Décembre 16, 2017
Par Quartiers Libres
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L’action se déroule dans les provinces roumaines vers la fin de cinq siècles d’esclavage (1860). Isvan va conduire une partie de sa tribu dans les montagnes pour participer à la révolte rendue fameuse par les Haïdouks ou bandits d’honneur. Porte-parole de l’auteur dont les ancêtres ont vécu ce drame historique sur les grands domaines des boyards, le jeune héros entraîne les siens dans une épopée haute en couleurs, s’affronte aux paysans, à l’armée. Entre passion et revanche, un conte fascinant où même les ours aideront les Roms à reconquérir leur liberté.

Né en 1917 à Barcelone d’un père Rom kalderash venu de Russie et d’une mère manouche de France, Matéo Maximoff est le plus prolifique et le plus connu des écrivains tsiganes de langue française. Autodidacte, Matéo Maximoff écrit son premier livre à l’âge de 21 ans, « Les Ursitory » publié en 1946. Il entame alors une longue carrière, tour à tour écrivain, conteur, cinéaste, journaliste, conférencier et photographe. Il parcourt le monde sans relâche pour faire connaitre les Tsiganes, défendre leurs droits et lutter contre l’exclusion. A travers ses livres, traduits dans une dizaine de langue et ses images, Il décrit la vie des siens, mêlant son expérience personnelle à la mémoire de ses ancêtres. On lui doit également la traduction du Nouveau Testament et des Psaumes en langue romani.

 

Extrait

« Le marché aux esclaves battait son plein. Le marchand à tête de Turc, avec sa carrure d’athlète et sa moustache en crocs, tenant un fouet dans la main droite, parcourait des yeux l’ensemble des acheteurs éventuels, habitué à reconnaître son monde. Le public s’agitait, s’impatientait, et même quelques hommes criaient et injuriaient le colosse qui, indifférent à ces menaces, feignait de ne pas s’en apercevoir, les dominant doublement de sa carrure et des hauteur sur l’estrade, avec un air moqueur. Puis il eut un large sourire quand il aperçut la voiture d’Andrei qui se frayait un passage à travers la foule, car le marchand savait que celui-ci était le meilleur acheteur; aussi commença-t-il son boniment:
— Messieurs, j’ai l’honneur une fois de plus, et comme chaque année à la même époque, de vous vendre les plus beaux esclaves qu’on puisse trouver sur les marchés mondiaux. Moi, Constantine le marchand, je vous défie de me prouver le contraire!
Il s’arrêta un moment, laissant ainsi au voïvode Andrei le temps d’approcher pour mieux examiner sa marchandise vivante.
– Notre seigneur, le puissant voïvode Ieremie, mort il y a quelques mois, a laissé tous ces esclaves à ses fils; ce sont ceux que nous allons vendre aujourd’hui. Vous verrez les plus forts de la région, et si vous doutez de ma parole…
Des familles tziganes furent poussées sur l’estrade. Pour activer la vente, on mit les tziganes à l’enchère par deux, puis par trois familles.
Yon, l’intendant, au nom de son maître le voïvode Andrei, acheta cinq familles en deux fois; celles qui comptaient peu d’enfants commencèrent à s’entasser dans la seconde charrette.
Pendant tout ce bruit, des regards de flamme se croisaient.
Les larmes coulaient en silence, car un tzigane, un rom, n’a pas le droit de pleurer sur le sort malheureux de son frère de race. Le jeune tzigane répondant au nom d’Isvan n’avait encore jeté qu’un rapide coup d’oeil vers la deuxième charrette pour voir s’il ne connaissait personne parmi ceux qui désormais allaient vivre avec lui.
– Trente ducats.
Ce chiffre fit tourner involontairement la tête à Isvan; la voix, c’était celle bien connue de Yon. Trente ducats: était-ce le voïvode ou l’intendant qui marchandait? La curiosité domina les sentiments d’Isvan et, pour la première fois, il regarda attentivement l’estrade. Quatre tziganes seulement: le père, homme d’environ quarante ans, grand et musclé; Constantine annonça qu’il exerçait la profession de forgeron. Ses deux fils, vingt et un et dix-neuf ans.
– Et la fleur de tous les tziganes: Lena, dix-sept ans.
– Trente-cinq ducats, cria une voix calme.
– Quarante, dit aussitôt Yon. « 

 




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