Avril 25, 2022
Par Lundi matin
294 visites

1er mai 2002, manifestation Ă  Paris, place de la RĂ©publique. Jeune Ă©tudiante Ă©trangĂšre, c’est ma premiĂšre manifestation de 1er mai dans ce qui est en train de devenir pour moi, mon nouveau pays d’accueil, la France. Jusqu’à ce moment-lĂ , les manifestations de 1er mai que j’ai connu ne ressemblent pas du tout Ă  « Ă§a Â». Il y a le cĂŽtĂ© merguez, parcours bien rangĂ© sous les drapeaux, les ballons, l’allure de fĂȘte foraine et les gros enceintes
 c’est un choc. Je ne sens pas la pulsation sur les veines de la ville.

« MotivĂ©, MotivĂ©, il faut rester motivĂ©
Motivé, motivé, il faut se motiver
Motivé, motivé,
soyons motivĂ©s Â»

Le refrain qui monte des enceintes blesse mes oreilles. L’odeur des merguez et les canettes de coca-cola peaufinent le tableau. J’essaie de lire des pancartes, cueillir des graffitis, rassembler tout un tas de papiers qui me tombent sous la main. Des Ă©noncĂ©s, des Ă©noncĂ©s ! Sinon j’étouffe. Et puis, j’aurai bien aimĂ© trouver quelque chose d’intelligent Ă  me raconter, sur ce qui est arrivĂ© au « mouvement ouvrier Â». Mais il n’y a rien qui m’effleure.

Le « barrage rĂ©publicain Â» est sĂ»r de sa victoire. D’ici quelques jours, on vote ici. Chirac contre Jean-Marie Le Pen. La social-dĂ©mocratie vient de s’essuyer une de ses claques mĂ©morables. Longtemps sous perfusion, en France comme ailleurs, on sent que le patient ne s’en sortira pas cette fois. Les plus optimistes pensent que la « gauche Â» aura enfin sa chance, la chance de se recomposer. Les luttes sociales aussi. On a fini avec cette imposture pour de bon. Place au vrai.

Place de la RĂ©publique, sur une petite rue, je croise quelques camions de CRS stationnĂ©s. Les forces de l’ordre restent discrĂštes. Le chantage n’est pas encore ressenti comme un chantage. On « sait Â» que Chirac va passer. AprĂšs la manif, on prend le mĂ©tro ensemble avec quelques ami.e.s. Parmi nous, trĂšs peux parlent bien le français.

Sur les quais, et dans les wagons du rail, je cherche encore des signes. Cela donne toujours une impression assez exacte d’un « moment Â» politique : enquĂȘter dans le mĂ©tro aprĂšs la manifestation : regarder comment les gens qui vont au boulot, se prĂ©parent pour aller faire des courses, Ă©coutent dans leur Ă©couteurs en rĂ©citant leurs obligations pour le lendemain, se mĂ©langent avec ceux et celles qui reviennent d’une manif. Pas un geste dĂ©placĂ©, pas une friction. La journĂ©e est ensoleillĂ©e. Ce qui est rare Ă  Paris, je suis en train de l’apprendre. La journĂ©e est ensoleillĂ©e mais elle n’est pas belle. A la limite, j’aurais trouvĂ© un temps pluvieux plus adĂ©quat. Dans le monde souterrain du mĂ©tro, l’apparence calme rĂšgne. On remonte Ă  la surface. J’ai quand mĂȘme appris une nouvelle chanson, apparemment un « classique Â» ici.

« Tout est Ă  nous. Rien n’est Ă  eux. Tout ce qu’ils ont, il l’ont volĂ©.

Partage de travail ! Partage de richesses ! Ou alors ça va pĂ©ter !  Â»

Evidemment, je n’y crois pas. Que « Ă§a va pĂ©ter Â». Qu’on est proche Ă  quelque chose de ce type. Quelques annĂ©es plus tard, au moment des mouvements des places un peu partout dans le monde, comme d’autres j’y ai cru un peu. J’ai fais l’effort d’y croire en tout cas, et ne pas laisser les autres croire Ă  ma place. Mais lĂ  j’ai juste envie de casser un peu ma voix. Cela doit me faire mal au cƓur de rentrer Ă  la maison aprĂšs une manifestation sans avoir la voix cassĂ©e. Je donne le ton, chose que je ne fais jamais, les amis reprennent fort avec moi. VoilĂ  quelques jeunes naĂŻfs sur un boulevard haussmannien qui chantent. La journĂ©e est ensoleillĂ©e mais j’ai plutĂŽt envie de rentrer.

Cela fait plus de 20 ans que j’habite en France. Aujourd’hui, je ne suis plus une jeune Ă©tudiante Ă©trangĂšre et je n’habite plus en mĂ©tropole. Aujourd’hui, dans ma boite mail, je reçois un message d’un Directeur GĂ©nĂ©ral des Services Ă  l’UniversitĂ© : « Depuis mercredi, dans le contexte de l’entre-deux tours des Ă©lections prĂ©sidentielles et des prĂ©occupations relatives Ă  l’accueil des Ă©tudiants venant d’Ukraine, des mouvements Ă©tudiants ont lieu avec des occupations de campus, notamment Ă  La Sorbonne, Paris Sciences et Lettres, Sciences Po et Paris 8. Nous devons rester collectivement vigilants dans cette pĂ©riode de tension, afin de maintenir le fonctionnement de l’établissement (
) A cette fin, nous proposons des mesures de prĂ©vention qui pourront ĂȘtre renforcĂ©es en fonction de l’évolution de la situation. (
) Si la situation devenait potentiellement plus difficile Ă  maĂźtriser, il pourrait ĂȘtre dĂ©cidĂ© de restreindre les accĂšs aux sites et de basculer les enseignements en distanciel, voire de fermer certains bĂątiments si nĂ©cessaire. Dans la mesure du possible, l’accĂšs aux bibliothĂšques et l’organisation des examens sur sites seront prĂ©servĂ©s. Â» [1]

On est encore dans l’entre-deux-tours d’une Ă©lection prĂ©sidentielle opposant une droite se prĂ©sentant comme « extrĂȘme centre Â» et une extrĂȘme droite se prĂ©sentant comme « modĂ©rĂ©e Â» par rapport Ă  d’autres extrĂȘmes droites qu’on a sciemment laissĂ© occuper le terrain mĂ©diatique tout au long de la campagne. L’odeur des merguez semble loin.

Toutes les mesures qui ont Ă©tĂ© appliquĂ©es pour nous « protĂ©ger Â» de la pandĂ©mie forment maintenant une artillerie de maintient de l’ordre. Bien rodĂ©e et immĂ©diatement disponible. Une plaie. Dans la Macronie de ces derniĂšres annĂ©es, il est devenu possible, et de plus en plus ordinaire, de mutiler des manifestants avec des armes non-lĂ©tales. Il est devenu possible de faire la « chasse aux sorciĂšres Â» dans l’UniversitĂ©. De verrouiller les mĂ©dia et le monde de l’édition avec une grande OPA [2]. Il est devenu possible de pousser le personnel soignant Ă  l’abandon de poste
 la liste est longue.

Aujourd’hui, le chantage ressemble Ă  un Ă©lectrochoc. Encore un. Les souris dans le laboratoire y semblent habituĂ©s. Au dĂ©but, on leur donnait de la nourriture comme rĂ©compense, pour accepter les Ă©lectrochocs. Mais une fois habituĂ©es, on a enlevĂ© la rĂ©compense, et ils « marchent tous seuls Â» vers l’électrochoc. Quelqu’un aurait dit que c’est lĂ , la fonction de l’idĂ©ologie. A savoir que les sujets « marchent tous seuls Â». Louis Althusser – qui enseignait la « lutte des classes dans la thĂ©orie Â» Ă  l’Ecole Normale SupĂ©rieure et avait ratĂ© ce qui s’est passĂ© dans les rues de ce mois de mai 1968 – avait avancĂ© l’hypothĂšse des Appareils IdĂ©ologiques d’Etat qui assurent la reproduction du systĂšme [3]. L’Ecole avait une place importante. Aujourd’hui, Ă  l’heure oĂč l’UniversitĂ© se prĂ©pare de passer en « distanciel Â» pour maĂźtriser tout soupçon de protestation Ă©tudiante, on voit bien qu’au besoin, il peut trĂšs bien se transformer en appareil rĂ©pressif sans passer par « l’idĂ©ologie Â». De mĂȘme que les Appareils (post-)IdĂ©ologiques de MarchĂ© que sont les grands media et les rĂ©seaux sociaux ont moins besoin d’opĂ©rer par la censure et l’interdit (mĂȘme s’ils le font quand cela gĂšne), en dictant la « ligne Â» qui devrait ĂȘtre suivie. Leur job, c’est une espĂšce d’anesthĂ©sie par l’excĂšs, la multiplication des dĂ©bordements obscĂšnes, des propos ouvertement racistes, misogynes, des « coups de gueule Â» contre ceci ou cela, des images qui font mal et blaisent le sensible, jusqu’à cet endroit oĂč cela amĂšne Ă  l’insensible : l’anesthĂ©sie Ă  coup des chocs rĂ©pĂ©tĂ©s
 « Les singularitĂ©s exceptionnelles et l’isoloir, ça va trĂšs bien ensemble Â» [4]. Leur job, c’est de cultiver de maniĂšre maniaque l’injonction d’exprimer « sa singularitĂ© Â», le « moi-je et mon selfie  Â», et la boulimie d’ingĂ©rer toute sorte d’avis, d’informations, de savoirs, dans un huis-clos bien serrĂ©.

Nourrir la bĂȘte. Cela fait des annĂ©es que les Appareils (post-)IdĂ©ologiques de MarchĂ© nourrissent la bĂȘte fascistoĂŻde. Il n’y a que les luttes populaires qui peuvent la mettre au rĂ©gime. L’invention active des formes de « nous Â» respirables. Faire le pari de l’intelligence collective, chaque fois et partout oĂč il est possible de relancer les dĂ©s. La lutte des mal classĂ©s.

Retour vers le futur.

1er mai 2022, on saura alors le rĂ©sultat du deuxiĂšme tour. Le stagiaire de Mc Kinsey a gagnĂ© contre l’hĂ©ritiĂšre fasciste. BientĂŽt, il y a aura un troisiĂšme tour, celui des lĂ©gislatifs, et la perspective de lui amĂ©nager au moins une cohabitation. En mathĂ©matiques, il est possible que d’une proposition fausse rĂ©sulte une proposition vraie. Oui du vrai peut se dĂ©duire du faux. Alors Ă  quand un quatriĂšme tour ? Et un cinquiĂšme, et un sixiĂšme, et un septiĂšme
 Comment enflammer le calendrier de l’ordre et dĂ©terminer les conditions de possibilitĂ© pour leur jouer des mauvais tours ?

Les souris n’ont pas besoin de conseil de vote. Les souris n’ont pas besoin de retrouver l’odeur des merguez. Les souris savent que sur le sol europĂ©en il y a des politiques assassines envers les rĂ©fugiĂ©es, chaque jour, depuis des annĂ©es. Et que « Ă§a Â», ce ne sont pas juste des images ni une information Ă  ranger dans le tiroir de la vie quotidienne qui a dĂ©jĂ  son lot de souffrance. Des mots et des actes. A chacun et Ă  chacune de trouver oĂč et comment


des souris dansent.

Maria Kakogianni




Source: Lundi.am