Génocides tropicaux

Catastrophes naturelles et famines coloniales. Aux origines du sous-développement

Mike DAVIS

À la fin du XIXe siècle, plus de cinquante millions de personnes moururent dans d’épouvantables famines qui survinrent quasi simultanément en Inde, au Brésil, en Chine et en Afrique. Déclenchées par le phénomène climatique aujourd’hui connu sous le nom d’El Niño, la sécheresse et les inondations provoquèrent des épidémies terribles, l’exode des populations rurales et des révoltes brutalement réprimées. C’est cette tragédie humaine absolument méconnue que Mike Davis relate dans cet ouvrage. Il montre en particulier comment la « négligence active » des administrations coloniales et leur foi aveugle dans le libre-échange aggrava de façon meurtrière ces situations catastrophiques. Ce livre offre une description saisissante des méfaits du colonialisme et de son régime politique et économique. Il présente ainsi un autre regard sur la naissance du tiers monde, en construisant une double histoire économique et climatique du développement qui conduit à penser l’interconnexion des deux grandeurs, naturelles et humaines, dans le cadre de ce qui était déjà, au XIXe siècle, un « système-monde ». À bien des égards, Génocides tropicaux ajoute un chapitre important au grand « livre noir du capitalisme libéral ».

Extrait : « Comme les lecteurs contemporains de Nature et d’autres revues scientifiques pouvaient s’en rendre compte à l’époque, [la grande sécheresse des années 1876 à 1879 a constitué] un désastre aux proportions véritablement planétaires, puisqu’on signalait des cas de sécheresse et de famine à Java, aux Philippines, en Nouvelle-Calédonie, en Corée, au Brésil, en Afrique australe et en Afrique du Nord. Jusqu’alors, personne n’avait soupçonné qu’une perturbation climatique majeure pouvait se produire de façon synchronisée sur toute l’étendue de la zone tropicale des moussons, ainsi que sur la Chine du Nord et le Maghreb.

Certes, on ne pouvait estimer le nombre des victimes que de manière fort approximative, mais il était horriblement clair que le million de morts de la famine irlandaise de 1845-1847 devait être multiplié au moins par dix. D’après les calculs d’un journaliste britannique, même en additionnant toutes les victimes des guerres conventionnelles depuis Austerlitz jusqu’à Antietam et Sedan, on n’atteignait probablement pas le niveau de mortalité de l’Inde du Sud pendant cette crise . Seule la révolution des Taïping (1851-1864), à savoir la guerre civile la plus sanglante de l’histoire de l’humanité, avec ses vingt à trente millions de morts supposés, pouvait revendiquer un nombre aussi grand de victimes .

Mais la grande sécheresse des années 1876-1879 ne fut que la première des trois crises de subsistance qui, à l’échelle planétaire, marquèrent la seconde moitié du règne de Victoria. Entre 1889 et 1891, de nouvelles sécheresses répandirent la famine en Inde, en Corée, au Brésil et en Russie, même si c’est en Ethiopie et au Soudan que la crise fut la plus grave, avec la mort de peut-être un tiers de la population. Puis, entre 1896 et 1902, la mousson fit à nouveau défaut à plusieurs reprises dans toute la zone tropicale et en Chine du Nord. Des épidémies dévastatrices de paludisme, de peste bubonique, de dysenterie, de variole et de choléra firent des millions de victimes[…] »

 

Par Quartiers Libres,
Source: http://quartierslibres.wordpress.com/2018/08/11/livre-du-samedi-genocides-tropicaux-mike-davis/