Plusieurs ouvrages récents proposent un tour d’horizon des courants pédagogiques critiques en s’intéressant à leurs objets et leurs pratiques. Stimulant.

Pédagogies et écoles alternatives, cela vous cause sans doute. Si j’évoque les pédagogies critiques, cela est tout de suite moins évident et pour cause, puisque les travaux de ces courants critiques de l’éducation ont été longtemps ignorés voire regardés avec suspicion en France à la différence des aires anglo-saxonnes, hispaniques, lusophones ou encore scandinaves. Cela est illustré par le faible nombre de traductions d’écrits dans ce domaine provenant de ces mêmes aires. Même les courants se réclamant des pédagogies alternatives et des idées libertaires ne les ont pas intégrées pleinement à leur réflexion critique et à leurs pratiques.

Depuis quelques années, Irène Pereira, enseignante de philosophie et connue aussi comme militante féministe et libertaire, s’emploie à combler ce vide. On lui doit d’abord des articles publiés dans plusieurs revues et sur le site Questions de classes [1] et depuis 2018, quelques ouvrages qui feront date. [2]

De quoi s’agit-il  ? Les pédagogies critiques ont pour objectif de conscientiser aussi bien les enseignant.es que les élèves face aux oppressions qu’elles soient sociale, de genre ou raciste, et à leurs interactions. On peut parler de pédagogies anti-oppressives. Du reste, elles ne concernent pas que le public scolaire et ont toute leur place dans l’éducation populaire. Cette conscientisation doit permettre de développer la capacité d’agir (empowerment).

Limites des pédagogies alternatives

Quels liens entretiennent les pédagogies critiques avec les pédagogies alternatives  ? Les pédagogies dites alternatives recouvrent des réalités très différentes. Celles des courants Steiner et Montessori visent souvent un public plus ou moins aisé qui peut financer des études dans des établissements scolaires privés s’en réclamant. C’est aussi dans ce champ des pédagogies alternatives qu’on trouve des tentatives d’instrumentalisation par le capital, qui n’a pas seulement besoin d’exploiter la force de travail mais aussi la capacité d’innovation et de réflexion des travailleurs et travailleuses. Parmi elles, les pédagogies qui visent la transformation sociale se réclament plutôt de la pensée et de la pratique de Célestin Freinet. Irène Pereira souligne du reste l’apport essentiel de ce dernier à la critique sociale et au projet
d’émancipation.

Elle propose plus largement un panorama des pédagogies critiques dans laquelle Paulo Freire tient une place de choix. Paulo Freire est un pédagogue brésilien reconnu pour sa méthode d’alphabétisation des adultes. La notion de conscientisation est au cœur de sa pensée et ses démarches. Il s’agit de prendre conscience des rapports sociaux de pouvoir qui font système. Dans les années 1970, Freire met l’accent essentiellement sur l’oppression sociale de classe. Par la suite, il tient compte de critiques féministes portant sur les limites de ses travaux et intègre la notion de genre. On comprend un peu mieux pourquoi Bolsonaro et le bloc réactionnaire qui l’a porté au pouvoir en font une des cibles privilégiées de leur politique sexiste, raciste, homophobe et de classe.

• Laurence de Cock et Irène Pereira (sous la direction de), Les Pédagogies critiques, Fondation Copernic, Agone, 2019, 139 pages, 12 euros.

Freinet et Freire ont posé des jalons essentiels. Les pédagogies critiques ne se limitent toutefois pas à leur apport et intègrent d’autres courants et sensibilités (marxistes, libertaires, féministes, queer, décoloniales…).

Concrètement, les pédagogies critiques mettent l’accent sur le dialogue entre enseignant.es et apprenant.es et visent à désacraliser la parole du maître. Il s’agit de partir de ce que connaissent les apprenant.es et de développer leur capacité à réfléchir par eux-elles-mêmes, là où l’institution scolaire, tout particulièrement en France, a tendance à privilégier le gavage de connaissances et le formalisme. Et oui, particulièrement en France, le formalisme de nombre d’exercices comme la composition, la dissertation ou le commentaire composé est aussi important sinon plus que le fond et donc le sens critique…

La lecture du monde ne peut se limiter à un déchiffrage, elle implique une dimension critique. C’est la condition «  pour finalement développer la capacité d’agir […] des apprenants et apprenantes afin qu’ils et elles puissent lutter contre l’injustice  ».
Plus largement, les courants critiques interrogent et mettent en cause la forme scolaire. Mais certains d’entre eux le font en visant les méthodes d’apprentissage autoritaires et élitistes sans pour autant remettre en cause les rapports sociaux de pouvoir. Ainsi ils cultivent l’illusion qu’il est possible de lutter contre l’échec scolaire sans changer la société.

Pensées et réseaux en construction

Si les deux ouvrages donnent de nombreuses références et pistes de travail, ils montrent des pensées et des réseaux en cours de construction. C’est par exemple le cas des pédagogies féministes.

Et c’est pour les faire progresser que certains enseignants et enseignantes se regroupent et s’organisent afin de partager, collectiviser leurs réflexions et faire vivre un véritable réseau. C’est par exemple, ce que permettent de développer les Rencontres de pédagogies féministes qui se tiennent chaque année, ou le site Questions de classes qui couvre un champ plus large.

• Irène Pereira, Philosophie critique en éducation, Éditions Lambert Lucas, 2018, 192 pages, 15 euros.

Par ailleurs de nombreuses actions sont menées chaque année dans les écoles contre les discriminations sexistes, homophobes et racistes, liées au handicap ou au développement de la précarité et les textes de l’Éducation nationale poussent à leur accorder une place significative. Cela peut sembler contradictoire avec une institution connue pour reproduire fortement les inégalités sociales. Mais en fait cela ne vient pas de nulle part et résulte des combats militants menés plus généralement dans l’espace public.

Si le capital entend faire de l’école un des instruments clés de sa domination, comme en témoignent les contre-réformes portées par Blanquer, celle-ci est toujours travaillée par des forces contradictoires et Irène Pereira ne manque pas de le rappeler.

Il faut saluer la qualité des travaux d’Irène Pereira et des auteur.es ayant contribué à l’ouvrage Les Pédagogies critiques. Ils sont précieux car ils mettent à notre disposition des réflexions et des outils utiles pour la construction d’un autre rapport au savoir et permettent de connaître les travaux d’auteur.es et de courants en soulignant leurs apports mais aussi leurs limites.

Laurent Esquerre (AL Aveyron)


  • Laurence de Cock et Irène Pereira (sous la direction de), Les Pédagogies critiques, Fondation Copernic, Agone, 2019, 139 pages, 12 euros.
  • Irène Pereira, Philosophie critique en éducation, Éditions Lambert Lucas, 2018,
    192 pages, 15 euros.

Article publié le 22 Mai 2019 sur Alternativelibertaire.org