Octobre 31, 2020
Par Marseille Infos Autonomes
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« Profitant de cette tragĂ©die Â» (comme l’a innocemment suggĂ©rĂ© Christophe Barbier), l’État s’est lancĂ© dans une nouvelle offensive islamophobe visant Ă  la persĂ©cution voire Ă  la dissolution de toute une sĂ©rie d’organisations et d’associations musulmanes. On a vu ces derniers jours des personnages que l’on pensait dĂ©finitivement relĂ©guĂ©s aux poubelles de l’histoire ressurgir de leur nĂ©ant propre, tel François Fillon qui a exigĂ© que l’on bannisse le voile « de tout l’espace public Â». La chaĂźne dĂ©tenue par Vincent BollorĂ©, CNews (sorte de Fox News Ă  la française en Ă©tat de radicalisation permanente), est la tĂȘte de gondole d’un dĂ©chaĂźnement mĂ©diatique inouĂŻ [1], qui voit se succĂ©der du matin au soir politiciens d’extrĂȘme-droite et commentateurs racistes. Les uns appellent Ă  la « criminalisation de l’idĂ©ologie Â», les autres au « retour du service militaire Â», voire au « rĂ©tablissement du bagne Â» (qui permettrait, selon l’éditorialiste maison Guillaume Bigot, d’envoyer les djihadistes sur les Ăźles Kerguelen). Un animateur se lamente de ce que « c’est l’État de droit qui est le synonyme de notre dĂ©sarmement Â», l’un de ses invitĂ©s nous enjoint d’« accepter l’idĂ©e que certaines immigrations sont incompatibles avec la France Â», tandis qu’un autre appelle Ă  « mettre en cause tous les collabos des islamistes Â»â€Š

Attardons-nous sur cette derniĂšre expression. À chaque nouvel attentat sur le sol français se cristallise la figure de « l’ennemi absolu Â» [2] contre lequel il s’agit, comme l’a Ă©noncĂ© Macron avec emphase, de mener un « combat Ă  mort Â» [3]. Face Ă  la barbarie du dĂ©capiteur obscurantiste se dresse l’Occident des LumiĂšres, des droits humains et de la libertĂ© d’expression. Mais de quelle hypocrisie le discours sur l’antagonisme entre « dĂ©mocraties occidentales Â» et « terrorisme islamiste Â» – obsessionnellement relayĂ© par nos gouvernants depuis au moins deux dĂ©cennies – est-il le nom ? La traque des « complicitĂ©s intellectuelles Â» du terrorisme et la dĂ©nonciation opportune de « l’islamo-gauchisme Â» [4] ne sont-elles pas de grossiers subterfuges permettant de dissimuler la responsabilitĂ© historique (et toujours actuelle) de l’impĂ©rialisme occidental lui-mĂȘme et de ses alliĂ©s ? Ce monstre que les dĂ©mocraties libĂ©rales prĂ©tendent combattre, n’est-il pas en fin de compte leur propre crĂ©ature ?



FĂ©vrier 1983 : Ronald Reagan avec les leaders moudjahidines afghans au Bureau Ovale de la Maison Blanche

Un bref retour en arriĂšre s’impose. À la fin des annĂ©es 1970, l’armĂ©e amĂ©ricaine vient de subir une cinglante dĂ©faite au Vietnam. Les victoires des luttes de libĂ©ration nationale en Angola et au Mozambique ou encore de la rĂ©volution sandiniste au Nicaragua sont perçues par le camp atlantiste comme les signes d’une offensive globale Ă  laquelle il s’agit de mettre un coup d’arrĂȘt. C’est ainsi que les États-Unis dĂ©cident dĂšs l’étĂ© 1979 – avant mĂȘme l’intervention de l’ArmĂ©e rouge donc – d’appuyer la rĂ©bellion islamiste qui s’oppose au gouvernement communiste afghan fraĂźchement installĂ© au pouvoir (et soutenu par l’URSS). AprĂšs une premiĂšre directive signĂ©e par Carter en juillet, restreinte Ă  un soutien logistique et propagandiste, l’administration amĂ©ricaine autorise, dans la foulĂ©e de l’invasion soviĂ©tique, la livraison d’armes aux moudjahidines (« combattants de la foi engagĂ©s dans le djihad Â») afghans. DĂ©cembre 1979 : c’est le dĂ©but du « programme afghan Â» de la CIA qui se met en place dans une collaboration Ă©troite avec les services saoudiens et pakistanais.

Un personnage alors mĂ©connu mais dont la carriĂšre ultĂ©rieure lui vaudra une renommĂ©e internationale joue un rĂŽle non nĂ©gligeable dans cette sĂ©quence : il s’agit d’Oussama Ben Laden. L’ambassadeur saoudien aux États-Unis de 1983 Ă  2005, Bandar Ben Sultan, qui a assurĂ© une fonction d’intermĂ©diaire durant le conflit afghan, raconte : « Nous Ă©tions en relation avec Ben Laden quand la CIA et l’Arabie saoudite aidaient nos frĂšres moudjahidines en Afghanistan Ă  se dĂ©barrasser des forces soviĂ©tiques. Oussama ben Laden m’a dit : “Merci. Merci de nous amener l’aide amĂ©ricaine.” Â» [5]. Issu d’une famille de milliardaires saoudiens, Ben Laden est approchĂ© par le prince Turki al-Fayçal (Ă  cette Ă©poque chef des services secrets de l’Arabie Saoudite) pour organiser le recrutement de volontaires djihadistes Ă  destination de l’Afghanistan [6]. C’est ainsi qu’il y est reçu par DjalĂąlouddine Haqqani, l’un des principaux chefs militaires de la coalition islamiste, abondamment financĂ© par l’Inter-Services Intelligence pakistanais et la CIA – Ă  hauteur de plusieurs dizaines de millions de dollars. Avant de devenir la bĂȘte noire des États-Unis, Haqqani Ă©tait en effet pour eux un « atout prĂ©cieux Â» contre la menace soviĂ©tique. Ses succĂšs militaires dans les annĂ©es 1980 sont ainsi louĂ©s par le dĂ©putĂ© amĂ©ricain Charles Wilson, chargĂ© du « programme afghan Â» auprĂšs du prĂ©sident Reagan, qui le considĂšre comme « une bĂ©nĂ©diction Â». Il fut mĂȘme, dit-on, reçu Ă  la Maison Blanche par Ronald Reagan qui voyait en lui un « freedom fighter Â» [7].



En France, journalistes et intellectuels rivalisent de lyrisme pour soutenir les « combattants de la foi Â» contre « l’envahisseur russe Â». Comme l’explique Denis Souchon [8], « peu importe que la quasi-totalitĂ© de ces combattants hĂ©roĂŻsĂ©s soient des musulmans traditionalistes, intĂ©gristes, mĂȘme. À cette Ă©poque, la religion n’est pas nĂ©cessairement perçue comme un facteur de rĂ©gression, Ă  moins qu’elle s’oppose, comme en Iran au mĂȘme moment, aux intĂ©rĂȘts stratĂ©giques occidentaux Â».

Le Monde Ă©crit ainsi dans son Ă©dition du 20 mai 1985 : « Les Afghans ont la pudeur et le fatalisme qu’implique une confiance absolue en la volontĂ© d’Allah. On dirait qu’il n’existe pas de mode de vie plus attrayant ni d’occupation plus Ă©levĂ©e que celle de combattant de la guerre sainte. Elle rapproche chacun de la vie du ProphĂšte Â».

Bernard Henri-LĂ©vy, dĂ©jĂ , enfilant son costume de propagandiste zĂ©lĂ© de l’impĂ©rialisme euro-atlantique (qu’il ne quittera plus), dĂ©clare [9] : « Les Afghans ne peuvent vaincre que s’ils ont des armes, ils ne pourront vaincre des chars qu’avec des fusils-mitrailleurs, ils ne pourront vaincre les hĂ©licoptĂšres qu’avec des Sam-7, ils ne pourront vaincre l’armĂ©e soviĂ©tique que s’ils ont d’autres armes (
). Je crois qu’aujourd’hui les Afghans n’ont de chances de triompher que si nous acceptons de nous ingĂ©rer dans les affaires intĂ©rieures afghanes Â».

Il ne croyait pas si bien dire. En 1986, alors que la situation militaire sur le terrain semble stagner, les États-Unis prennent l’initiative d’une escalade qui fait basculer le rapport de forces en abolissant le contrĂŽle soviĂ©tique de l’espace aĂ©rien : ils dĂ©cident d’équiper les moudjahidines afghans de missiles sol-air Stinger capables de frapper les hĂ©licoptĂšres et avions de combat (voir photo d’illustration plus haut).



Le tournant des annĂ©es 1980 marque en France une bifurcation idĂ©ologique de laquelle nous peinons d’ailleurs toujours Ă  sortir. Avec l’arrivĂ©e sur le devant de la scĂšne mĂ©diatique des « nouveaux philosophes Â» (dont BHL est le porte-Ă©tendard) commencent la criminalisation de l’hypothĂšse communiste, la disqualification du marxisme, l’apologie sans nuance de la dĂ©mocratie libĂ©rale et de l’économie de marchĂ©. Au mĂȘme moment (et singuliĂšrement au cours du premier mandat de Mitterrand), on assiste Ă  l’effacement progressif, dans les discours officiels, du nom « ouvrier Â» au profit du nom « immigrĂ© Â». C’est par exemple un ministre socialiste (et non quelque obscur conseiller dĂ©partemental du FN) qui affirme en 1983 que les grĂ©vistes de Renault – en effet majoritairement algĂ©riens ou marocains – sont des « travailleurs immigrĂ©s agitĂ©s par des groupes religieux et politiques qui se dĂ©terminent en fonction de critĂšres ayant peu Ă  voir avec les rĂ©alitĂ©s sociales françaises Â». Avant que Laurent Fabius, premier ministre de Mitterrand, ne dĂ©clare en 1984 que Jean-Marie Le Pen « pose les bonnes questions Â».

Alors que les moudjahidines afghans sont quasi unanimement encensĂ©s dans leur lutte contre l’empire soviĂ©tique, les lois scĂ©lĂ©rates et persĂ©cutoires se succĂšdent ciblant les prolĂ©taires issus de l’immigration post-coloniale, dans un contexte de « lepĂ©nisation Â» accĂ©lĂ©rĂ©e des esprits. ParallĂ©lisme faussement paradoxal qui ne cessera de se vĂ©rifier par la suite : l’impĂ©rialisme instrumente sans vergogne l’islamisme Ă  l’extĂ©rieur de ses frontiĂšres cependant qu’il approfondit le racisme d’État et l’islamophobie domestique.

En Afghanistan, l’administration amĂ©ricaine ne pensait au dĂ©part que dĂ©stabiliser son rival soviĂ©tique, ne croyant pas Ă  une victoire des moudjahidines. Elle rĂ©alise pourtant son objectif stratĂ©gique : l’Afghanistan est devenu pour l’Union soviĂ©tique ce que le Vietnam avait Ă©tĂ© pour les États-Unis. Au terme de 10 ans d’une guerre Ă©puisante et de pertes considĂ©rables, l’ArmĂ©e rouge est contrainte de se retirer en 1989. Un an plus tard, l’URSS s’effondre.

Au total on estime que jusqu’à 35 000 djihadistes Ă©trangers issus de 43 pays diffĂ©rents ont participĂ© Ă  la guerre d’Afghanistan. Beaucoup trouveront Ă  se redĂ©ployer au cours des annĂ©es suivantes sur diffĂ©rents thĂ©Ăątres de conflit, des Balkans au Maghreb en passant par le Caucase. Le rĂ©seau afghan mis en place par Ben Laden fournit la base de ce qui deviendra Al-QaĂŻda – vĂ©ritable plateforme organisationnelle du djihadisme international.

Le 15 janvier 1998, Le Nouvel Observateur demande Ă  Zbigniew Brzezinski, conseiller pour les affaires de sĂ©curitĂ© du prĂ©sident amĂ©ricain James Carter, s’il « ne regrette pas d’avoir favorisĂ© l’intĂ©grisme islamiste, d’avoir donnĂ© des armes, des conseils Ă  de futurs terroristes Â». Sa rĂ©ponse : « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviĂ©tique ? Quelques excitĂ©s islamistes ou la libĂ©ration de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? Â»



Alija Izetbegović en compagnie des membres de l’unitĂ© El Moudjahid dans le village de Vozuća en Bosnie (1995)

Au cours de la dĂ©cennie suivante, les Ă©lĂ©ments de mĂ©thode expĂ©rimentĂ©s en Afghanistan s’exportent dans les Balkans et le Caucase. Poursuivant son objectif stratĂ©gique de dĂ©mantĂšlement de la Yougoslavie fĂ©dĂ©rale (qui, alors que l’URSS se dĂ©sintĂšgre, demeure l’un des derniers États Ă  n’avoir pas torpillĂ© ce qui restait de son Ă©conomie socialisĂ©e sur l’autel de la dictature du marchĂ©), l’Occident favorise la montĂ©e des forces sĂ©cessionnistes les plus rĂ©actionnaires. En Bosnie, c’est Alija Izetbegović qui a les faveurs du camp euro-atlantique, lui dont l’activisme de jeunesse l’avait conduit Ă  soutenir la division HandĆŸar de la Waffen-SS [10] et en qui son admirateur inconditionnel Bernard Henri-LĂ©vy voit le « De Gaulle de la Bosnie en lutte Â».

Sous son autoritĂ©, l’armĂ©e de Bosnie-HerzĂ©govine laisse se constituer en son sein des unitĂ©s autonomes de volontaires djihadistes, tandis que se multiplient les camps d’entraĂźnement pour moudjahidines du monde entier. « Il ne fait plus de doute que les dirigeants du SDA d’Alija Izetbegović ont cherchĂ© Ă  faire venir en Bosnie-HerzĂ©govine des islamistes Ă©trangers avant mĂȘme le dĂ©but du conflit Â» [11]. Ils seront plusieurs milliers Ă  combattre entre 1993 et 1995. Izetbegović rencontre Ă  plusieurs reprises Oussama Ben Laden qui finance et arme les moudjahidines bosniaques, notamment via l’organisation prĂ©tendument humanitaire Third World Relief Agency (TWRA). Il recevra d’ailleurs la nationalitĂ© bosnienne en 1993.

De sinistre mĂ©moire, l’unitĂ© El-Moudjahid, intĂ©grĂ©e au 3Ăšme corps de l’ArmĂ©e de Bosnie-HerzĂ©govine et fondĂ©e par un proche de Ben Laden (le saoudien Abu Abdul Aziz, vĂ©tĂ©ran du djihad afghan), se compose ainsi de volontaires Ă©trangers et bĂ©nĂ©ficie d’un encadrement assurĂ© par des religieux d’obĂ©dience wahhabite [12]. Elle est demeurĂ©e « cĂ©lĂšbre Â» pour une sĂ©rie de massacres particuliĂšrement atroces incluant des dĂ©capitations filmĂ©es et photographiĂ©es de prisonniers serbes (soldats comme civils) dont les images ont fait le tour du monde. Alors que les accords de Dayton en 1995 prĂ©voyaient le retrait sous 30 jours de tous les combattants Ă©trangers, Izetbegović distribue – par gratitude pour services rendus – des centaines des passeports aux moudjahidines internationaux, permettant Ă  beaucoup de rester en Bosnie.

Tout au long de la guerre, les États-Unis ont en particulier facilitĂ© la livraison d’armes Ă  destination des combattants bosniaques en contournant l’embargo international (qu’eux-mĂȘmes soutenaient officiellement) [13]. Les journaux de l’époque se font l’écho de l’implication Ă©tats-unienne : « Des agents de la CIA forment l’armĂ©e bosniaque Â», titre The Manchester Guardian le 17 novembre 1994. Quelques mois aprĂšs la fin de la guerre le Los Angeles Times note dans un article du 11 novembre 1997 que « la station de la CIA en Bosnie est dĂ©sormais rĂ©putĂ©e l’une des plus grandes de la rĂ©gion Â».



Hashim Thaçi (au centre), « l’interlocuteur privilĂ©giĂ© de la DGSE Â», et ses compagnons de l’UÇK

Il est Ă©tabli que Ben Laden a financĂ© Ă  hauteur de plusieurs millions de dollars les sĂ©paratistes albanais de l’UÇK (« ArmĂ©e de LibĂ©ration du Kosovo Â») dont certains combattants se sont entraĂźnĂ©s dans des camps d’Al-QaĂŻda en Afghanistan et en Bosnie-HerzĂ©govine [14]. Mohammed Al-Zawahiri, le frĂšre de l’actuel chef d’Al-QaĂŻda (et numĂ©ro 2 du temps de Ben Laden) a mĂȘme dirigĂ© une unitĂ© d’élite de l’UÇK.

Or comme le rappelle Jean-Arnault DĂ©rens [15], « Hashim Thaçi et l’UÇK sont largement une crĂ©ation des services occidentaux Â». La DGSE par exemple entretient des liens privilĂ©giĂ©s avec Hashim Thaçi, Ă  l’époque l’un des principaux dirigeants de l’UÇK et futur chef de l’État autoproclamĂ© du Kosovo. Comme le rapport un article du Guardian, « Le SHIK [service secret de l’UÇK] a reçu un soutien particulier du renseignement extĂ©rieur français, tout comme de la CIA. [
] Des communications militaires serbes interceptĂ©es par les Britanniques durant la guerre ont mĂȘme rĂ©vĂ©lĂ© que des officiers de la DGSE avaient Ă©tĂ© tuĂ©s aux cĂŽtĂ©s de combattants de l’UÇK lors d’une embuscade serbe Â». L’enquĂȘte publiĂ©e par Mediapart raconte Ă©galement qu’une « importante dĂ©lĂ©gation de cadres de l’UÇK Â» avait reçu « une formation au centre parachutiste d’entraĂźnement spĂ©cialisĂ© (CPES) de Cercottes, dans le Loiret Â» quelques semaines avant la confĂ©rence de Rambouillet. Que l’UÇK se livre Ă  des activitĂ©s criminelles telles que le trafic d’hĂ©roĂŻne ou encore le trafic d’organes d’ĂȘtres humains ne semble pas le moins du monde dĂ©ranger ses protecteurs occidentaux [16].

Comme Ă  chaque fois, les menĂ©es impĂ©riales sont lĂ©gitimĂ©es par l’activisme idĂ©ologique d’intellectuels serviles. Bernard-Henri LĂ©vy, Pascal Bruckner ou encore AndrĂ© Glucksmann co-signent ainsi une tribune dans Le Monde le 7 mai 1999 appelant Ă  « aider l’UÇK moralement, politiquement, financiĂšrement Â». À l’issue d’une guerre d’agression (Ă  laquelle participe la France) contre la Yougoslavie marquĂ©e par 78 jours de bombardements entre mars et juin 1999, le Kosovo est transformĂ© en protectorat de l’OTAN. Les dirigeants de l’UÇK sont portĂ©s au pouvoir tandis que les États-Unis y installent le Camp Bondsteel – plus grande base militaire amĂ©ricaine en Europe. En 2017, aprĂšs dix ans d’existence d’un État mafieux formellement indĂ©pendant, toujours sous occupation des troupes de l’OTAN et ethniquement purifiĂ© de la quasi-totalitĂ© des minoritĂ©s ethniques non-albanaises, une enquĂȘte du Courrier international montre « comment le Kosovo est devenu le bastion du djihadisme en Europe Â» avec le plus grand nombre de combattants de Daech par habitant.



Le chef de guerre djihadiste Chamil BassaĂŻev (Ă  gauche) avec Aslan Maskhadov, prĂ©sident indĂ©pendantiste tchĂ©tchĂšne qui a bĂ©nĂ©ficiĂ© du soutien occidental au titre de son positionnement « modĂ©rĂ© Â» – 1999

Au tournant des annĂ©es 2000, les États-Unis, dĂ©sormais hyperpuissance incontestĂ©e depuis la chute de l’URSS, cherchent Ă  pousser leur avantage en profitant d’une Russie exsangue pour favoriser son morcellement territorial – tout en mettant la main sur les juteuses ressources pĂ©troliĂšres du Caucase. Il s’agit notamment d’assurer l’hĂ©gĂ©monie du pipeline sous contrĂŽle anglo-amĂ©ricain qui, partant de Bakou, traverse la GĂ©orgie et la Turquie pour aller jusqu’à la MĂ©diterranĂ©e, au dĂ©triment de l’olĂ©oduc sous contrĂŽle russe, sans concurrence Ă  cette Ă©poque, qui partait Ă©galement d’AzerbaĂŻdjan mais pour rejoindre Novorossiisk (port de commerce sur la Mer Noire) en passant par
 la TchĂ©tchĂ©nie.

C’est ainsi qu’il faut comprendre le soutien Ă©tats-unien aux sĂ©paratistes tchĂ©tchĂšnes, menĂ© en particulier par le ComitĂ© AmĂ©ricain pour la Paix en TchĂ©tchĂ©nie (American Committee for Peace in Chechnya), que co-prĂ©side Zbigniew Brzezinski (dĂ©jĂ  citĂ© plus haut Ă  propos de l’Afghanistan). On y retrouve la fine fleur de la fraction nĂ©o-conservatrice de l’appareil d’État US : Richard Perle, conseiller du Pentagone ; Elliott Abrams, personnage-clĂ© de l’affaire Iran-Contra ; Kenneth Adelman, ancien ambassadeur amĂ©ricain aux Nations Unies et grand partisan de l’invasion de l’Irak ; Midge Decter, biographe de Donald Rumsfeld ; Bruce Jackson, ancien officier du renseignement militaire et vice-prĂ©sident de Lockheed Martin (premiĂšre entreprise amĂ©ricaine et mondiale dans le secteur de l’armement) ; ou encore James Woolsey, ancien chef de la CIA et proche de George Bush Voir John Laughland, « The Chechen’s American Friends Â», The Guardian, 8 septembre 2004.

. En somme les dĂ©fenseurs les plus exaltĂ©s de la « guerre au terrorisme Â», obsĂ©dĂ©s par le dĂ©peçage de la Russie et soudainement moins regardants vis-Ă -vis de leurs protĂ©gĂ©s tchĂ©tchĂšnes.

Or qui retrouve-t-on Ă  la tĂȘte des forces tchĂ©tchĂšnes au cours des deux guerres contre la Russie ? À nouveau des chefs militaires ayant fait leurs classes en Afghanistan. Deux des principaux leaders sĂ©paratistes, Chamil BassaĂŻev et Ibn al-Khattab, notoirement proches d’Al-QaĂŻda, ont en effet reçu leur formation militaire et idĂ©ologique dans les camps d’entraĂźnement afghans :

« En 1994, les Services de renseignement pakistanais ont organisĂ© pour BassaĂŻev [qui deux ans auparavant Ă©tait parti combattre Ă  la tĂȘte d’un bataillon tchĂ©tchĂšne aux cĂŽtĂ©s des forces azerbaĂŻdjanaises dans leur guerre infructueuse contre les ArmĂ©niens au Haut-Karabagh] et ses lieutenants de confiance un endoctrinement intensif et un entraĂźnement Ă  la guĂ©rilla dans la province de Khost, en Afghanistan, au sein d’un camp installĂ© au dĂ©but des annĂ©es 1980 par la CIA et les Services de renseignement pakistanais et dirigĂ© par le cĂ©lĂšbre seigneur de guerre afghan Gulbuddin Hekmatyar [personnage de premier plan dans la lutte contre l’URSS en Afghanistan au cours des annĂ©es 1980, soutenu Ă  ce titre par les États-Unis et le Pakistan] Â» [17].

Le saoudien Khattab organise en TchĂ©tchĂ©nie une milice de djihadistes internationaux (principalement arabes) jusqu’à son Ă©limination par le FSB en 2002 tandis que BassaĂŻev revendique plusieurs attentats sanglants sur le sol russe au dĂ©but des annĂ©es 2000 dont la prise d’otage de Beslan en septembre 2004 qui fait prĂšs de 350 victimes. Sur le moment, l’action est condamnĂ©e par Akhmed ZakaĂŻev (rĂ©fugiĂ© Ă  Londres), porte-parole du « gouvernement tchĂ©tchĂšne en exil Â» qui bĂ©nĂ©ficie entre autres du soutien de l’ACPC Ă©voquĂ©e plus haut. Seulement quelques mois Ă  peine aprĂšs la prise d’otage de Beslan, BassaĂŻev est nommĂ© vice-premier ministre de ce mĂȘme gouvernement en exil. La distinction Ă©laborĂ©e par les puissances occidentales entre « rebelles modĂ©rĂ©s Â» et « terroristes Â» – qui resservira en d’autres occasions – se rĂ©vĂšle alors pour ce qu’elle est : un artifice de communication.

En 2013 un article du Telegraph de Londres a rapportĂ© le contenu d’une discussion entre Bandar Ben Sultan (dĂ©jĂ  citĂ© Ă  propos de sa proximitĂ© avec l’administration amĂ©ricaine) et Vladimir Poutine lors de laquelle celui qui Ă©tait Ă  l’époque le chef des services secrets saoudiens tente de monnayer un assouplissement du soutien russe au rĂ©gime d’Assad. Il aurait Ă©galement, au cours de la nĂ©gociation, offert la garantie d’une « protection Â» des Jeux Olympiques d’hiver qui devaient se tenir Ă  Sotchi l’annĂ©e suivante, et que les djihadistes tchĂ©tchĂšnes [18] avaient jurĂ© de frapper, en disant : « les groupes tchĂ©tchĂšnes qui menacent la sĂ©curitĂ© des Jeux, c’est nous qui les contrĂŽlons Â» [19].

Plus rĂ©cemment, dans le conflit ukrainien qui Ă©clate en 2014, certains djihadistes tchĂ©tchĂšnes opposĂ©s au prĂ©sident Ramzan Kadyrov rejoignirent le front des nationalistes contre les sĂ©paratistes russophones du Donbass. Le camp nationaliste, soutenu par l’UE et l’OTAN comprend dĂšs lors les nĂ©o-nazis du rĂ©giment Azov et des djihadistes tchĂ©tchĂšnes du bataillon Djokhar DoudaĂŻev. Tout ceci Ă  deux heures de vol des principales capitales europĂ©ennes.

Notons que c’est cette nĂ©buleuse djihadiste de combattants tchĂ©tchĂšnes dont le pĂšre du meurtrier de Samuel Paty Ă©tait semble-t-il un soutien logistique (au titre de quoi il a demandĂ© le statut de rĂ©fugiĂ© politique en France).



Manuel Valls, comme toujours Ă  l’avant-garde du combat de la RĂ©publique contre l’islamisme, avec le ministre de l’intĂ©rieur saoudien Mohammed Ben Nayef Ben Abdulaziz Ă  Riyad, le 13 octobre 2015

Il n’est sans doute pas de meilleur tĂ©moignage de l’hypocrisie de l’impĂ©rialisme occidental que son alliance stratĂ©gique avec les pĂ©tromonarchies du Golfe, dont l’Arabie Saoudite. « Le rĂ©gime de Riyad, issu du wahhabisme (islam rigoriste), finance ici et souvent lĂ  des mouvements armĂ©s islamistes. Washington le sait mais ferme les yeux, la dynastie royale est un fidĂšle pivot de la stratĂ©gie amĂ©ricaine dans la pĂ©ninsule Arabique, et un fournisseur pĂ©trolier de la premiĂšre puissance mondiale Â» [20].

Ceci, bien sĂ»r, vaut Ă©galement pour la France. Au cours des quinquennats de Sarkozy et Hollande, marquĂ©s sur le plan intĂ©rieur par une fuite en avant islamophobe (de la loi interdisant le port du voile intĂ©gral Ă  l’institutionnalisation de l’état d’urgence en passant par les dĂ©bats nausĂ©abonds sur l’identitĂ© nationale ou encore la dĂ©chĂ©ance de nationalitĂ©), les liens avec les pĂ©tromonarchies du Golfe se sont intensifiĂ©s, jusqu’à faire de l’Arabie saoudite le premier client de la France en termes de contrats militaires (aussi bien que le premier pays fournisseur de pĂ©trole). Lors de son arrivĂ© au pouvoir Emmanuel Macron s’est placĂ© dans le sillage de ses prĂ©dĂ©cesseurs en signant le 7 dĂ©cembre 2017 un contrat de 11 milliards d’euros avec le Qatar, notamment pour la vente d’au moins 12 rafales et de plusieurs centaines de blindĂ©s.

Or il est connu de tous que les pĂ©tromonarchies du Golfe sont les principales responsables de la diffusion planĂ©taire du wahhabisme (rĂ©fĂ©rence intellectuelle majeure du djihad global), cette idĂ©ologie que nos gouvernants promettent dĂ©sormais de traquer sans relĂąche. Mais n’est-ce pas le prince hĂ©ritier d’Arabie Saoudite lui-mĂȘme qui a rĂ©cemment admis que la diffusion du wahhabisme avait Ă©tĂ© encouragĂ©e par les puissances occidentales Ă  l’époque de la guerre froide pour contrer l’influence soviĂ©tique ? Entendre aujourd’hui Macron annoncer (selon des propos rapportĂ©s par le Canard enchaĂźnĂ©) que « les États qui encouragent le salafisme sur notre sol doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des États hostiles Â» a quelque chose de comique.

Sur les rives mĂ©diterranĂ©ennes, il est Ă©galement connu de tous que les pĂ©tromonarchies figurent parmi les premiers soutiens financiers et logistiques des djihadistes actifs en zone irako-syrienne [21] – ceux-lĂ  mĂȘmes qui mettent en scĂšne la dĂ©capitation de leurs prisonniers. Mais n’est-ce pas justement Laurent Fabius qui dĂ©clarait que le front Al-Nosra (anciennement affiliĂ© Ă  Al-QaĂŻda) faisait du « bon boulot Â» sur le terrain contre le rĂ©gime de Bachar Al-Assad, dont le mĂȘme Fabius avait dĂ©clarĂ© qu’il ne « mĂ©riterait pas d’ĂȘtre sur la terre Â» et dont la destitution constituait un objectif commun de la France et de l’Arabie Saoudite ?

Comme le rĂ©sume Alain Badiou [22] : « Pour ce qui est de faire rĂ©gner la terreur au nom de l’Islam pur et dur, les souverains d’Arabie Saoudite s’y entendent, sans qu’à ma connaissance aucun dĂ©mocrate notoire ait jamais demandĂ© qu’une armada de B-52 vienne les Ă©craser. On soupçonne donc fortement qu’il y a, pour ces dĂ©mocrates, terrorisme islamiste et terrorisme islamiste. Le premier, soutenu par les AmĂ©ricains, et donc, par voie de consĂ©quence, ami de nos sociĂ©tĂ©s, doit ĂȘtre sinon admirĂ©, du moins tolĂ©rĂ©. Voilons-nous la face, et passons. Le second qui, dans ses tortueux calculs, en vient Ă  nous frapper : qu’on le stigmatise et qu’on l’anĂ©antisse sous les bombes. Finalement, il s’agit de savoir oĂč vous ĂȘtes exactement situĂ© au regard de l’accĂšs au pĂ©trole Â».



Djihadiste syrien Ă©quipĂ© d’un missile MILAN de fabrication française

En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, le Qatar et la Turquie financent les organisations liĂ©es aux FrĂšres Musulmans tandis que l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis quant Ă  eux sont davantage liĂ©s aux organisations de type salafiste-djihadiste (mĂȘme si dans le cas du conflit syrien ces distinctions se rĂ©vĂšlent assez poreuses). François Hollande a reconnu avoir soutenu l’opposition syrienne dĂšs 2012, par l’envoi de matĂ©riel de guerre au sein des milices pour leur permettre de faire face Ă  l’armĂ©e syrienne et Ă  ses soutiens. Tactiquement, les djihadistes, plus aguerris au combat ont su prendre la main sur l’opposition militaire et se sont imposĂ©s comme seuls opposants rĂ©els, en justifiant du sang versĂ©. C’est donc concomitamment que les diverses tendances allant des FrĂšres Musulmans (Faylaq Al-Cham) jusqu’aux salafistes-djihadistes (Al-Nosra, Ahrar Al-Cham, Hayat Tahrir Al-Cham, etc.) et takfiristes dans le cas de l’EI, ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’armes, d’hommes et de fonds.

DĂšs dĂ©cembre 2012, The Guardian notait ainsi que « pour partie, l’argent français est tombĂ© entre les mains de groupes islamistes qui Ă©taient dĂ©sespĂ©rĂ©ment Ă  court de munitions et qui s’étaient tournĂ©s vers des groupes djihadistes proches d’Al-QaĂŻda, dans et autour d’Alep Â» [23].

Selon les rĂ©vĂ©lations rĂ©centes du Parisien, il apparaĂźt que le meurtrier de Samuel Paty, Abdoulakh Anzorov, Ă©tait en contact avec au moins deux djihadistes russophones installĂ©s en Syrie et qu’il glorifiait Hayat Tahrir Al-Cham, le qualifiant de « meilleur groupe actuel Ă  rejoindre Â». HTC est issu du Front Al-Nosra, soutenu militairement et matĂ©riellement par le Qatar, avec l’aval des États-Unis et de la Turquie, comme l’a reconnu l’ex-premier ministre qatari Hamad Bin Jassim en personne. Une information d’ailleurs confirmĂ©e par le leader marocain du Front Al-Nosra, Issam Al-Hana, qui identifie le Qatar comme le « principal financier Â» de son groupe [24]. Ce sont ces mĂȘmes djihadistes avec qui Tsahal coopĂšre pour organiser l’acheminement des rebelles syriens blessĂ©s dont plusieurs milliers ont Ă©tĂ© soignĂ©s dans des hĂŽpitaux israĂ©liens ces derniĂšres annĂ©es [25].



Des chars Leclerc fabriquĂ©s en France dĂ©ployĂ©s prĂšs d’Aden (YĂ©men) le 3 aoĂ»t 2015, durant une opĂ©ration militaire contre des rebelles chiites hutis et leurs alliĂ©s

La France et plus gĂ©nĂ©ralement l’Occident portent Ă©galement une lourde responsabilitĂ© dans la situation chaotique en Libye : le renversement de Mouammar Kadhafi sous Sarkozy puis l’ingĂ©rence française dans la guerre civile sont autant d’élĂ©ments dĂ©montrĂ©s dans la presse française. Les gouvernements Hollande puis Macron ont pratiquĂ© la politique du funambulisme en ouvrant la porte aux diffĂ©rents camps qui s’affrontent pour ensuite commercer avec le vainqueur. Parmi ces factions en guerre, notamment dans le camp d’Al Sarraj soutenu par l’ONU figurent des bataillons de mercenaires islamistes, dont certains ont exercĂ© en Syrie. Jean-Yves Le Drian est l’interlocuteur de ce camp appuyĂ© financiĂšrement et logistiquement par le Qatar et la Turquie [26].

Les pĂ©tromonarchies du Golfe, bien que concurrentes, servent de relais rĂ©gionaux aux puissances occidentales. Elles participent par la suite au soutien Ă  divers mouvements armĂ©s correspondant Ă  diffĂ©rentes tendances politiques. L’implication de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis dans le conflit yĂ©mĂ©nite concerne donc la France, puisque ces deux pays figurent parmi ses principaux clients, avec respectivement 1,3 milliards et 287 millions d’euros de matĂ©riel de guerre livrĂ© en 2019. La guerre civile au YĂ©men opposant des organisations soutenues par ces pĂ©tromonarchies et d’autres soutenues par l’Iran, toutes les forces militaires sont jetĂ©es dans la bataille. Les compromis avec des tendances djihadistes sont frĂ©quents, notamment autour du parti Al-Islah rĂ©putĂ© proche des Saoudiens.

De tout ceci la leçon semble claire. L’impĂ©rialisme occidental n’a jamais eu aucun mal Ă  soutenir, armer, financer ou instrumentaliser des groupes djihadistes lorsqu’ils servaient ses intĂ©rĂȘts. De l’Afghanistan Ă  la Syrie en passant par la Yougoslavie, ceux-ci ont mĂȘme bien souvent fait office d’alliĂ©s stratĂ©giques dans le but de dĂ©stabiliser des rĂ©gimes considĂ©rĂ©s comme hostiles ou rĂ©tifs Ă  ses injonctions. Les puissances occidentales ont assumĂ© depuis plusieurs dĂ©cennies, et continuent d’assumer, un partenariat privilĂ©giĂ© avec certains des rĂ©gimes les plus rĂ©actionnaires de la planĂšte qui sponsorisent, sur un plan aussi bien matĂ©riel qu’idĂ©ologique, le djihad global. Ce terrorisme islamiste que nos pays dĂ©signent comme leur ennemi mortel, ils ont largement contribuĂ© Ă  le nourrir et Ă  l’étendre. Et ils font mine de s’étonner du retour de bĂąton qui, Ă©pisodiquement, ne manque pas de se produire.

Car « l’Occident semble ne remarquer les incendies qu’il a lui-mĂȘme provoquĂ©s aux quatre coins de la planĂšte que lorsqu’il en ressent la chaleur et que les flammes le brĂ»lent. Peu importe que les souffrances causĂ©es par certains Ă©vĂ©nements dont il est coresponsable aient Ă©tĂ© infligĂ©es Ă  une Ă©chelle beaucoup large dans la pĂ©riphĂ©rie, avant mĂȘme qu’il y ait un quelconque feedback dans le centre. En somme : ce qui se passe ici n’est qu’une fraction de ce qui se passe lĂ -bas Â» [27].

« Ce qui se passe lĂ -bas Â», c’est la poursuite des pratiques impĂ©riales sous une forme nouvelle, qui a pu ĂȘtre qualifiĂ©e de « zonage Â» : non plus l’installation d’un pouvoir mĂ©tropolitain de gestion directe des rĂ©gions dominĂ©es mais la destruction pure et simple des États, aboutissant Ă  la constitution de « zones franches Â» livrĂ©es au gangstĂ©risme et au pillage des firmes multinationales. La mĂ©diatisation du business de Lafarge avec Daech en Syrie n’est que l’exemple le plus spectaculaire de ce que le chaos infra-Ă©tatique provoquĂ© par les interventions impĂ©riales, loin de porter atteinte aux intĂ©rĂȘts capitalistes, leur permet au contraire de se dĂ©ployer sans entrave.

Or le cynisme gĂ©opolitique dont nous parlons est allĂ© de pair avec un approfondissement continu, singuliĂšrement en France, du racisme d’État et de l’islamophobie, tant au niveau idĂ©ologique qu’institutionnel. L’État français s’est servi, depuis une dizaine d’annĂ©es, de la recrudescence d’attentats islamistes sur son territoire, non pas bien sĂ»r pour remettre en cause le moins du monde son positionnement international ni ses alliances gĂ©opolitiques, mais comme prĂ©texte Ă  un acharnement contre les musulmans de ce pays et Ă  une agitation dĂ©complexĂ©e des motifs identitaires, visant au fond Ă  organiser la division du peuple, Ă  empĂȘcher son unification multinationale [28].

Il importe donc bien sĂ»r de dĂ©voiler l’hypocrisie du discours de la « guerre au terrorisme islamiste Â». Mais il importe plus profondĂ©ment d’articuler, ici mĂȘme au cƓur des mĂ©tropoles du Nord global, lutte anti-raciste et lutte anti-impĂ©rialiste : renouer avec une capacitĂ© de mobilisation offensive contre les expĂ©ditions guerriĂšres de l’impĂ©rialisme euro-atlantique (et dĂ©noncer les prĂ©textes faussement humanitaires dont il enrobe la plupart du temps ces derniĂšres), rĂ©sister Ă  la criminalisation de la lutte contre le racisme structurel en continuant de s’organiser avec ceux et celles qui le subissent en premiĂšre ligne.




Source: Mars-infos.org