Le saviez-vous  ? De très nombreuses femmes ont joué un rôle capital dans l’histoire des innovations du numérique. Les toutes premières personnes à avoir programmé un ordinateur sont… six femmes. Mais les «  Eniac girls   » comme on les appelle (ô le beau surnom qui infantilise et qui invisibilise) n’ont jamais eu la reconnaissance institutionnelle à laquelle elles auraient droit. Et c’est systématique  ; lorsque des avancées sont dues à des femmes, celles-ci ne sont pas mentionnées. Si les informaticiennes et informaticiens d’aujourd’hui ont entendu parler de Grace Hoper, d’Ada Lovelace… pour les autres, ce livre apporte des informations centrales à qui veut en finir avec le mythe d’une discipline entièrement masculine.

Il y a aussi un autre mythe, plus pernicieux, qu’attaque Isabelle Collet, celui de l’autocensure des femmes. Le bon sens vous le dit, si elles ne sont pas nombreuses dans l’informatique, c’est parce qu’elles ne veulent pas y venir, tout simplement  ! Grâce à des analyses savoureuses, nourries d’enquêtes, d’anecdotes vécues et d’autodéfense intellectuelle, l’autrice montre au contraire à quel point il est difficile pour une femme d’avouer son intérêt pour le domaine, puis de s’inscrire, puis de rester, dans ces filières. Le parcours étant jalonné de nombreuses embûches pour les femmes, elles sont logiquement moins nombreuses à y rester que leurs camarades masculins qui ne rencontrent pas les mêmes obstacles. Ce n’est pas de l’autocensure, mais de la censure sociale.

La science repeinte en rose

Alors que faire  ? Le livre détaille les bonnes pratiques (aux rangs desquelles ces bons vieux quotas, indépassable première étape), qui permettent d’arriver à plus d’inclusivité. Plus précieuse encore, l’analyse de ce qui ne fonctionnera pas, même avec les meilleures intentions du monde. Cité en exemple – et visible sur le net – le clip Science is a girl’s thing (qu’on vous encourage à aller voir si vous voulez rire un peu) est l’archétype de ce qu’Isabelle Collet appelle la science «  repeinte en rose  »  : pour attirer les femmes, on ajoute à la représentation de la discipline ce qu’on définit comme féminin, et ce faisant, on crée une autre catégorie de science  ; il y a d’un côté la «  vraie  » science, et de l’autre, la science «  pour les filles  ». Le résultat est à l’opposé de l’effet recherché  : on ancre l’idée que la science «  normale  », celle qui se pratique sans talons aiguilles, est un univers dans lequel les femmes n’ont pas leur place.

Le dernier chapitre s’intéresse au plus actuel des enjeux  : l’intelligence artificielle. On fantasme aujourd’hui sur la machine, supposée neutre, qui remplacera avantageusement l’être humain et sa subjectivité défaillante… Mais le principe de l’intelligence artificielle, c’est qu’elle repère les mécanismes susceptibles d’etre automatisés, pour ensuite les répêter systématiquement  ; on peut donc tout de suite abandonner l’idée d’une intelligence artificielle capable de corriger les biais sexistes ou racistes des hommes, c’est l’inverse qui se produit  ! Ainsi, quand Amazon a tenté d’automatiser son recrutement, en soumettant les CV qu’il recevait à un programme nourri par les données de dix ans de ressources humaines internes, le programme s’est mis à exclure la quasi-totalité des femmes. Elles sont moins recrutées, moins payées, moins promues ; l’’intelligence artificielle. en déduit logiquement que ce sont des employées moins prometteuses.

Ce livre, dynamique et étonnant, se conclut sur une note optimiste, mais aussi sur une mise en garde  ; si l’on avance (à petits pas) dans la bonne direction pour ce qui est de l’inclusion des femmes, la prochaine fracture sera sans doute celle du milieu social.

Mélanie (UCL Grand-Paris sud)

  • Isabelle Collet, Les oubliées du numérique, Le Passeur, septembre 2019, 219 pages, 19 euros.

Article publié le 29 Juin 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org