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Les éditions Libertalia ont eu la riche idée de publier une nouvelle édition revue et augmentée de L’homme hérissé (sous-titré Liabeuf, tueur de flics), qui revient sur un épisode marquant du début du XXe siècle, que certain·es nommeront des années plus tard l’«  affaire Dreyfus des ouvriers  ».

Dans le tumulte du Paris ouvrier et révolutionnaire au carrefour du XIXe et du XXe siècles, la répression est partout. Le mouvement anarchiste en a fait l’amère expérience avec l’instauration des lois scélérates en 1893 et 1894. Mais il n’y a pas que les militant·es les plus en vue, les théoricien·nes, qui font l’expérience de l’injustice de classe. D’autres anonymes font les frais d’une police violente et corrompue.

En 1909, un jeune cordonnier stéphanois du nom de Jean-Jacques Liabeuf (dit Le bouif) s’installe à Paris et se fait embaucher dans le quartier des Halles. Il rencontre Alexandrine Pigeon dont il tombe amoureux. Malheureusement pour lui, Alexandrine est une prostituée qui exerce sous la coupe du proxénète Gaston.

Ce dernier s’avérera être un indic de la brigade des mœurs, l’un des plus grands repères de ripoux de la police française. Il n’hésite pas à dénoncer Liabeuf pour proxénétisme. Celui-ci est arrêté le 31 juillet 1909 et condamné à trois mois de prison.

C’est à sa sortie que démarre le roman d’Yves Pagès. Il y raconte avec moult détails la préparation de la vengeance de Liabeuf contre les flics. Lui, le cordonnier, va passer de longs mois à confectionner des brassards cloutés. Avec sa lame et son revolver, au petit matin du 8 janvier 1910, il tue un policier et en blesse un autre sévèrement. Quatre autres flics récoltent des blessures légères tandis que Liabeuf finit par être lui aussi blessé, à la cuisse.

« Vive Liabeuf, mort aux vaches ! »

Son procès sera extrêmement médiatisé et polarisera une partie de l’opinion publique de l’époque. Face à tous ceux qui veulent la mort du «  tueur de policiers  » se dresse la presse révolutionnaire et anarchiste, qui prend la défense de Liabeuf, vu comme la victime d’un système judiciaire et policier corrompu, au service des puissants. Gustave Hervé, alors toujours socialiste insurrectionniste, prend fait et cause pour Liabeuf, jusqu’à lui même finir en prison.

Malgré une campagne pour sa grâce menée par les révolutionnaires, en premier lieu desquels les anarchistes, Liabeuf est condamné à mort et exécuté, entraînant dans Paris l’une des émeutes populaires les plus grandioses du XXe siècle.

Tiré d’une enquête fouillée, ce polar historique d’Yves Pagès nous plonge au cœur d’une affaire qui fera grand bruit au début du XXe siècle. Une affaire où l’on croise des anarchistes illégalistes, des socialistes intransigeants, des syndicalistes révolutionnaires, des proxénètes, des ripoux, des prostituées, des tenanciers d’estaminets, etc.

On plonge avec une certaine délectation dans le Paris ouvrier (ou peut-être dans la caricature qu’on s’en fait) et on prend fait et cause pour ce petit cordonnier qui a décidé de se défendre par lui-même face à la bourgeoisie et son bras armé policier.

Jon (UCL Angers)

  • Yves Pagès, L’homme hérissé. Liabeuf tueur de flics, Libertalia, octobre 2020, 216 pages, 10 euros.



Source: Unioncommunistelibertaire.org