Novembre 28, 2020
Par À Contretemps
298 visites



« Il faut dire d’abord que je ne crois pas qu’il y ait une littĂ©rature ouvriĂšre spĂ©cifique. Il peut y avoir de la littĂ©rature Ă©crite par des ouvriers, mais elle ne se distingue pas, si elle est bonne, de la grande littĂ©rature. Je crois en revanche que les travailleurs peuvent rendre Ă  la littĂ©rature d’aujourd’hui quelque chose qu’elle semble, dans sa plus grande partie, avoir perdu. Â»
Albert Camus, in : La RĂ©volution prolĂ©tarienne, n° 447, fĂ©vrier 1960.

Texte en PDF

Louis Guilloux (1899-1980) fut l’un des rares Ă©crivains qui, avec Jean Grenier et RenĂ© Char, veillĂšrent le cercueil d’Albert Camus. Ce qui donne une idĂ©e assez prĂ©cise de sa place dans le monde des lettres tel qu’il existait hors des cercles de ceux qui « faisaient Â» et « dĂ©faisaient Â» les rĂ©putations du temps. Guilloux, comme Camus et Char, Ă©taient des « en-dehors Â». Ou, si l’on veut parler plus clair, des provinciaux. Face Ă  la sociĂ©tĂ© intellectuelle de leur Ă©poque, Louis Guilloux disait se sentir « comme un parvenu de la culture Â» semblable Ă  un « parvenu Ă©conomique Â» que la bourgeoisie installĂ©e de longue date dans sa lĂ©gitimitĂ© moque et ridiculise volontiers et de laquelle il serait prĂ©fĂ©rable de se sentir ignorĂ© tant il est vrai qu’elle est volontiers humiliante. Tout comme Camus qui disait, lui, « se sentir toujours en faute Â» dans ce cĂ©nacle parisien Ă  la mentalitĂ© de notables des lettres. Je note, par ailleurs, non sans une certaine amertume, qu’à l’occasion de l’anniversaire de la mort d’Albert Camus, il ne fĂ»t pas fait rĂ©fĂ©rence de façon plus nette et plus ferme, Ă  son ami et complice Louis Guilloux. Ce que modestement, Ă  mon petit niveau, je voudrais m’attacher Ă  rĂ©parer.

On a souvent prĂ©tendu, Ă  tort mais parfois avec insistance, que Louis Guilloux Ă©tait l’auteur d’un seul et magnifique roman : Le Sang noir (1935, Gallimard). Or, il serait regrettable de s’en tenir Ă  cette pensĂ©e commune sans avoir sacrifiĂ© une nuit d’insomnie ou une sieste d’aprĂšs-midi chaude Ă  la lecture de La Maison du peuple (1927) et de Compagnons (1931). Une matinĂ©e pluvieuse conviendrait aussi, d’ailleurs.

Compagnons, qui toujours m’émeut, est un court rĂ©cit qui narre les derniers jours de Kernevel, un modeste ouvrier maçon qui n’a guĂšre connu de joies, et qui, Ă  l’agonie, a « des larmes de bonheur Â» dont il ne sait d’oĂč elles lui viennent. « Si c’était cela, la mort Ă©tait un grand bonheur. Il pensait Ă  sa vie, et il ne regrettait rien. Â» Nul manichĂ©isme, mais une fine observation de la souffrance des « laissĂ©s-pour-compte Â» de la dignitĂ© humaine. « Le droit Ă  l’honneur et Ă  la justice Â» se gagne dans le combat syndical et politique, celui du mouvement ouvrier qui, durant les annĂ©es 1840 Ă  1914, Ă©crira – c’est le cas de le dire – ses plus fortes pages, de la belle utopie Ă  son impuissance face Ă  la grande boucherie nationaliste : pour son honneur, vivre debout plutĂŽt que mourir Ă  genoux.

Chez Guilloux, la clartĂ© dans l’expression et l’absence d’artifice ou d’affectation – comme, par exemple, l’usage d’un vocabulaire qui cherche Ă  « faire peuple Â» – participent d’une qualitĂ© d’écriture que Camus salua avec enthousiasme. Il y a, en effet, dans cette ostentation du populaire, quelque chose de profondĂ©ment indĂ©cent, une pose qui bafoue la dignitĂ© de ceux dont, au fond, on parodie la langue. Car comme le pontait Jacqueline de Romilly (une Grande Dame), « mĂ©priser une langue revient Ă  mĂ©priser une culture Â». Les Bretons et les MĂ©ridionaux en savent quelque chose. « Avec VallĂšs et Dabit [1], dira en substance Camus, il [Guilloux] a su trouver le seul langage qui convenait Â» pour Ă©voquer la misĂšre des humbles, traduire « une vĂ©ritĂ© qui dĂ©passe les empires et les jours, celle de l’homme seul en proie Ă  une pauvretĂ© aussi nue que la mort Â». Nous sommes lĂ  face Ă  un geste littĂ©raire d’une grande sobriĂ©tĂ©, mais aussi d’une grande sensibilitĂ© et d’une parfaite honnĂȘtetĂ©.

Le philosophe Jean Grenier (1898-1971) fut leur « bon maĂźtre Â» Ă  tous deux. Lui-mĂȘme Ă©lĂšve de Georges Palante [2], il inspira Ă  Louis Guilloux, dans Le Sang noir, le personnage haut en couleur de Cripure (« critique de la raison pure, Cripure de la Raison tique
 Â»), ce bougre qui tourne en ridicule jusqu’à sa propre mort. C’est Grenier qui, dans les annĂ©es 1930, fit connaĂźtre La Maison du peuple et Compagnons Ă  Camus, son Ă©lĂšve, lequel s’enthousiasma immĂ©diatement pour l’Ɠuvre de Guilloux – et particuliĂšrement pour son admirable Compagnons. Camus, avec la fidĂ©litĂ© et la sincĂ©ritĂ© qui le caractĂ©risaient, fut de ceux qui, avec GuĂ©henno, louĂšrent l’auteur et admirĂšrent l’homme, sa droiture, sa simplicitĂ©, en un mot comme en mille son humanitĂ©. Une histoire commune, une amitiĂ© durable, celles de deux enfants du siĂšcle partageant une origine sociale modeste et formĂ©s Ă  l’école de la RĂ©publique laĂŻque aux riches heures des « hussards de la RĂ©publique Â» [3].

La forte proximitĂ© de Guilloux et Camus avec l’imaginaire du mouvement ouvrier d’avant la PremiĂšre Guerre mondiale, et en particulier avec le syndicalisme rĂ©volutionnaire dont l’histoire demeure encore Ă  ce jour largement mĂ©connue, piĂ©tinĂ©e qu’elle fut par le manichĂ©isme simplificateur des marxistes-lĂ©ninistes, Ă©tait au cƓur de leur approche politique. Il est bon parfois de fouiller dans les poubelles de l’histoire pour en sortir des pĂ©pites – celles du doute et du refus de l’ « esprit de parti Â», notamment. Dans leur geste de rĂ©voltĂ©s, la noblesse de leurs aspirations rĂ©clamait une forme d’entĂȘtement qui enracina les deux hommes dans leur amitiĂ©. Ils ne devront leur reconnaissance qu’à la simplicitĂ© de leur sincĂ©ritĂ© et Ă  la qualitĂ© de leurs Ă©critures faites de chair et de larmes, de soleil et d’ombre, de misĂšre et de joies simples, de respect pour les faibles et leurs rĂȘves de justice sociale. L’on sait Ă  quel point la lecture de L’Homme rĂ©voltĂ© de Camus est indispensable ; il est dĂ©sormais inutile d’y revenir. Pour Guilloux, on en sait moins, et pourtant, Ă  le lire, l’on ne sera pas déçu. À l’un comme Ă  l’autre sont Ă©trangers ceux qui, forts de leurs effets de manche, ces bourgeois (petits et grands) devenus des tribuns de la plĂšbe, capteront l’autonomie du mouvement ouvrier au profit de leur ambition personnelle – c’est le cas du docteur Rebal dans La Maison du peuple de Guilloux. Ce sont ceux-lĂ , prĂ©cisĂ©ment, qu’ils considĂšrent comme les fossoyeurs de la culture populaire, celle qui fut au cƓur de l’intimitĂ© des hommes qu’ils Ă©taient. Guilloux et Camus savent que la culture (au sens anthropologique) des gens simples qu’ils connaissent bien, et pour cause, est une parfaite illustration de la common decency d’Orwell. Tous deux se mĂ©fient de la culture du bon sentiment et de la mauvaise conscience, cette sauce – ici TroisiĂšme RĂ©publique – dans laquelle mijote toujours « le dĂ©sir de pouvoir Â» des petits-bourgeois de leur temps. Les pionniers du « socialisme ouvrier Â» de La Maison du peuple se font utiliser par un politicien dĂ©magogue, disqualifiant le sens de leur combat et dĂ©naturant le sens du mot « socialisme Â» devenu ce qu’il est aujourd’hui : un signifiant devenu vide de sens comme l’est certainement la peinture classique du XVIIIe siĂšcle pour un touriste japonais errant dans les salles d’exposition du musĂ©e du Louvre.

Dans Compagnons et La Maison du peuple, Guilloux exprime sa nostalgie de l’anarcho-syndicalisme. Camus, quant Ă  lui, frĂ©quenta les militants de la CNT espagnole en exil chassĂ©s de leur terre par Franco et qui se rĂ©unissaient avec lui pour partager l’amour qu’ils avaient en commun pour la justice par la libertĂ©. Il entretiendra avec eux une complicitĂ© fondĂ©e sur l’estime rĂ©ciproque qui jamais ne sera dĂ©mentie. Camus les aida et les soutiendra du mieux qu’il put sans jamais hĂ©siter. Il louera la beautĂ© de ces Ăąmes nobles dans la dĂ©faite. L’Espagne, dira-t-il, est une plaie qui saigne et jamais ne cicatrisera [4].

Camus comme Guilloux, il est vrai, n’ont jamais Ă©tĂ© fascinĂ©s par les dogmes marxistes. Et c’est sans doute ce qui les sauvera du dĂ©sastre lĂ©niniste lorsque le Kominterm sera transformĂ© en simple « courroie de transmission Â» au service de la politique Ă©trangĂšre de l’Union soviĂ©tique. Soumis Ă  ses puissants relais et Ă  sa culture de l’obĂ©issance aux ordres, le mouvement ouvrier europĂ©en passera, Ă  de trĂšs minoritaires exceptions prĂšs, sous la coupe du pouvoir stalinien (notamment sur la question coloniale et aussi sur celle de la lutte antifasciste).

Camus et Guilloux ont baignĂ© dans la mĂȘme culture. Ils ne s’y sont pas noyĂ©s. Ce qui a tout d’une performance dans le contexte de l’époque. Chapeau bas, Messieurs ! Camus dira non sans une pointe de malice, lors d’une confĂ©rence, que « sa gĂ©nĂ©ration Ă©tait une gĂ©nĂ©ration intĂ©ressante Â» car elle eut Ă  vivre les consĂ©quences dĂ©sastreuses de la guerre de 1914, l’émergence d’un espoir fou provoquĂ© par le succĂšs inespĂ©rĂ©, aprĂšs tant de dĂ©faites ouvriĂšres, du coup d’État bolchevik d’octobre 1917, la naissance et la montĂ©e en puissance du Parti communiste français, la crise de 1929 et la paupĂ©risation de masse, le Front populaire et ses victoires si durement arrachĂ©es au patronat, l’Espagne assassinĂ© par les franquistes et le NKVD, deux totalitarismes, la guerre (encore), l’Occupation et la rĂ©sistance (Ă  guerre totale, rĂ©sistance totale) et ensuite, dans le courant des annĂ©es 1950, la morgue policiĂšre des intellectuels staliniens et de leur Parti, la rĂ©volte ouvriĂšre de 1953 Ă  Berlin, le soulĂšvement hongrois de 1956, sans oublier, bien sĂ»r, la dĂ©colonisation et les sanglantes guerres de libĂ©ration nationale de l’Indochine Ă  l’AlgĂ©rie. Oui, c’est sans doute ce que l’on peut appeler une « gĂ©nĂ©ration intĂ©ressante Â».

Louis Guilloux, militant du Secours Rouge [5], accepta de partir en Union soviĂ©tique avec AndrĂ© Gide en 1936 – alors qu’à des milliers de kilomĂštres de Brest, Camus, un an avant, Ă©tait entrĂ© au PCF qu’il quittera deux ans plus tard poussĂ© vers la sortie sur fond de dĂ©saccord politique en rapport avec la question coloniale. À son retour AndrĂ© Gide publia, en 1937, une charge implacable dĂ©nonçant la rĂ©alitĂ© du pouvoir bolchevik [6]. Louis Guilloux, lui, refusa d’écrire, en bien ou en mal, en pour ou en contre, sur ce sĂ©jour russe, mais surtout il s’abstint d’accuser Gide de mensonge. En ce temps-lĂ , on ne parlait pas encore de fake news, mais l’idĂ©e y Ă©tait. Et puissant le cƓur qu’on y mettait Ă  l’ouvrage. Car tout Ă©tait bon pour disqualifier les ennemis de l’URSS. MalgrĂ© les sollicitations pressentes des camarades, Aragon en tĂȘte – Aragon toujours et encore Ă  la manƓuvre lorsqu’il s’agissait de salir ceux qui osaient critiquer le camarade Staline, le petit-pĂšre des peuples –, Guilloux ne dira rien qui pĂ»t porter ombrage au livre de Gide. « Si j’avais la moindre envie d’écrire pour le public “quelque chose” sur mon voyage en URSS avec Gide, ce ne sont pas les procĂšs de Moscou, ni la guerre d’Espagne qui m’y inciteraient Â», notera-t-il simplement dans ses Carnets. Il prĂ©cisera par ailleurs que ce voyage trĂšs organisĂ© en URSS Ă©tait tellement encadrĂ© et surveillĂ© qu’ils n’avaient rien pu voir.

Je m’arrĂȘte lĂ , les amis, en suspens entre littĂ©rature et histoire du mouvement ouvrier. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui ignorent la profonde humanitĂ© qui habitait le maçon Kernevel, la mĂȘme qui anima l’espĂ©rance du pĂšre de Louis Guilloux. Pour ne pas en perdre la prĂ©cieuse trace et par amour de la littĂ©rature, l’on peut – l’on doit – se plonger sans attendre dans les pages des rĂ©cits et romans de Louis Guilloux. Ils en valent la peine.

Jean-Luc DEBRY




Source: Acontretemps.org