À partir de l’analyse d’émissions, d’articles [2], d’entretiens avec les journalistes et de travaux d’autres chercheurs, Laura Basu propose une étude panoramique de la couverture médiatique de la crise de 2008 et de ses suites. L’ouvrage se présente en cinq chapitres, isolant différentes périodes entre 2007 et 2015, et un chapitre de bilan dont voici une synthèse :

Le crash financier

La réponse médiatique à la crise a progressivement conduit à marginaliser les explications les plus critiques à l’égard du système économique dominant. Présentes initialement dans les médias (débat autour du socialisme, notamment dans les pages du Guardian), les approches critiques ont rapidement cédé le pas à des grilles de lectures plus conformistes. Ainsi, l’idée de réformer le système bancaire, très présent initialement, a presque totalement disparu des options envisagées dès 2009. Ce recadrage apparaît rapidement dans les médias conservateurs mais aussi dans le Guardian. Rapidement, les solutions proposées par l’establishment ont été acceptées sans trop de débat. Il faut ajouter que tout au long de la crise, l’aspect international est passé sous silence.

L’austérité

À partir d’avril 2009, le débat public et médiatique se recentre, au Royaume-Uni, sur la question des finances publiques. À mesure que la crise financière s’éloigne s’impose l’idée que les problèmes budgétaires sont dus aux dépenses excessives du Labour. Une première forme patente d’amnésie médiatique… L’austérité est, quant à elle, la principale solution évoquée. Les autres options sont, au mieux, présentées comme des compléments aux politiques de rigueur budgétaire (non comme des alternatives) et, au pire, ignorées. Ainsi, « même si l’austérité était controversée, un certain niveau de coupes budgétaires était présenté comme nécessaire et inévitable même dans la presse “de gauche” et à la BBC ». Ce manque de débat autour des alternatives à l’austérité a contribué, selon l’autrice, à faire de cette dernière la solution « naturelle » face au problème de la dette.

Comment expliquer une telle présentation partiale ? Tout d’abord par le haut degré de suivisme du journalisme vis-à-vis de l’agenda des principales forces du champ politique [3]. Selon Laura Basu en effet, le débat médiatique sur les enjeux budgétaires s’est articulé autour des propositions des deux principaux partis ; puisque ces deux partis prévoyaient l’un et l’autre des coupes budgétaires (notamment pendant l’élection de 2010), aucune remise en question en bloc de l’austérité ne pouvait s’exprimer.

Ce constat s’applique aussi à la BBC et au Guardian. Ainsi un journaliste de la BBC explique-t-il qu’il était conscient que l’austérité était une mauvaise politique, mais qu’il ne pouvait pas présenter des opinions autres qu’une austérité brutale ou molle car ce n’était pas son rôle « de faire le boulot de l’opposition » : il lui fallait rapporter les propos des principaux partis et chercher à savoir s’il existait d’autres solutions à la crise ne relevait pas, selon lui, de son travail de journaliste… Un facteur qui se combine à la vision biaisée que peuvent avoir certains professionnels de la « neutralité journalistique ». Toujours à la BBC, des journalistes ont expliqué que chercher des points de vue alternatifs reviendrait à ne plus être impartial. Ainsi, la BBC suggérait régulièrement dans ses programmes que l’austérité était nécessaire parce que les principaux partis la défendaient comme réponse à la crise.

La partialité peut s’expliquer, enfin, par une construction fantasmée des intérêts du « lectorat ». À ce sujet, on relèvera le témoignage d’une chroniqueuse du Guardian, expliquant que les pages « opinions » du journal ne devaient pas froisser ce dernier. La journaliste justifie l’absence d’article traitant d’un rejet pur et simple de l’austérité par le fait que cela ne l’intéresserait pas [4].

La stagnation économique

À partir de 2010, le crash de 2008 n’est souvent plus mentionné dans l’analyse médiatique comme la cause des problèmes économiques, mais comme simple point de comparaison, complètement déconnecté des événements en cours. Laura Basu rappelle que le périmètre du débat médiatique se restreint à deux options : l’austérité et les politiques de l’offre d’une part, les politiques de relance keynésienne d’autre part. Comment expliquer l’accueil favorable des premières dans les médias [5] ?

Dans le prolongement des témoignages apportés plus haut, l’autrice avance d’abord que les principaux journaux anglais sont proches de partis politiques eux-mêmes favorables à l’austérité. Laura Basu poursuit avec d’autres explications : (1) la restructuration des médias en de grands conglomérats bénéficiant des mesures pro-business ; (2) une marchandisation de l’information, qui conduit à donner la priorité aux informations sur la finance et le business au détriment des informations sociales. Et à l’infotainment, au détriment de l’enquête. Un format sans doute plus « rentable » compte-tenu du fonctionnement d’une entreprise médiatique, dont l’autrice souligne que le but reste, comme dans n’importe quelle entreprise, de réaliser du profit.

Mais ces tendances s’observent aussi dans le service public, comme à la BBC, impactée elle aussi par des restructurations, une centralisation des programmes et une « flexibilisation » des conditions de travail. Autant de facteurs qui aboutissent à une exclusion du monde du travail : en 2007, il y avait par exemple 5 fois plus de représentants du business que du monde ouvrier dans les émissions de la BBC. En 2012, ce rapport était passé à 20.

La diminution des moyens a pour conséquence une moindre ouverture de la chaîne et de ses journalistes. Ceux-ci s’informent auprès des mêmes sources (politiques, autres médias locaux ou internationaux) contribuant à un « effet de bulle » et à la diffusion d’une vision globalement conservatrice du monde. La couverture de l’actualité internationale a particulièrement été affectée par les coupes budgétaires. Ce d’autant plus que les deux agences de presse de référence pour l’actualité internationale, Associated Press et Reuters, ont également largement coupé dans les coûts. Suppressions de postes, augmentations des cadences de travail, sous-traitance de sujets à d’autres centres d’informations, etc. Un des résultats est l’absence de bureau dans de nombreux pays, ce qui ne permet pas une bonne connaissance des sujets, ni la production d’une bonne information…

La crise de la zone euro

Au sujet de la couverture médiatique de la crise de la zone euro (ou crise de la dette souveraine), Laura Basu note, comme précédemment, que la plupart des articles étudiés ne prennent pas la peine de s’intéresser en profondeur aux causes des problèmes évoqués. Et lorsqu’ils le font, les principales citées sont les dépenses et la corruption – en ayant d’ailleurs souvent recours à des stéréotypes (citoyens des pays du Sud de l’UE fainéants et corrompus) – et non la crise financière de 2008. D’une manière générale, c’est le secteur public qui est tenu pour responsable de la crise. Laura Basu cite par exemple plusieurs études témoignant d’un « Grèce bashing » dans les médias de différents pays, dont le Royaume-Uni.

Parmi les articles de presse étudiés par l’autrice, certains ont cependant cherché à comprendre les causes structurelles de la crise, aussi bien chez le Guardian (europhile) que le Telegraph (eurosceptique). Mais parmi ces articles, rares sont ceux qui remettent en cause la logique des politiques d’austérité. En ce qui concerne les solutions avancées face à la crise de la zone euro, les principales citées sont conformes aux mesures préconisées par les autorités : sauvetage des banques (présenté comme le sauvetage des États) et rigueur budgétaire. Dans la plupart des cas, plutôt que de s’intéresser aux détails des sauvetages bancaires, les médias les ont présentés comme nécessaires pour faire face à la catastrophe, ce qui revient à les accepter, même implicitement.

L’irruption sur la scène politique de forces politiques opposées aux politiques d’austérité n’a pas provoqué de grands changements. À titre d’exemple, l’autrice se réfère à une étude consacrée au traitement, par les médias espagnols, du parti grec Syriza et de Podemos. Tous deux furent présentés comme des menaces à la stabilité nationale. Quant à leurs propositions, les médias les ont négligées, en les présentant comme des discours vagues, utopiques et impraticables. Laura Basu explique qu’un parallèle peut être fait avec le traitement de Jeremy Corbyn par les médias britanniques, le Guardian compris. Selon l’autrice, « le Guardian se donne une image de publication sociale-démocrate. Mais dès lors que des sociaux-démocrates commencent à atteindre des positions de pouvoir, le journal serre les rangs ».

La montée des inégalités

Selon Laura Basu, la couverture médiatique de la question des inégalités pose, sur la période étudiée, plusieurs problèmes. Si les articles mentionnent régulièrement les causes des inégalités (principalement l’austérité, les salaires stagnants/en baisse et la hausse des prix) ; les perspectives politiques apportées en guise de « solutions » sont très peu présentes, ou réduites, là encore, aux points de vue dominants.

À cela s’ajoute un traitement de la pauvreté souvent caricatural. Laura Basu s’appuie sur plusieurs études centrées sur les médias britanniques, faisant état d’une conception majoritairement individualiste du phénomène (les pauvres sont responsables de leur situation). Une tendance confortée par la concentration des médias dans les années 1960 et 1970, qui s’est accompagnée d’un recul des médias de gauche et sociaux-démocrates : faillite de certains titres, recentrage des titres ayant survécu et difficulté de créer de nouveaux journaux. Beaucoup de journaux ont ainsi fermé dans les années 1960, non pas nécessairement à cause d’un manque de lectorat, mais parce que ce lectorat n’attirait pas les annonceurs.

Laura Basu évoque également rapidement dans ce chapitre le dernier événement politique en date dans la période étudiée : l’élection de Corbyn à la tête du Labour en 2015. À l’appui, plusieurs études illustrant comment le candidat travailliste a été ridiculisé par la presse, de droite mais aussi de gauche, le considérant comme « inéligible ». Un constat basé sur des sondages d’opinion, jugés représentatifs de « l’opinion publique ». D’après un journaliste du Guardian, cette idée était assez répandue parmi les journalistes, de même que l’idée selon laquelle ses politiques n’étaient pas « des politiques d’adulte ». L’autrice conclut en soulignant que les qualificatifs « éligible » ou « politique d’adulte » sont évidemment des constructions politiques… auxquelles contribuent très largement les médias.

Quelques solutions

Laura Basu dresse le bilan de son analyse en ces termes :

Hormis quelques exceptions notables, la couverture tend à être superficielle, ne donnant souvent aucune explication aux problèmes. Lorsque des explications sont données, elles sont vagues ou superficielles. Parfois, comme à propos de la prétendue débauche de dépenses publiques, elles sont fausses.

Et d’ajouter :

Lorsqu’il y a des controverses, c’est souvent parce que l’establishment politique est divisé (le Brexit étant un exemple frappant). Les deux versants du débat seront ceux donnés par les deux versants de la fracture au sein de l’establishment. Ces deux aspects ne couvrent pas l’éventail des positions existant dans la société et aucun ne représente en général les intérêts de la majorité.

En guise de conclusion, l’autrice décrit la nouvelle « écologie médiatique » qui s’est développée sur la période : les médias alternatifs, les slow news (journalisme des formats longs, avec une périodicité de publication espacée dans le cas du papier), la montée en puissance des réseaux sociaux. Sans peindre pour autant un tableau idéal (les « nouveaux médias » pouvant avoir leurs défauts) : mauvaises conditions de travail ; marginalisation de certains points de vue ; manque de ressources financières limitant les possibilités d‘enquêtes ; agenda calqué sur celui des grands médias, notamment dans le traitement de l’actualité politique ; public restreint. Laura Basu rappelle qu’une part importante de la population continue d’utiliser les médias mainstream comme source principale d’information, et ce malgré le scepticisme ambiant à l’égard de ces médias. Elle esquisse enfin quelques pistes, allant de la réglementation plus forte des conglomérats médiatiques à un contrôle accru exercé par les travailleurs et les journalistes eux-mêmes, en passant par un plus grand financement public.

***

Dans son livre, Laura Basu met ainsi en évidence les travers de la couverture médiatique des enjeux associés à la crise de 2008 : (1) un manque d’explication historique ; (2) un débat réduit aux points de vue de l’establishment ; (3) un manque de contextualisation internationale. Pour elle, ces manquements fondent les critiques qui peuvent être adressées aux médias dominants : quelles sont les idées qui arrivent (ou n’arrivent pas) sur le devant de la scène et dans le débat public ? Quelles sont les questions qui sont posées, et celles qui restent dans l’ombre ? Quel est le rôle des médias dominants dans la construction de débats publics souvent tronqués ? Notons également qu’une part significative du livre est consacrée à détailler les grilles de lecture ignorées par les médias. Ces analyses dépassant largement le cadre de la critique des médias, il n’en a pas été question ici. Reste que nombre des critiques visant les médias britanniques valent pour leurs homologues français [6]. Sans doute plus encore à l’heure actuelle : alors qu’une nouvelle crise économique se profile, l’analyse de Laura Basu des angles morts médiatiques est assurément d’actualité.

Arnaud Galliere


Article publié le 26 Mai 2020 sur Acrimed.org