Ă  la disparition de la monarchie catholique[13]. MĂȘme si on est lĂ  dans une vision « antihistorique Â» et antiscientifique de l’histoire, cette modalitĂ© d’explication des Ă©vĂ©nements humains va remporter un grand succĂšs, mutant au fil des contextes et des ennemis dĂ©signĂ©s.

La modernitĂ© politique opĂšre donc un important dĂ©placement de l’accusation de complot : auparavant, c’était le pouvoir qui avait peur des masses et des frondes, dĂ©sormais, ce sont les masses qui ont peur du pouvoir et de ceux qui le contrĂŽlent[14]. Au xxe siĂšcle, le conspirationnisme vise le « complexe militaro-industriel Â», puis de mystĂ©rieux lobbies, ou des groupes transnationaux. Tout rĂ©cemment, les comploteurs sont devenus les agences d’État (type CIA, NSA, Mossad, etc.)[15], ou les organisations internationales, capables d’intervenir partout dans le monde, de fomenter des mĂ©gacomplots, et travaillant pour elles-mĂȘmes ou pour couvrir des mensonges d’État.

Les discours les plus virulents Ă  l’encontre du principe de la vaccination contre le virus H1N1 ne font pas exception Ă  la rĂšgle. Ils reprennent le motif narratif faisant d’une instance supranationale, ou de quelques individus la contrĂŽlant secrĂštement, l’agent d’une volontĂ© de domination. Et ils reprennent l’idĂ©e de l’intention malveillante des gouvernants Ă  l’égard des gouvernĂ©s, dupĂ©s, rĂ©ifiĂ©s, et transformĂ©s en rats de laboratoire d’une expĂ©rience Ă  l’échelle du globe. Sous cet aspect, non seulement ce conspirationnisme constate la vacance du pouvoir souverain, dĂ©sormais dĂ©possĂ©dĂ© de ses leviers d’action au profit d’un organisme supĂ©rieur au fonctionnement incomprĂ©hensible, mais encore il ajoute au dĂ©sir de contrĂŽle mondial ce moyen inĂ©dit qu’est l’affaiblissement physique des corps, sous couvert de prĂ©vention mĂ©dicale. S’il fallait chercher une spĂ©cificitĂ© du domaine mĂ©dical comme lieu d’éclosion privilĂ©giĂ© du conspirationnisme, cela se ferait en considĂ©rant que les dĂ©nonciations de la campagne de vaccination contre le vaccin H1N1, tout comme un peu auparavant celles des alertes rĂ©pĂ©tĂ©es au virus H5N1, reposent sur un retournement de la perception des biopolitiques contemporaines.Concernant le cas français, plusieurs prĂ©cĂ©dents peuvent ĂȘtre invoquĂ©s pour expliquer le succĂšs du discours conspirationniste relatif Ă  la campagne de vaccination. D’abord, le cas du sang contaminĂ©, dont le volet judiciaire a donnĂ© lieu Ă  des condamnations effectives, a popularisĂ© l’image d’une incurie d’État et d’une malveillance au nom d’intĂ©rĂȘts financiers s’étant soldĂ©es par des dĂ©cĂšs. Ensuite, les 15 000 morts supplĂ©mentaires de la canicule de 2003 ont Ă©galement renvoyĂ© Ă  l’imprĂ©paration des autoritĂ©s sanitaires. Et moins Ă  des actions humaines mortifĂšres qu’à un « ensemble d’échecs dans la structure des organisations Â» chargĂ©es de gĂ©rer ce type de problĂšmes (Vassy, Dingwall et Murcott, 2007 : 165). Enfin, la derniĂšre inoculation d’envergure, contre l’hĂ©patite B, avait donnĂ© lieu Ă  une controverse aprĂšs que certains vaccinĂ©s aient dĂ©veloppĂ© une sclĂ©rose en plaques, Ă©branlant alors la confiance en la vaccination et Ă  l’égard des producteurs de vaccins.

Autant de crises sanitaires qui prennent place dans un contexte plus large de dĂ©fiance Ă  l’endroit de la science et de ses applications industrielles[16]. Ils paraissent surtout ĂȘtre Ă  la source du prĂ©supposĂ© conspirationniste selon lequel derriĂšre les acteurs gouvernementaux visibles et humains existeraient des bureaucraties inhumaines et techniciennes, nouveaux « monstres froids Â», dont l’inhumanitĂ© mĂȘme admet et prĂ©cipite les catastrophes. La perception sur laquelle s’appuie le complotisme est donc celle d’une dilution et d’une externalisation des processus de dĂ©cision — mĂȘme quand le gouvernement national est en premiĂšre ligne â€”, qui autorisent une dĂ©responsabilisation collective face Ă  la mortalitĂ© des individus. De cette chaĂźne dĂ©cisionnelle incomprĂ©hensible peuvent surgir les nouveaux criminels de bureau, homologues contemporains des planificateurs de la Shoah (Anders, 2003 : 90). Et d’ailleurs c’est bien un vaccin agent d’une dĂ©cimation qui est dĂ©noncĂ© dans le discours conspirationniste. DĂšs l’instant oĂč la croyance s’installe que c’est le vaccin qui tue ou rend malade, la biopolitique n’est plus perçue dans son versant protecteur de la santĂ© des populations, mais seulement comme une thanatopolitique (TaĂŻeb, 2006-2007).

Assez paradoxalement, c’est le surinvestissement du gouvernement Fillon autour de la grippe A (commande massive de doses, dĂ©charge de responsabilitĂ© pour les fabricants du vaccin, communication tous azimuts), pour faire piĂšce aux Ă©checs prĂ©cĂ©dents, qui a paru, en lui-mĂȘme, cacher quelque chose. Or, la rĂ©action des autoritĂ©s Ă©tait tout Ă  fait prĂ©visible, et tĂ©moigne d’une tendance contemporaine du biopouvoir : le « ne pas laisser mourir Â» (Memmi et TaĂŻeb, 2009). La forme actuelle du biopouvoir, en effet, somme l’État de gĂ©rer la vie de ses sujets, d’appliquer le principe de prĂ©caution (dĂ©sormais constitutionnalisĂ©), de contrĂŽler leur conduite et de les pousser Ă  s’autonomiser, de limiter ou de faire disparaĂźtre le risque d’exposition aux maladies ou Ă  des produits dangereux, ou encore de prĂ©server l’environnement. PrĂ©cisĂ©ment, le conspirationnisme visant la vaccination va retourner ce « ne pas laisser mourir Â» en un « faire mourir Â» cachĂ© qui ferait retour. La perception d’un État nĂ©cessairement mortifĂšre, d’un thanatopouvoir triomphant du biopouvoir, et d’un pouvoir qui aurait conservĂ© en rĂ©alitĂ©, comme sous la monarchie absolue, son ancien droit de vie et de mort, est Ă  la source de la thĂšse conspirationniste autour du vaccin. La mĂ©decine apparaissant comme le dernier lieu, le plus emblĂ©matique parce que garant de la santĂ©, que l’État va s’approprier pour en faire le lieu de ses expĂ©rimentations et de sa volontĂ© de mettre Ă  mort, par des moyens dĂ©tournĂ©s, sa propre population. Et Ă  plusieurs reprises le texte du « Vaccin de la conspiration Â» dĂ©nonce l’« intention criminelle Â» du laboratoire pharmaceutique, ou encore les « piqĂ»res lĂ©tales Â». DĂšs lors, si l’on admet que la biopolitique produit un sujet autonome et rĂ©flexif en ce qui concerne sa propre santĂ© (Memmi, 2003 ; Keck, 2008), l’une des formes de cette autonomie sera trouvĂ©e dans sa facultĂ© Ă  refuser un vaccin dont il se mĂ©fie, ou Ă  comparer les mĂ©rites respectifs de la vaccination et de l’absence de vaccination (Fressoz, 2010). La volontĂ© biopolitique de vacciner en masse rencontre alors cet individu dĂ©sormais autonome dans la gestion de son corps et de ses conduites ; l’une d’elles pouvant ĂȘtre le refus irrĂ©ductible d’une telle biopolitique.

Le conspirationnisme autour de la vaccination active visiblement un pessimisme historique oĂč la volontĂ© exterminationniste de l’État apparaĂźt inĂ©branlable, et s’emploie Ă  faire du vaccin censĂ© guĂ©rir un instrument de mort. Et dans l’imaginaire complotiste, Ă  cĂŽtĂ© des « puissances de l’argent Â», des « 200 familles Â», des « gros Â», des « Ă©lites mondialisĂ©es Â», des puissances impĂ©nĂ©trables et internationales, qui se jouent des frontiĂšres et des rĂ©gimes, et qui rĂšgnent sur les politiques et les journalistes[17], il faut dĂ©sormais ajouter les États, et les organisations auxquelles ils adhĂšrent, comme nouveaux lieux passĂ©s sous la fĂ©rule des conjurĂ©s historiques. Les comploteurs apparaissent alors comme les ennemis politiques, les ennemis de classe, contre lesquels le combat est toujours renouvelĂ©, d’autant plus que, comme ils sont informes et changeants, il faut toujours rester politiquement mobilisĂ© contre eux.

Le discours conspirationniste n’est donc pas un discours archaĂŻque, une survivance du passĂ© ou de la pensĂ©e sauvage, mais bien au contraire une forme de discours politique qui repose sur la volontĂ© de politiser un certain nombre de questions.

Une « politisation conspirationniste Â»

Il nous paraĂźt donc essentiel de « repolitiser Â» analytiquement le discours conspirationniste, en tant qu’acte de langage portĂ© par des acteurs particuliers poursuivant des objectifs politiques. PlutĂŽt que de penser le conspirationnisme comme relevant du merveilleux traditionnel, plutĂŽt que de le psychiatriser ou de l’apprĂ©hender comme une survivance de l’irrationnel dans notre modernitĂ©, il convient plutĂŽt d’étudier l’usage qui en est fait pour politiser un certain nombre de sujets. Et par « politiser Â», on entendra ici requalifier publiquement des informations factuelles relatives Ă  des Ă©vĂ©nements donnĂ©s, pour en faire des enjeux Ă  la signification discutĂ©e et interpeller la population et les acteurs politiques Ă  leur sujet. On constate alors que le discours conspirationniste est utilisĂ© comme une ressource et comme un coup politique par des entrepreneurs de politisation. Recourir Ă  une rhĂ©torique conspirationniste est pour eux une maniĂšre jugĂ©e efficace de participer au jeu politique lĂ©gitime. Car le discours conspirationniste possĂšde une visĂ©e performative : en diffusant la thĂšse du complot, il entend la faire triompher dans les esprits, peser sur l’agenda politique, imposer les connaissances alternatives sur lesquelles il repose, et rendre la rĂ©alitĂ© politique conforme Ă  cette vision du monde.

Un outil de mobilisation

La politisation conspirationniste entend maintenir ouverts des Ă©vĂ©nements, des questions ou des controverses considĂ©rĂ©es comme closes dans d’autres champs. Il s’agit de contester cette clĂŽture, comme la lĂ©gitimitĂ© de ceux qui ont fait profession de la clore, car, justement, cela participe en soi de la dissimulation qui est Ă  l’oeuvre et qu’il faut dĂ©noncer. L’effet central recherchĂ© restant de mettre l’hypothĂšse conspirationniste au service de l’action politique, pour contrer la fermeture dont ces enjeux feraient l’objet. Ainsi, ce n’est pas parce que la parole complotiste paraĂźt fantaisiste dans les champs spĂ©cialisĂ©s qu’elle ne produit pas d’effets sociaux. La prise en compte du conspirationnisme, comme ailleurs des rumeurs ou des reprĂ©sentations profanes du monde social, implique donc de les considĂ©rer comme possĂ©dant une rationalitĂ© propre. Il faut Ă©galement ne pas les considĂ©rer comme des formes irrationnelles de prise de parole qui affronteraient l’idĂ©al de l’échange dĂ©mocratique dans l’espace public. Au contraire, du point de vue de ceux qui diffusent des propos complotistes, cet espace public a Ă©tĂ© dĂ©voyĂ©, notamment par les mĂ©dias et les partis au pouvoir, et ne joue plus son rĂŽle d’informateur. À cet Ă©gard, le conspirationnisme s’inscrit dans la filiation habermassienne de l’exercice public de la critique, mais d’une critique devenue hypercritique, devenue doute et soupçon systĂ©matiques, et devenue refus permanent de la pensĂ©e admise. Philippe Corcuff peut Ă©crire Ă  ce propos que le « goĂ»t du cachĂ© a pour effet la dĂ©lĂ©gitimation a priori du visible, du public, de l’officiel et de l’opinion commune Â» (Corcuff, 2005).

La politisation conspirationniste vise Ă  fabriquer du dissensus pour diffuser son message et pour faire triompher ses vues. Elle sert d’une part Ă  opĂ©rer des classifications et des dĂ©signations. Par exemple entre « marginaux Â» conspirationnistes et « Ă©tablis Â» conjurĂ©s, profanes et initiĂ©s, dĂ©nonciateurs et falsificateurs, au sein du champ politique, pour reprendre notamment des catĂ©gories forgĂ©es par Norbert Elias (Elias, 1985). La rĂ©activation permanente du discours conspirationniste sert en outre Ă  intĂ©grer toujours davantage le groupe qui en est porteur. Les tenants du complotisme apparaissant, et se considĂ©rant, comme des acteurs faibles du jeu politique, l’usage de la rhĂ©torique du complot leur permet de se compter, de s’autonomiser et de se penser, jusqu’à l’autarcie, comme les dĂ©tenteurs d’une vĂ©ritĂ© refusĂ©e.

D’autre part, le complotisme obĂ©it Ă  une Ă©conomie politique particuliĂšre des Ă©changes d’informations dans l’espace public, en ce sens qu’il postule l’existence d’un hiatus entre l’information Ă©clairĂ©e qu’il possĂšde et l’information « officielle Â» qu’il rejette comme participant du complot. Il entend donc proposer sa propre vision des Ă©vĂ©nements, dans un systĂšme mĂ©diatique oĂč d’autres visions circulent et prĂ©valent. Cette vision ne doit rien au hasard et manifeste fidĂšlement des orientations politiques prĂ©cises. DĂšs lors, la prise en compte du conspirationnisme a un intĂ©rĂȘt pour comprendre comment se construit et s’exprime le positionnement politique des tenants des thĂ©ories du complot. Il ne faut donc pas s’arrĂȘter sur le seul conspirationnisme comme objet, mais le penser autant comme un message que comme un mĂ©dium destinĂ© Ă  la lutte politique. La politisation ciblĂ©e d’enjeux considĂ©rĂ©s comme relevant d’une conspiration est un mode d’accĂšs au dĂ©bat politique, un Ă©lĂ©ment du rĂ©pertoire d’action de divers groupes, au service de combats politiques identifiables. Par exemple, dans le cas de la « rumeur d’Abbeville Â», Damien Framery montre que les rĂ©criminations des Picards contre Paris sont « formalisĂ©es dans la constitution d’une identitĂ© picarde abondamment favorisĂ©e et instrumentalisĂ©e dans les discours des Ă©lus locaux Â», qui ont profitĂ© du dĂ©bordement de la Somme pour asseoir leur position politique, et lĂ©gitimer, pour la gestion de l’eau, un syndicat mixte chapeautĂ© par le Conseil gĂ©nĂ©ral, qui s’est finalement substituĂ© aux services de l’État jugĂ©s dĂ©faillants (Framery, 2003).

Acteurs et discours de la politisation conspirationniste

Ce qu’il est important de saisir dans l’établissement d’un profil sociologique des entrepreneurs de la politisation conspirationniste, c’est que mĂȘme si en apparence il est Ă©clatĂ©, tous se rejoignent dans la dĂ©nonciation du « systĂšme Â» ou des « Ă©lites Â» politiques et de leurs mensonges, et beaucoup partagent les mĂȘmes rĂ©seaux. En effet, ce n’est pas une sĂ©rie de « petits complots Â» de nature variĂ©e qui est dĂ©noncĂ©e, mais bien un mĂȘme mĂ©gacomplot qui prend des formes diffĂ©rentes que les initiĂ©s repĂšrent et attaquent. D’oĂč, chez un mĂȘme conspirationniste, la prĂ©sence de dĂ©nonciations d’élĂ©ments aussi hĂ©tĂ©rogĂšnes que les mensonges du gouvernement sur l’assassinat d’une figure politique (typiquement J. F. Kennedy), l’envoi d’astronautes sur la Lune, la campagne de vaccination contre le H1N1, ou la version officielle des attentats du 11-Septembre[18]. Ces entrepreneurs ont Ă©galement en commun d’ĂȘtre le plus souvent dominĂ©s ou clairement illĂ©gitimes, Ă  l’intĂ©rieur du champ oĂč s’énonce leur parole d’opposition. Le conspirationnisme fleurit aux extrĂȘmes, ou Ă  tout le moins chez ceux qui subissent et utilisent une position dominĂ©e pour porter une parole subversive. Constatant un phĂ©nomĂšne identique, dans le cas des peurs de la technologie, oĂč sympathisants de l’extrĂȘme gauche et de l’extrĂȘme droite ont une perception quasi identique du risque, Daniel Boy Ă©crit que « les idĂ©ologies ou les attitudes politiques constituent bien des systĂšmes d’interprĂ©tation du monde au sein desquels les problĂšmes gĂ©nĂ©rĂ©s par le dĂ©veloppement scientifique et technique trouvent normalement leur place Â» (Boy, 2007 : 74). Enfin, la vĂ©ritĂ© autoproclamĂ©e des conspirationnistes se situe souvent Ă  un haut degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ©, qui lui permet d’attaquer de front des ennemis hauts placĂ©s — agences, gouvernements, et États â€”, tout en se rendant difficilement rĂ©futable.

Le cas de la dĂ©nonciation du vaccin contre le virus H1N1 demeure Ă  cet Ă©gard Ă©clairant. Reconduisant les thĂ©ories relatives Ă  des expĂ©rimentations ou des manipulations mentales d’origine Ă©tatiques Ă  l’échelle de toute une population non consentante[19], ce conspirationnisme affirme non seulement que le vaccin ou ses adjuvants seraient dangereux, mais encore il contiendrait, selon les versions, une puce Ă©lectronique destinĂ©e Ă  surveiller tout le monde (biomĂ©trie gĂ©nĂ©ralisĂ©e), ou mĂȘme, on l’a vu, un poison conduisant Ă  un gĂ©nocide programmĂ©.

Tout dans le propos suggĂšre que l’on est en prĂ©sence de motifs du conspirationnisme politique Ă  la fois propres Ă  la seconde moitiĂ© du xxe siĂšcle — peur de la nouveautĂ© (Delumeau, 1996 : 67), dĂ©fiance Ă  l’égard d’autoritĂ©s dĂ©jĂ  prises en flagrant dĂ©lit de mensonges autour de risques technologiques ou de catastrophes, comme lors de l’accident de Tchernobyl (Boy, 2007 : 45) â€”, et plus anciens, la photo de Margaret Chan prĂ©sentĂ©e comme « reine du monde Â» dans l’une des diapositives du « Vaccin de la conspiration Â» renvoyant immanquablement au thĂšme du complot juif destinĂ© Ă  couronner un « roi du monde Â».

Mais contrairement Ă  ce qui peut se passer avec la circulation de rumeurs sans source premiĂšre, le discours conspirationniste procĂšde d’entrepreneurs de politisation tout Ă  fait identifiables. Les enquĂȘtes journalistiques menĂ©es sur la dĂ©nonciation du vaccin H1N1 (Reichstadt, 2010) remontent toutes Ă  une poignĂ©e d’acteurs qui ont fait le choix, bien avant le lancement de la campagne de vaccination, d’utiliser une rhĂ©torique conspirationniste dans diverses interventions publiques et dans un corpus livresque alternatif publiĂ© dans des maisons d’édition confidentielles[20], afin de dĂ©noncer le principe mĂȘme de toute vaccination et les mensonges mĂ©dicaux de l’industrie pharmaceutique[21]. Ces acteurs sont systĂ©matiquement, de par leur position, les moins autorisĂ©s et les moins crĂ©dibles pour s’exprimer sur ces sujets : psychothĂ©rapeute dĂ©nonçant les mĂ©dicaments allopathiques, diplĂŽmĂ© de mĂ©decine interdit d’exercice, individus s’affirmant traquĂ©s par les extra-terrestres ou poursuivis par les Illuminati[22], ou encore essayistes. Pour reprendre l’expression de Francis Chateauraynaud et Didier Torny, ces entrepreneurs de politisation sont des « lanceurs d’alerte Â» sanitaire (Chateauraynaud, Torny, 2005), n’appartenant pas Ă  des instances spĂ©cialisĂ©es, et qui ont la particularitĂ© de s’auto-mandater pour mettre fin au risque dĂ©noncĂ©. Mais la gĂ©nĂ©ralitĂ© et le haut degrĂ© d’intentionnalitĂ© de leur dĂ©nonciation empĂȘchent d’une part qu’une quelconque controverse scientifique puisse naĂźtre, et d’autre part qu’un groupe de victimes clairement identifiĂ©es Ă©merge, car potentiellement c’est l’humanitĂ© entiĂšre qui est concernĂ©e.

Surtout, le positionnement de certains acteurs tĂ©moigne de l’existence de passerelles au sein des rĂ©seaux conspirationnistes, et indique la proximitĂ© idĂ©ologique des dĂ©nonciations, qu’elles visent les vaccins ou les attentats du 11 septembre 2001. Dans un mĂȘme mouvement, ils peuvent dĂ©noncer l’implication du Mossad dans l’effondrement des deux tours du World Trade Center ou dans les attentats de Madrid en 2004, les plans de vaccination, les « coups tordus Â» du pouvoir, et se retrouver, dans un cas particulier[23], sur la liste du parti antisioniste de DieudonnĂ© aux Ă©lections europĂ©ennes de 2009. Car derriĂšre l’hostilitĂ© au vaccin contre la grippe A, les habits neufs du complot juif ne sont jamais loin. Et il demeure un motif central du conspirationnisme.

En effet, dans le cas des thĂ©ories conspirationnistes attachĂ©es aux attentats du 11-Septembre, si beaucoup d’entre elles ont dĂ©sormais infusĂ© largement au-delĂ  des cercles « d’initiĂ©s Â», leur origine est Ă  chercher au sein de groupes politiques prĂ©cis possĂ©dant des ambitions politiques prĂ©cises (et qui peuvent se targuer lĂ  d’un certain succĂšs). En France, la thĂ©orie du complot est un discours qui a Ă©tĂ© utilisĂ© historiquement Ă  l’extrĂȘme gauche et Ă  l’extrĂȘme droite pour dĂ©peindre un establishment corrompu et faible qu’il fallait abattre. Aujourd’hui, ce discours est portĂ© par des acteurs qui entendent imposer sur la scĂšne nationale, en particulier auprĂšs d’un Ă©lectorat populaire issu de l’immigration, des enjeux politiques initialement plus lointains (anti-impĂ©rialisme, antisionisme et pro-islamisme, parfois sous le biais d’un antiracisme de gauche [Taguieff, 2004b]), pour se construire un capital politique (Camus, 2006). Ces deux extrĂȘmes pouvant du reste connaĂźtre des liens idĂ©ologiques, comme en tĂ©moigne la trajectoire politique d’un DieudonnĂ© (Mercier, 2005 ; Binet et Grosjean, 2005 ; Forcari, 2009) passĂ© d’une gauche engagĂ©e contre le Front national, Ă  son ralliement, dĂ©sormais, au nom d’un antisionisme radical soupçonnable d’ĂȘtre le faux-nez d’un nouvel antisĂ©mitisme (Sopo, 2009 ; Duclert, 2009). AuprĂšs de groupes sociaux pour lesquels la rĂ©fĂ©rence ouvriĂšre ne fait plus sens, et Ă  cĂŽtĂ© de revendications matĂ©rialistes, la politisation conspirationniste apparaĂźt comme un moyen de recrĂ©er un conflit de grande Ă©chelle[24], et de faire fonctionner une grille de lecture du monde social, oĂč les « victimes Â» le sont d’abord du gouvernement invisible.

TrĂšs concrĂštement, l’une des modalitĂ©s discursives utilisĂ©es par quelqu’un comme DieudonnĂ© consiste Ă  prĂ©senter, de maniĂšre allusive, plusieurs institutions (Conseil reprĂ©sentatif des institutions juives de France, Union des Ă©tudiants juifs de France) et personnalitĂ©s juives (Chemin, 2005) comme Ă©tant les reprĂ©sentantes officieuses d’un pouvoir plus puissant qui ne dirait pas son nom — par exemple un État, IsraĂ«l, ou un « lobby Â» â€”, et pĂšserait secrĂštement sur le gouvernement français. Chaque dĂ©cision de politique Ă©trangĂšre jugĂ©e favorable Ă  IsraĂ«l, toute dĂ©nonciation d’un rĂ©veil de l’antisĂ©mitisme sur le territoire national, et toute condamnation de ses manifestations, sont prĂ©sentĂ©es par lui comme le signe que mĂ©dias et politiques sont sous l’influence de cette puissance qui leur dicte ces positionnements regardĂ©s comme aberrants. Non seulement ces discours accusent un ennemi et activent un clivage marquĂ©, mais encore jouent-ils de la demande de rĂ©vĂ©lation qui fonctionne en fait comme la rĂ©vĂ©lation elle-mĂȘme, laissant Ă  chacun le soin de recourir Ă  son imaginaire politique pour rĂ©pondre aux questions faussement rhĂ©toriques assĂ©nĂ©es. Ainsi, en 2003, DieudonnĂ© s’interrogerait : « J’aimerais bien savoir qui est derriĂšre l’UEJF, il faudrait regarder son financement Â»[25]. Plus explicite, deux ans aprĂšs, il dĂ©nonce « la soumission totale des dirigeants et responsables français Ă  la volontĂ© du CRIF Â» (AFP/Reuters, 2005), « qui convoque chaque annĂ©e nos dirigeants pour leur communiquer leur feuille de route Â» (Coroller, 2006). Ailleurs, c’est « IsraĂ«l qui a financĂ© l’apartheid [en Afrique du Sud] et ses projets de solution finale Â» (Boisanfray, 2006). Enfin, sur scĂšne, il raille Colin Powell, qui a « inventĂ© le 11-Septembre Â» (Monnin, 2009). Au sein de groupes sociaux oĂč les agents mobilisateurs ont Ă©tĂ© parfois politisĂ©s essentiellement via la dĂ©fense de la cause palestinienne (Braconnier et Dormagen, 2007 : 174 et sq), la dĂ©nonciation d’un complot « sioniste Â», fomentĂ© par une cinquiĂšme colonne formĂ©e des juifs de France, peut avoir un Ă©cho considĂ©rable, en proposant une explication simple de la situation proche-orientale et de la souffrance quotidienne en France. ProspĂ©rant sur un terrain laissĂ© dĂ©sert par les partis politiques ou l’État, la politisation conspirationniste alimente la croyance en un pouvoir cachĂ©, nouvel ennemi, mĂ©tamorphose ses propagateurs en hĂ©ros qui mĂ©ritent un soutien Ă©lectoral, et retourne le stigmate de ceux qui donnent leur voix de victimes en guerriers chargĂ©s de reconquĂ©rir un libre-arbitre subtilisĂ©. Du point de vue analytique, la politisation conspirationniste tĂ©moigne du fait que certains acteurs n’appartenant pas au champ de la politique institutionnelle (Arnaud et Guionnet, 2005 : 14) demeurent capables d’activer des perceptions agonistiques de l’univers social et politique, qui vont structurer un rapport Ă  l’activitĂ© politique essentiellement sous l’aspect du conflit entre « petits Â» et « gros Â», dĂ©possĂ©dĂ©s et possĂ©dants, initiĂ©s et conjurĂ©s. On est alors en prĂ©sence d’un cas intĂ©ressant de production de positions politiques Ă  partir d’élĂ©ments imaginaires. C’est par ce biais qu’on peut parler dĂ©sormais d’une introduction du conspirationnisme dans le champ politique.

Le discours conspirationniste entend donc se positionner dans de grands clivages politiques, et surtout dans des rapports de force qu’il dĂ©nonce comme inĂ©gaux, parce qu’une partie des acteurs y seraient dissimulĂ©s dans l’ombre. DominĂ© dans un univers politique perçu comme univoque, le conspirationnisme apparaĂźt essentiellement comme un Ă©noncĂ© relevant d’une topique de la dĂ©nonciation, au service d’une prise de position politique. Sa rhĂ©torique vise autant Ă  prouver l’existence du complot qu’à agir politiquement comme s’il existait. Sa perspective n’est pas seulement de prouver que le lieu du pouvoir est vide, mais Ă  l’inverse de dire qu’il est occupĂ© par des imposteurs, mal Ă©lus, ou Ă©lus par des citoyens prĂ©alablement lobotomisĂ©s, et qu’il faut hĂąter leur remplacement, au besoin par la force. Les thĂ©ories du complot sont donc moins les marques d’une crise de la rationalitĂ© de l’espace public dĂ©mocratique, que de son utilisation sous une forme narrative particuliĂšre par des acteurs politiques qui s’en jugent les nouveaux parias.

Emmanuel TaĂŻeb




Source: Demainlegrandsoir.org