Septembre 12, 2022
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Comment l’anarcho-syndicalisme espagnol, pourtant auréolé de sa gloire de 1936, a-t-il échoué à se réinventer après la mort de Franco en 1975 et la « transition démocratique » qui s’ensuivit  ? Rappelons les étapes principales de cette histoire.

La CNT qui sort de la clandestinité courant 1976, s’appuie sur environ 3 000 militantes et militants ; elle connaît un développement exponentiel au cours de 1977, atteignant sans doute 300 000 adhérentes et adhérents ; l’année 1978 est celle d’un brutal déclin, sous l’effet de dissensions centrifuges et de répression policière ; le Ve congrès de décembre 1979 (le premier depuis 1936), à Madrid, tourne au cauchemar bureaucratique, n’adopte que des principes idéologiques et aucune orientation concrète ; en juillet 1980, 67 syndicats dissidents tiennent congrès à Valence et forment une CNT dite « rénovée », par opposition à la CNT-AIT « orthodoxe » ; dans les années suivantes, le rapport de force s’inverse, la CNT-AIT décline tandis que la CNT rénovée réussit son implantation dans les entreprises  ; au terme d’années de procès intentés par la CNT-AIT, la CNT rénovée renonce à conserver son sigle et se rebaptise CGT. C’est la CGT espagnole que l’on connaît aujourd’hui, plus importante confédération anarcho-syndicaliste du monde, avec 80 000 adhérentes et adhérents, quand la CNT-AIT, devenue avant tout un groupement idéologique, compte à peine 3 000 membres.

La séquence 1976-1980 (renaissance, apogée et déconfiture) est au centre du petit livre de Reyes Casado Gil qui, en un prélude indispensable, étudie la contre-culture hippie et soixante-huitarde sous le franquisme finissant. Et, sans surprise, elle en tire une explication-clef du feu de paille que fut la CNT de 1977. Alors que les centrales syndicales concurrentes, les CCOO (proche des communistes) et l’UGT (proche des socialistes) avaient déjà pris une longueur d’avance, la CNT renaissante fit feu de tout bois. Elle attira à elle certes de nombreux groupes ouvriers combatifs refusant la paix sociale annoncée par la « transition démocratique », mais aussi toute une mouvance qui cherchait avant tout un « milieu » contre-culturel pour « être anarchiste »… avec tous les malentendus et les incompréhensions qu’un tel melting-pot allait provoquer. Mais d’autres facteurs jouèrent. Il y eut d’abord les entreprises de déstabilisation, dont l’exemple le plus connu est le drame de la Scala de Barcelone en janvier 1978. Un petit délinquant, provocateur policier, entraîna un groupe de cénétistes romantiques dans cet attentat aussi stupide que sanglant (4 morts), qui entraîna une intense campagne médiatique contre la CNT et amorça la fonte des effectifs. Il y eut ensuite les manœuvres politiciennes de « gardiens du Temple » – certains cercles des vétérans en exil, mais aussi les « puristes » de la FAI, s’appuyant sur un bureaucrate inconsistant, José Bondía – qui aboutirent au calamiteux Ve congrès de 1979.

On trouvera tout ceci en détail dans ce livre. Dates, chiffres, noms : tout est précis, sourcé, imparable. L’ensemble manque en revanche cruellement de couleurs, d’ambiances, de témoignages vivants, d’anecdotes, de portraits de personnages, de récits de lutte… L’histoire sociale mérite d’être plus incarnée.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)

  • Reyes Casado Gil, La Transition en rouge et noir. CNT (1973-1980), Le Coquelicot, 2022, 250 pages, 18 euros.



Source: Unioncommunistelibertaire.org