« Pour tous ceux qui ont faim depuis des siècles, pour tous ceux qui n’ont rien, la guerre civile c’est l’espoir ». Extrait du film documentaire Mourir à Madrid (1963)
Source des photos : https://www.eldiario.es/sociedad/Guerra-Civil-aparecieron-Sant-Cugat_0_962754655.html

La participation de George Orwell à la guerre d’Espagne en tant que volontaire au sein de la milice du parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) est sans aucun doute la première source d’inspiration de ses principaux romans, 1984 et La ferme des animaux. Hommage à la Catalogne est à la fois un récit et un essai sur la guerre d’Espagne. Orwell affirme qu’on ne peut comprendre la guerre d’Espagne et plus précisément « l’atmosphère de suspicion et de haine politique » qui règne à Barcelone au printemps 1937 d’un point de vue exclusivement militaire. Au début du premier appendice, l’auteur écrit : « Aucun de ses épisodes […] n’est intelligible sans quelque connaissance de la lutte intestine des partis qui se poursuivait à l’arrière du front gouvernemental. » [p. 235] 

 Une révolution sociale
« Nous voulons être les miliciens de la liberté, non des soldats sous l’uniforme. Milicien oui, soldat jamais ». Extrait de Mourir à Madrid (1963)
George Orwell nous rappelle que durant les premiers mois de la guerre: « […]le véritable adversaire de Franco, ce ne fut pas tant le gouvernement que les syndicats. Dès que la rébellion éclata, les ouvriers [ouvrières] urbains organisés répondirent par l’appel à la grève […] puis réclamèrent les armes des arsenaux nationaux. [1] » (p.238) Toutefois, comme le souligne Orwell: « Il serait difficile de croire que les anarchistes et les socialistes, qui étaient l’âme et le nerf de la résistance, accomplissaient de tels exploits pour sauvegarder la démocratie capitaliste qui ne représentait rien de plus à leurs yeux, surtout à ceux des anarchistes, qu’un appareil centralisé d’escroquerie ! […] Ce qui avait eu lieu en Espagne, en réalité, ce n’était pas simplement une guerre civile, mais le commencement d’une révolution. » En effet, là où la rébellion est écrasée et les militaires désarmés, les syndicats et les partis forment des comités et des conseils révolutionnaires où ils exercent l’ensemble des pouvoirs. Des patrouilles de contrôle formées d’ouvriers et d’ouvrières remplacent les anciennes forces de police, des milices sont levées et dans quelques localités, des communes anarchistes indépendantes s’organisent. Parallèlement, la classe ouvrière procède à des collectivisations: « les paysans saisirent la terre, les syndicats saisirent beaucoup d’usines et la plus grande partie des moyens de transport; on détruisit des églises et les prêtes furent chassés et tués. » (p.238)  

La guerre d’Espagne est avant tout une guerre politique
Pour la défense de la république, il fallait surtout des armes. L’intervention soviétique en octobre 1936, et dans une moindre mesure du Mexique, permet aux républicains de résister pendant près de trois ans. Mais à quel prix? Les Russes, en situation de force, dictent leurs conditions. « Les armes russes étaient fournies par l’intermédiaire du parti communiste […] qui faisaient en sorte que le moins d’armes possible allât à leurs adversaires politiques » (p.243). Le Parti communiste espagnol (PCE), qui représente peu de chose avant la guerre, voit son nombre d’adhérents gonflé à la suite du ralliement de la petite et moyenne entreprise espagnol au PCE, devenu de fait les garants de la propriété et de l’exploitation salariale.
« Le monde entier était résolu à empêcher la révolution en Espagne. Notamment le parti communiste [stalinien], avec la Russie soviétique derrière lui, s’était jeté de tout son poids à l’encontre de la révolution. » (p.240)
À partir d’octobre 1936, la Généralité vote plusieurs décrets au nom des impératifs militaires. Ils ont pour but de reconstruire l’état, mais comme le souligne l’auteur : « […] ce qu’exigeaient les nécessités militaires c’était l’abandon d’une parcelle de ce que les ouvriers avaient conquis pour eux-mêmes en 1936. » (p.244). Des obstacles sont dressés afin de limiter la progression de la collectivisation. On se débarrassa des comités locaux et c’est aussi le retour des forces de police d’avant-guerre. Les diverses industries sous le contrôle syndical passent sous la direction du gouvernement et les milices ouvrières sont graduellement dissoutes et réparties dans la nouvelle armée populaire.
Barcelone, Juillet 1936

Les journées de mai 1937

« LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE »
-Orwell, 1984 
Généralement, la prise du central téléphonique de Barcelone par la garde d’assaut survenue le 3 mai 1937 est reconnue comme l’événement déclencheur des journées de mai. Cette provocation est l’aboutissement d’une longue série d’escarmouches dont l’objectif est, pour les staliniens du PCE, de liquider la révolution sociale et les libertaires comme force hégémonique dans la classe ouvrière catalane ainsi que de restaurer le pouvoir de la bourgeoisie. Les combats de rue s’arrêtent le 7 mai après avoir entraîné la mort de plus 400 personnes et un millier de blessés. 
Dans le Daily Worker du 6 mai on affirme : « qu’une bande d’anarchistes minoritaires a, au cours des journées de lundi et mardi, saisi et tenté de conserver le bureau central des téléphones et télégraphes et ils se sont mis à tirer des coups de feu dans la rue. » Mais cette histoire ne tient pas la route! Pourquoi diable la CNT donnerait l’assaut à son propre local? Quelques jours plus tard, le même journal attribue toute la responsabilité des troubles de Barcelone au POUM. 
L’affaire est présentée comme une insurrection préméditée et préparée contre le gouvernement. Elle serait fomentée uniquement par le POUM. Le Daily Worker écrit le 11 mai 1937 : « Le POUM agissant avec le concours d’éléments criminels bien connus et d’un certain nombre de fourvoyés appartenant aux organisations anarchistes, conçut le plan, organisa et mena l’attaque sur l’arrière, de façon à la faire exactement coïncider avec l’attaque sur le front à Bilbao. » (p.275) Mais comme le mentionne Orwell, si les leaders du POUM avaient voulu aider les fascistes, ils auraient donné l’ordre à leur milice de quitter le front et de laisser les fascistes passer. Mais ils n’en firent rien.
Les 15 et 16 juin 1937, le POUM est supprimé et déclaré comme une organisation illégale. Dans la foulée, tous ses bureaux, librairies, sanatoriums sont saisis. Dans la presse stalinienne on écrit: « A la suite de l’arrestation d’un grand nombre de dirigeants trotskystes à Barcelone et ailleurs […]on a appris à la fin de semaine les détails d’une des plus abominables affaires d’espionnage qui ne se soient jamais vues en temps de guerre […]» (p.288) Jamais la moindre preuve n’a été produite. Il s’agissait d’affirmations non confirmées mais publiées dans les journaux alignés sur Moscou.
Ce qui est très grave ajoute Prito, alors ministre de la défense nationale : « c’est que l’arrestation des leaders du POUM n’a pas été décidé par le gouvernement, c’est de sa propre autorité que la police a procédé à ces arrestations. » (p.289) Une police noyautée par les staliniens.
Comme quoi, les « fakes news » ne datent pas d’hier.

Lire aussi: 
[Livre] George Orwell : Hommage à la Catalogne (1 de 2)

[1] L’Espagne connut en un seul jour trois premiers ministres : Quiroga, Barrios et Giral. Les deux premiers refusèrent de distribuer des armes aux syndicats.
[2] L’organisation politique de la Catalogne (Parlement, présidence et conseil exécutif)

Article publié le 22 Fév 2020 sur Ucl-saguenay.blogspot.com