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Drôle, incisif et sans concession, Pour que je m’aime encore nous pousse à nous confronter à une réalité sociale qu’on cherche souvent à fuir.

Maryam Madjidi dit volontiers qu’elle écrit pour se réconcilier… avec elle-même comme le clame le titre de son deuxième roman, mais également avec ce milieu social et ce territoire dans lesquels elle a grandi et aussi passablement souffert. Alors quoi de mieux qu’un roman d’apprentissage pour faire le tri afin d’y voir plus clair.

L’action de Pour que je m’aime encore se déroule à Drancy (Seine-Saint-Denis) et à Paris ou plutôt dans cet entre-deux dont la narratrice nous rappelle qu’il constitue une frontière bien plus épaisse que ne le laisse supposer le trait de la géographie administrative. Alors que Marx et la poupée, son premier roman, évoquait les déchirements d’une enfant de l’exil et les injonctions identitaires incompatibles avec le fait de porter une double culture, cette seconde fiction autobiographique explore les années qui mènent une adolescente de son collège de banlieue déshéritée à la première année de classe préparatoire au concours d’entrée à l’École normale supérieure dans un lycée parisien.

À la recherche des fantômes perdus

Dans ce récit, deux voix s’entrecroisent. L’une mêle humour et mélancolie pour narrer les révoltes, les rêves et les désillusions d’une jeune fille qui met tous ces espoirs d’intégration et d’ascension sociale dans une école républicaine dont l’idéal prétendument égalitaire se révèle être une fausse promesse. L’autre est un monologue intérieur où la narratrice dialogue intimement autant avec le monde qu’avec elle-même pour dissiper les faux-semblants et affronter avec lucidité les fantômes (ceux qui lui rappelle ces invisibles et ces sans-grade qui peuplent les cités de Drancy, mais aussi ceux et celles des juifs et juives interné·es à la cité de la Muette, puis déporté·es et exterminé.e.s entre 1940 et 1944) qu’elle a côtoyé·es durant toute sa jeunesse.

La jeune fille découvre qu’elle est et qu’elle a entre autres un corps. Elle se bat contre lui pour se conformer au canon esthétique dominant qui rejette ses cheveux frisés. De ce point de vue, la scène aux accents hyperréalistes qui se déroule dans le salon de coiffure n’est pas sans rappeler l’univers aseptisé jusqu’au désespoir des sculptures et installations de l’artiste états-unien Duane Hanson. Elle doit protéger ce même corps des agressions des plus cruels de ses camarades de classe, rebelles sans cause d’une connerie sans limite et qui mettent toute leur énergie à s’en prendre aux plus vulnérables pour leur faire payer la merde dans laquelle les relèguent les puissants.

Dans ce monde, les adultes sont rarement inspirants : des parents souvent impuissants, des profs en grande partie vaincus et insignifiants chez lesquel.le.s peine à émerger une énergie qui pousse à se surpasser dans les études. Les ami·es sont à l’avenant au point que le seul compagnon avec qui l’adolescente tourmentée peut entretenir une intimité est l’ennui qu’elle trompe tantôt avec la lecture, tantôt avec l’écriture car c’est bien la langue qui rend possible la réconciliation.

Pour que je m’aime encore mérite bien plus qu’un simple détour. Drôle, incisif et sans concession, il nous pousse à nous confronter à une réalité sociale qu’on cherche souvent à fuir quand elle est synonyme d’anomie quitte à se fuir soi-même et à se perdre. Il paraît qu’on appelle cela la lutte des classes.

Laurent Esquerre (UCL Aveyron)

  • Maryam Madjidi, Pour que je m’aime encore, Le Nouvel Attila, 2021, 212 pages, 18 euros.



Source: Unioncommunistelibertaire.org