Avec ce troisième tome, Alain Bihr achève sa titanesque histoire du « premier âge du capitalisme » en analysant les nombreux facteurs qui expliquent que le capitalisme émerge entre le XVe et le XVIIIe siècle en Europe occidentale, et plus particulièrement dans quelques pays seulement.

Après un premier tome 1 (voir AL septembre 2018) consacré à l’expansion coloniale et commerciale de l’Europe et un deuxième (voir AL juin 2019) exposant diverses transformations dans le continent européen, cette troisième parution fait une synthèse de 1 700 pages, réparties en deux volumes, permettant de comprendre comment toutes ces transformations aboutissent à un premier capitalisme.

Même si ce protocapitalisme peut paraître marginal dans des sociétés où la majorité de la population vit d’une économie d’autoconsommation, il constitue la première période où, dans les échanges économiques, la valeur d’échange prime sur la valeur d’usage, et où les capitalistes, essentiellement marchands, commencent à imposer leur loi aux producteurs, paysans ou artisans.

La synthèse proposée par notre camarade Alain Bihr, constitue un travail d’autant plus remarquable que les travaux historiques portant sur des temps longs et tentant d’aborder des sujets aussi vastes que le capitalisme ne sont plus dans l’air du temps, trop suspects d’orientations idéologiques ou de déconnexion de la réalité.

C’est pourquoi le premier tome débute par une discussion des théories de Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein, qui ont tenté de d’expliquer la constitution de premières économies monde. Le travail de Braudel a permis de révéler les effets de cette mise en réseau des économies sur un espace, la Méditerranée au XIIe siècle, qui s’en trouve à la fois homogénéisé (par la diffusion des normes nécessaires au commerce), fragmenté (par la nécessaire concurrence entre les différents territoires composant cet espace) et hiérarchisé (par l’émergence d’un centre dominant des périphéries).

Une première mondialisation ?

Mais ces auteurs, ne maîtrisant pas les apports de Marx, restent confus sur la définition du capitalisme, ce qui ne nous aide pas dans les débats actuels sur la mondialisation, ses origines ou sa nature. La mise au point d’Alain Bihr permet de redéfinir clairement le capitalisme et donc les critères permettant son émergence, ainsi que la structuration du monde qui en est à la fois la conséquence et le moyen de son émergence à partir du XVe siècle.

C’était un point de départ nécessaire tant les débats sur la mondialisation capitaliste restent confus. Les récents courants historiographiques d’histoire globale ou d’histoire post-coloniale n’ont pas abouti à clarifier la notion de mondialisation.

Alors que cette période protocapitaliste s’ouvre, en 1415, par la construction d’un énorme empire colonial portugais qui donnait une longueur d’avance aux capitalistes lusitaniens, elle s’achève en 1763 par le triomphe de l’Angleterre, qui s’apprête à commencer une « révolution industrielle » et à parachever ainsi les rapports capitalistes de production.

C’est que le capitalisme n’est pas l’évolution naturelle d’une économie avancée, il n’est pas le simple résultat d’une formidable accumulation du capital permise par l’exploitation coloniale, sans quoi le Portugal ou l’Espagne auraient été les centres du monde capitaliste. Il n’est pas non plus la conséquence inéluctable d’un progrès technique qui aurait permis l’industrialisation, sans quoi la Chine aurait été bien en avance sur l’Europe occidentale.

Alain Birh, Le premier âge du capitalisme (1415-1763) tome 3, Syllepse, octobre 2019, 1 764 pages, 45 euros.

C’est à travers la compétition que se livrent les pays européens pour s’assurer une place dominante, aussi bien sur les plans économiques, militaires, territoriaux ou culturels, que se construisent les outils qui permettent l’émergence du capitalisme. Alain Bihr parcourt méthodiquement ces pays, en commençant par les premiers de cordée (Portugal, Espagne, Provinces-Unies, France, Angleterre) puis les « semi-périphéries » et finalement les marges qui restent très largement à l’écart de ce protocapitalisme, souvent grâce à leurs capacités de résistance à l’intrusion européenne.

On y découvre le poids déterminant des affrontements et des rapports de force, qui permettront par exemple à l’Angleterre de s’imposer après avoir pourtant pris plus d’un siècle de retard sur la constitution de son empire colonial. C’est notamment la transformation de ses voisins écossais et irlandais en périphéries quasi-coloniales, qui explique cette domination.

Après avoir transformé leurs économies pour les mettre au service des intérêts de l’Angleterre, et réduit une large part de leurs habitantes et habitants en « proto-prolétariat » misérable contraint de se mettre au service du capitalisme britannique dans les colonies ou dans l’armée, ce sera au tour du Portugal de subir une mise sous tutelle.

Le capitalisme n’est pas un long fleuve tranquille

Cette synthèse, qui croise de nombreux aspects (économiques, politiques, culturels, technologiques…) dans de nombreux territoires, peut aussi être lue par parties distinctes, pour s’intéresser à certains thèmes (grâce à un index détaillé) ou à certains espaces, et comprendre par exemple pourquoi le capitalisme n’est pas né en Chine ou pourquoi le Japon réussit à éviter la soumission au capitalisme européen.

Renaud (UCL Alsace)


Article publié le 29 Mar 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org