Au carrefour de la théorie politique et de l’histoire de la Révolution russe, Staline, Trotski : l’héritage de Lénine, paru aux éditions Spartacus, offre une critique au vitriol du rôle des bolcheviks dans cette révolution.

Regroupant des textes de Willy Huhn et de Paul Mattick, cet ouvrage attaque l’idée selon laquelle il y aurait une rupture majeure entre Lénine et Staline, et que Trotski aurait été le réel défenseur des idées de Lénine, dévoyées par le sanguinaire Staline.

En réalité, selon Huhn, le ver autoritaire était dans le fruit du parti bolchevik dès le départ. Si Trotski avait pu parvenir à prendre la succession de Lénine, il n’aurait fait que suivre la ligne générale de ce parti, qui se conçoit comme l’avant-garde du prolétariat. Le parti aurait donc vocation à diriger la société et à faire subir au prolétariat une dictature exercée en son nom. À aucun moment, Trotski ne dévie de cette ligne.

En 1921, quand il s’agit d’écraser les marins de Kronstadt qui protestent contre la confiscation du pouvoir par le Parti communiste, sa main ne tremble pas. Surtout, au début des années 1920, à la fin de la Guerre civile russe, Trotski propose une mesure extrême : la militarisation du travail.

Selon ce plan délirant, l’ensemble de la classe ouvrière russe devrait être enrôlée dans l’armée et soumise à une discipline de caserne pour relancer la production, avec comme éminence suprême Trotski, alors commandant en chef des armées… Finalement c’est le plan de Lénine qui est adopté, libéralisant l’économie et permettant à de petites entreprises privées de se relancer.

Trotski, un autre Staline ?

C’est aussi pour ces raisons que Trotski, une fois éjecté du pouvoir par Staline, veille à ne pas porter trop loin sa critique de l’URSS : il le décrit comme un État ouvrier mal géré par une mauvaise bureaucratie.

En réalité l’URSS n’était pas un état ouvrier : c’était un capitalisme d’État avec une nouvelle classe dominante toute-puissante, la bureaucratie du parti. Si Trotski, et à sa suite, ses adeptes trotskistes ne surent jamais porter cette critique fondamentale, c’est qu’en réalité ils ne comptaient pas redonner le pouvoir aux travailleurs et aux travailleuses russes.

Leur objectif était tout simplement de faire prendre une nouvelle direction au capitalisme d’État qu’appliquait la Russie. Si ce débat a quelque peu perdu de son actualité depuis l’effondrement de l’URSS, ce livre n’en reste pas moins intéressant : il permet de comprendre à quel point le « socialisme réel » était concrètement éloigné de la société communiste qu’il promettait.

Matt (UCL Montpellier)



Willy Huhn, Paul Mattick, Staline, Trotski : l’héritage de Lénine, Paris, Spartacus, 2019, 182 pages, 13 euros.


Article publié le 25 Juil 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org