Janvier 17, 2022
Par Lundi matin
176 visites

« Le contact est venu me chercher Ă  l’aĂ©roport en taxi. Nous Ă©tions deux muets qui refusent de se regarder, lui devant, la langue morte, et moi derriĂšre, le regard tournĂ© au-dehors. Un dehors muet lui aussi, impĂ©nĂ©trable et transparent. Le taxi roulait Ă  travers les formes inconnues d’une ville oĂč je n’étais jamais allĂ©, oĂč je n’avais jamais voulu aller, un lieu inconnu comme le monde peut l’ĂȘtre parfois pour celui qui s’en dĂ©tourne, avec ou sans raisons.

*Mes raisons Ă  moi concernaient celles et ceux qui vivent. Ils Ă©taient lĂ  et elles aussi. Je les voyais avec leurs petits corps dĂ©charnĂ©s, mobiles comme des cafards, le souffle court parfois. Marche lente, rythmĂ©e, cadence d’insectes presque Ă©crasĂ©s dĂ©jĂ . Leur temps Ă  eux, Ă  elles, du temps Ă  prendre, une colonie Ă  repeupler, je ne sais pas, ça m’effraie. Je n’étais pas lĂ  pour pactiser avec mes semblables ni pour boire un jus de fruit, grignoter un sandwich. Faire du sexe un peu, sait-on jamais. Se divertir ? Oui, pourquoi pas. Et aprĂšs ? Partir, traĂźner des pieds, revenir. La mĂ©canique des gens : imperturbable. Et la chaleur
 dĂ©raisonnable. Sous ma chemise les lourdes gouttes de sueur perlaient de la nuque jusqu’au caleçon, tout trempĂ©. L’air, ce brasier Ă©touffant les narines, la gorge, le souffle, le corps. Et lĂ , Ă  mĂȘme la rue, des Ă©tals sur lesquels sont vendues des choses. Oui le soleil permettait ceci, laissait cela, la vie dehors au regard de tous, dĂ©nudĂ©e, oppressante, productive.

LĂ -bas rien ne m’enchantait et j’aurais inventĂ© n’importe quoi pour rentrer. Cette mission, quel ennui. Donc j’avançais Ă  reculons. Une vĂ©ritable traĂźnĂ©e coulante. Un truc qui colle au goudron, indĂ©tachable. Flasque. Je savais le nom du pays, je savais sa langue aussi et puis quelques bouts d’histoires, une guerre ancienne avec l’embĂȘtant voisin du nord. Je savais la littĂ©rature de lĂ -bas : Gloria. Une seule Ă©crivaine, une obscure Ă©crivaine. Je l’avais presque oubliĂ©e, et pas fini son livre. Il devait traĂźner dans la poussiĂšre. Et elle, Gloria, oubliĂ©e au fond du brouillard. Toute raplapla.

Et la morte alors, l’activiste. Elle devait ĂȘtre connue lĂ -bas, ça oui. Elle avait peut ĂȘtre de la famille ou ce qui pouvait en rester. Ou peut-ĂȘtre Ă©tait-ce que nous n’avions pas la notion en partage. Oui, c’était plus que probable. À la cĂ©rĂ©monie, sa famille n’était pas venue, tant pis. Mais si elle n’était pas importante alors je n’aurais pas eu Ă  ĂȘtre lĂ , au ralenti dans ce taxi, et plus tard au ralenti sur d’autres routes que j’imaginais dĂ©jĂ  Ă©prouvantes.

C’était Ă  moi de la rendre importante alors, cette activiste, la morte, de la faire exister par la plume, sous chaque angle, de la dissĂ©quer. Je me doutais bien qu’elle pouvait exister comme un grain de sable quelconque existe sur la plage inconnue d’une crique oubliĂ©e. Il y a des personnes qui existent sans qu’on ne les rencontre jamais. C’était pour elle que j’étais lĂ , c’était mon travail. Son temps Ă  elle Ă©tait fini mais peut-ĂȘtre pas sa lutte, leur lutte. Non, l’envie zĂ©ro. Je ne suis pas un sauveur, j’aurais dĂ» ĂȘtre chez moi. Je voulais prendre mes jambes Ă  mon cou, voilĂ  tout. J’avais la sensation qu’on me volait une partie de mon temps. Mais c’est quoi le temps maintenant. Â»

(…)

« DerriĂšre les exils Ă  marche forcĂ©e, les plantes bleues cornues passaient comme des Ă©toiles dans le creux de mes yeux. Ce que la beautĂ© peut ĂȘtre dĂ©gueulasse, parfois. Il faudrait pouvoir en crier toute la rage mais rien ne sort jamais, surtout lorsqu’on ne peut rien faire parce qu’on ne sait pas, qu’on ne voit pas, qu’on ne cherche pas Ă  voir, qu’on ne cherche pas Ă  savoir ou qu’on croit tout savoir Ă  la place des autres.

Le bus arrive dans ce village perchĂ© en haut de la montagne, aprĂšs une route en lacets. J’avais dĂ©gueulĂ© dans un sac en carton qui se dĂ©chira sur mes godasses. Je suis souvent malade dans les transports, je n’aime pas les voyages et leurs lots de vĂ©hicules Ă  affronter, l’estomac fĂ©brile, criard, foutu.

En descendant du bus, je cherche l’adresse que Juan m’avait indiquĂ©e. Un type vieux et jaune m’accueille. Sur le seuil, mes semelles font flip flop. La puanteur de la chose, les petits bouts de bouffe qui flottent, tout ça tout mou, c’était gĂȘnant. Â»

(…)

« De la fenĂȘtre, on voit la plage du trafic de l’or. Les politiciens des deux pays en tirent un beau pactole. Les hommes de l’or les arrosent pour qu’ils les laissent faire leurs petites affaires pĂ©pĂšres. L’argent finance les mercenaires, les mĂȘmes qui tapaient sur les portes des villages pour dĂ©truire et violer, d’un cĂŽtĂ© comme de l’autre de la frontiĂšre. Parfois, les mĂ©dias annoncent qu’une troupe a Ă©tĂ© dĂ©faite par l’armĂ©e rĂ©guliĂšre, simplement pour rassurer l’opinion, pour la produire aussi. Il faut montrer que les politiques font bien leur travail. Ce travail consiste de plus en plus Ă  gĂ©rer la peur, il faut inventer les conflits. Mais au fond, les militaires et les mercenaires jouent avec les mĂȘmes armes, ils violent les mĂȘmes femmes, font disparaĂźtre les mĂȘmes adolescentes et les mĂȘmes adolescents. Parlent la mĂȘme langue, une langue pourrie jusqu’à l’os. Et survivent grĂące Ă  la mĂȘme thune : celle qu’ils ont volĂ©e il y a trĂšs longtemps lorsque la soi-disant dĂ©couverte de l’autre cĂŽtĂ© de l’ocĂ©an fut amorcĂ©e. Milagros (personnage du roman, doyenne des prostituĂ©es de l’endroit oĂč Ă©volue le narrateur ) le savait d’un dĂ©putĂ© de l’autre pays. Il bandait molasse ; C’était long, accablant, rien Ă  faire : nĂ©antique. Elle ne l’avait jamais revu. Son argent Ă  lui, et l’argent de tant d’autres, c’était l’or. Elle en savait des choses, Milagros.

Valait mieux pas trop poser de questions. Si on apprenait que j’étais journaliste, j’aurais des ennuis. Les hommes de l’or, leurs espions, leurs taupes n’aiment pas trop les blancs qui posent des questions. 
 Le blanc, faut qu’il dĂ©pense, c’est tout. C’est sa raison d’ĂȘtre. Prendre tout, garder les miettes pour s’en goinfrer plus tard, puis partir avec un peu de cendre au fond de la poche. Â»

(…)

« Le patron, la foutue voix des tombeaux. Il voulait un nom. Il voulait qu’on soumette la vie Ă  sa parole, qu’on la rĂ©duise Ă  une image et une identitĂ©, que cette mort soit lĂąchĂ©e comme un exemple, une mort individuelle, une proie. La morte et l’assassin. Nous et eux. Reproduire le stigmate de la faute. Jouer au juge. S’assumer procureur. Culpabiliser. DĂ©truire. Calciner. Jouir.

En fait non, c’était autre chose, une chose bien plus insidieuse, terrible puisqu’elle remue notre histoire toute entiĂšre. Il jouait au colon. Il poursuivait le grand dĂ©lire de la conquĂȘte. Il voulait peut-ĂȘtre bien qu’on sache qu’il y avait toujours des sauvages dĂ©chaĂźnĂ©s de l’autre cĂŽtĂ© de l’ocĂ©an, qu’il aurait fallu les civiliser encore et encore, que la mission n’avait pas Ă©tĂ© menĂ©e Ă  son terme. Il m’avait missionnĂ© depuis sa mĂ©tropole pour que je fasse entendre Ă  l’opinion publique que sa civilisation avait Ă©tĂ© touchĂ©e et qu’il fallait y rĂ©pondre par la plume. Que seule la plume Ă©tait suffisamment puissante pour dĂ©noncer. MĂȘme si c’est cette plume-lĂ  qui trace les contours de l’oppression, les ravages, les terres dĂ©cimĂ©es. Il me coupa. Il y a deux sortes de morts : celle qui te paie et celle qu’il faut taire. Il raccrocha. Le stylo avait dĂ©finitivement disparu. Seul demeurait le bruit des vagues qui frappaient les rochers, ce bruit sourd et toute la solitude qu’il transporte avec lui.

J’allai jeter une pierre dans l’eau, trĂšs loin, aussi loin que je pouvais. Ce caillou qui coulait Ă©tait la tĂȘte de mon patron. De lĂ -dessous, il rĂ©ussit quand mĂȘme Ă  m’écrire un message. Il dit qu’il m’offre tout mon temps. Qu’il veut l’article. Que j’aurais tort de la lui jouer Ă  l’envers. Que je sais trĂšs bien jusqu’oĂč ça peut nous mener. Â»

(…)

« Je n’en avais pas fini de me faire aspirer par la vie. Et moi j’en absorbais toutes ses folies. Je suis devenu une sorte d’éponge, un truc mou au milieu d’immenses remous, un rĂ©ceptacle de tout ce qu’il faut traverser pour vivre. Il faut s’y faire, c’est tout. J’éponge les marĂ©es dĂ©gueulasses du monde entier, sa vase, toutes ses vases de toutes les couleurs, mais rien ne sort sinon ma sueur, toujours elle, abondante, Ă  cause de mes poils et tout ce qu’ils peuvent retenir : les fluides, les espoirs, la vie. Une jungle inhospitaliĂšre dans laquelle on se perd. Je dĂ©teste les aventures, les hĂ©ros, la peur, les obstacles. Je ne veux pas aller contre, j’éponge tout. Je retiens mille paroles, prisonniĂšres dans les limbes du coeur, Ă  l’air des mauvais procĂšs, des faux coupables, des pleurs d’injustice. Alors que dire, quoi Ă©crire. Il y a tant Ă  dire, et tant Ă  faire. 

Devant moi il y a une forĂȘt et une cabane. Une vielle dame se tient sur son seuil. Il fait noir. C’est la saison des pluies. Il ne pleut pas. Â»

(…)

« Pour mieux capturer l’or, ils dĂ©versent du mercure dans l’eau afin de l’amalgamer. C’est ainsi qu’ils sĂ©parent l’or de l’argile. Le mĂȘme argile qui, dans la plupart des mythes originels, nous constitue. Je me suis toujours mĂ©fiĂ© de ces mythes-lĂ  : souvent s’y cache une histoire de famille, d’engendrement, de patriarche. Le mercure versĂ© dans l’eau par les hommes de l’or tue les animaux venus s’abreuver dans la riviĂšre, ils s’en retournent mourir au fond de la forĂȘt, sous les arbres, Ă  l’abri des rayons du soleil. C’est ce mercure qui provoque des malformations aux bĂ©bĂ©s qui naissent dans les communautĂ©s des cours d’eaux, des riviĂšres, des alluvions. N’avais-je pas remarquĂ© l’excroissance sur le haut du crĂąne de leur fille Violette ? C’est ce mercure qui pĂ©nĂštre Ă  l’intĂ©rieur des poissons, des algues, des Ă©ponges. Les mĂȘmes Ă©ponges qui filtrent l’eau de la riviĂšre, la mĂȘme eau qui hĂ©berge la nourriture d’autres espĂšces. Les algues comestibles que nous avions dans notre assiette et les poissons qu’il faut manger lorsque la terre est fatiguĂ©e. Jusqu’à quand ? Ils revenaient toujours. MĂȘme dans l’eau que nous buvons il y avait probablement du mercure. Il faudra attendre quelques annĂ©es pour en ĂȘtre sĂ»res. Il n’y aura alors plus qu’à guĂ©rir d’un cancer ou d’autre chose pire encore, traĂźner dans les hĂŽpitaux dĂ©labrĂ©s du pays, se faire dissĂ©quer le corps par des mĂ©decins et des savoirs que nous pensions nĂŽtres. Comme les puissants aux manettes des Etats qui nous dirigent font de la gestion de nos vies un calvaire, nous dĂ©possĂšdent, accaparent nos dĂ©sirs, Ă©puisent nos corps. Je dĂ©glutis, le maĂŻs rĂąpait le fond de ma gorge. Â»

LPK.




Source: Lundi.am