Le soulèvement en Algérie s’inscrit dans une histoire nationale de lutte. Mais cette révolte ouvre également un cycle de luttes à travers le monde. Il semble donc important de comprendre les forces et les faiblesses du Hirak pour ouvrir des perspectives nouvelles. 

Le 22 février 2019, une révolte éclate en Algérie. C’est le projet d’un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, imposé par le pouvoir autoritaire, qui déclenche ce soulèvement. Des manifestations hebdomadaires deviennent massives et déterminées tout en restant pacifiques. Cette offensive ouvre une crise politique majeure. Bouteflika démissionne et le scrutin présidentiel du 18 avril est annulé. De nombreux dirigeants du régime sont démis de leur fonction et emprisonnés. Néanmoins, si la façade s’effondre, le pouvoir réel du haut-commandement de l’armée perdure.

Le report du scrutin présidentiel du 4 juillet ouvre une autre période. Le Hirak reflue et c’est le pouvoir qui est à l’offensive. Des élections présidentielles sont prévues le 12 décembre. A partir du 1er novembre avec la grève des magistrats contre la mainmise du gouvernement sur la Justice, les manifestations deviennent à nouveau massives. La campagne électorale et les meetings sont perturbés. Des marches quotidiennes se lancent malgré la répression. Le Hirak reprend l’initiative et assume l’affrontement avec le pouvoir. Des appels à la grève générale sont lancés durant la semaine du 8 au 12 décembre. Néanmoins le scrutin présidentiel est organisé avec l’élection du candidat Abdelmadjid Tebboune.

Le régime autoritaire algérien semble incapable de se réformer lui-même. Seul un soulèvement révolutionnaire peut permettre sa démocratisation. L’absence de médiations entre la population et le gouvernement, mais aussi au sein même de la classe dirigeante, ne permet pas d’évolutions. C’est uniquement l’intervention directe des masses populaires qui peut permettre l’avènement d’un régime démocratique. Mais le Hirak se contente d’une pression sur le gouvernement sans tenter de le remplacer. Il n’émerge pas une situation de double pouvoir malgré des appels à la grève. Surtout, le régime reste puissant, avec des moyens répressifs. Le journaliste et militant Hocine Belalloufi propose une analyse de cette révolte dans son livre Algérie 2019-2020. Le peuple insurgé. Entre réforme et révolution.

 

                                    

 

Soulèvement populaire

 

Le Hirak, malgré des moments de reflux, maintient un niveau massif de manifestants. Le mouvement parvient à resurgir pour annuler ou perturber les scrutins électoraux. La composition sociale du Hirak reste interclassiste. Elle comprend des salariés (ouvriers, employés, cadres, enseignants, fonctionnaires), des retraités et des chômeurs, des étudiants et des lycéens, mais aussi des petits commerçants et des membres des professions libérales (avocats, médecins). Des patrons et des paysans y participent également. Le Hirak est présent dans toutes les régions d’Algérie, au-delà des clivages religieux et linguistiques.

Ce mouvement refuse toute forme de direction, de représentants et de personnalités. Il s’organise en dehors des partis et des syndicats. Le Hirak porte des aspirations démocratiques contre un pouvoir autoritaire. Mais il exprime également une dimension sociale contre la dégradation des conditions de vie avec les salaires de misère, le chômage et la crise du logement. Les inégalités sociales jouent un rôle majeur dans l’explosion révolutionnaire. Les grèves ouvrières révèlent cette dimension sociale.

L’Algérie est secouée par des révoltes spontanées, mais aucune force sociale ne se construit sur la durée. Les partis de gauche demeurent très faibles. Le Hirak connaît des difficultés pour se structurer à travers des comités de base. Néanmoins, la grève étudiante permet l’émergence de collectifs autonomes. Les femmes sont également une force active dans le mouvement. Elles s’organisent dans des collectifs, mais luttent aussi en tant qu’exploitées. Elles sont fortement présentes dans le monde du travail et lancent des grèves, à l’image des ouvrières du textile. Les magistrats et les avocats s’organisent entre eux pour dénoncer les atteintes à la liberté d’expression et de manifestation.

Le Hirak refuse toute forme de direction mais permet l’émergence de structures sociales nouvelles. Malgré la répression, le mur de la peur tombe. Le Hirak obtient rapidement des victoires comme la démission du président et l’annulation des élections. « Cette unité retrouvée, renouvelée, refondée accrut sa confiance en lui-même, ce qui lui permit de définir à chaque phase ses objectifs tactiques et formes de lutte et de les mettre en œuvre », souligne Hocine Belalloufi.

 

« La révolution du sourire » ne correspond pas au vieux modèle bolchevik. Selon Lénine, les secteurs les plus déterminés du mouvement doivent lancer une insurrection pour s’emparer du pouvoir d’Etat. Mais le Hirak ne vise pas le renversement de l’ordre existant et la destruction du capitalisme. « Leur détermination était intacte, mais le Hirak ne bloqua pas le pays par l’occupation permanente des rues et places des villes et villages. Il ne lança pas de grève générale et un mouvement de désobéissance civile. Il ne recourut pas à ces formes de lutte car il ne se fixa pas pour but explicite le renversement du pouvoir », observe Hocine Belalloufi.

Aucune situation de double-pouvoir ne parvient à émerger. Les Algériens manifestent, puis retournent à leur routine du quotidien. La rue doit être un simple moyen de pression pour demander des revendications auprès du gouvernement. Mais il n’existe aucune perspective de renversement du pouvoir d’Etat. Néanmoins, le Hirak aspire à un changement de régime et apparaît comme un mouvement de réforme radicale.

 

 

Histoire d’un régime autoritaire

 

L’Etat algérien est créé en 1962 après la lutte pour l’indépendance. La bourgeoisie libérale semble discréditée en raison de sa collaboration avec la colonisation. C’est donc la bourgeoisie d’Etat, avec les hauts fonctionnaires et les militaires, qui arrive au pouvoir. Le gouvernement de Ben Bella impose des nationalisations d’entreprises. Mais cette bourgeoisie d’Etat, qui se contente de remplacer le pouvoir colonial, s’oppose au prolétariat. Les ouvriers ne veulent pas voir remplacer un patron français par un patron algérien. Une façade autogestionnaire doit satisfaire le prolétariat. Mais le comité de gestion élu par les travailleurs reste sous le contrôle d’un directeur d’usine. En 1965, le coup d’Etat militaire traduit une alliance de la bourgeoisie d’Etat avec les propriétaires fonciers.

Le régime de Boumediene repose désormais clairement sur un capitalisme d’Etat. Les grèves sont réprimées dans le secteur public. Mais la fraction privée de la bourgeoisie reste en situation de subordonnée. Boumediene valorise un développement national souverain pour limiter la dépendance économique à l’égard des autres pays. La santé et l’éducation se développent. Néanmoins, le secteur alimentaire reste faible. L’économie repose surtout sur la rente pétrolière et les emplois publics. La montée des inégalités dans les années 1970 alimente la contestation sociale. Mais le régime tente de satisfaire les revendications. Surtout, il garde le contrôle sur les syndicats et sur toute forme d’opposition.

 

Dès 1979, les entreprises publiques sont privatisées et le secteur bancaire se développe. L’Algérie s’ouvre progressivement au commerce extérieur. Cette transition vers l’économie de marché se traduit par une montée du chômage et des bas salaires. Pour rendre acceptable cette politique néolibérale, le régime renforce son autoritarisme. Un cycle de luttes s’ouvre avec le Printemps berbère de 1980. Une période de grèves et d’agitation débouche vers l’explosion sociale de 1988.

Mais les élections de 1992 permettent la victoire des islamistes du FIS. Le régime en profite pour renforcer la répression. Ce qui débouche vers la guerre civile des années 1990. Mais la contestation sociale reprend dans les années 2000 avec une multiplication de grèves et une révolte en Kabylie. Le pouvoir est contraint à négocier et s’appuie sur un pourrissement de la situation. La lutte en Algérie reprend dans le sillage des révoltes dans les pays arabes de 2011, le pouvoir doit satisfaire les revendications sociales et démocratiques. Actuellement le régime refuse de négocier, au risque d’être renversé comme la Tunisie de Ben Ali.

 

 

Transition démocratique

 

La situation semble bloquée et l’Algérie ne prend toujours pas la voie de la transition démocratique. Les élections ont eu lieu avec un nouveau président. Surtout, le pouvoir militaire garde le contrôle du régime. Ensuite, des clivages peuvent émerger au sein de la contestation. Les patrons défendent le néolibéralisme tandis que les salariés luttent pour des mesures sociales. « Les luttes des travailleurs actifs, chômeurs et retraités devraient gagner en visibilité et imprimer progressivement leur marque au Hirak afin que ce dernier ne tombe pas sous l’hégémonie des forces ultralibérales qui tentent de l’instrumentaliser à leur profit et à celui des multinationales », espère Hocine Belalloufi.

Une unité se construit contre le régime autoritaire. Mais le Hirak reste un mouvement interclassiste. Les revendications unitaires concernent surtout l’indépendance de la Justice, l’arrêt de la répression et la mise en place d’une démocratie représentative. Ensuite, les manifestations massives de novembre 2019 n’ont pas déclenché une phase de transition. Il n’y a pas de double pouvoir et la rue ne parvient pas à renverser le régime. « Le pouvoir ne peut toujours pas agir totalement à sa guise, mais il reste en place. En face de lui n’existe aucun contre-pouvoir », analyse Hocine Belalloufi. Cette situation d’équilibre reste pré-révolutionnaire sans pour autant être assurée de s’élever un stade révolutionnaire.

Les luttes perdurent mais ne parviennent même pas à négocier avec le pouvoir une transition démocratique. Des intellectuels et groupuscules de gauche, souvent d’obédience trotskisante, portent le mot d’ordre d’une Assemblée constituante souveraine. Ce qui doit permettre de changer de régime, et non simplement de président de la République. Le débat autour des institutions et de l’organisation du pouvoir ne doit pas être abandonné aux mains des seuls juristes, experts et politiciens professionnels. « De tels débats constitueront une véritable école de formation politique, juridique, économique… de la population », invoque Hocine Belalloufi.

La crise politique semble loin d’être terminée en Algérie. Le Hirak lutte contre l’illégitimité du régime actuel, malgré l’élection d’un nouveau président. Ce mouvement populaire « devra faire obstacle à toute tentative de remise sur pied de la façade démocratique d’un régime profondément autoritaire et inscrire ce combat dans le cadre d’une transition démocratique à arracher », estime Hocine Belalloufi. Au Soudan, la contestation a obligé le pouvoir à négocier une transition démocratique. Comme en Algérie, le régime n’est pas suffisamment affaibli pour être renversé. « Il ne s’agit pas d’arrêter la lutte, bien au contraire, mais de définir une tactique correspondant à la nature politique du mouvement et à ce qu’il veut et à ce qu’il est en mesure de réaliser. Détermination et réalisme doivent guider le Hirak », précise Hocine Belalloufi. Il propose d’ouvrir une phase de négociation, puis d’obtenir des élections constituantes et enfin mettre en avant des revendications sociales.

 

 

Perspectives du Hirak

 

Hocine Belalloufi propose un livre de référence sur le Hirak algérien. Son texte permet une description de la dynamique de ce mouvement. Surtout, il ouvre des perspectives à partir des forces et des faiblesses de ce soulèvement populaire. Hocine Belalloufi propose une analyse de classe du Hirak. Une petite bourgeoisie, incarnée par les avocats et les magistrats, défend une transition démocratique et lutte pour les libertés. Ce qui devient le socle commun du mouvement. Mais le prolétariat exprime également des revendications sociales. La « révolution du sourire » critique également le capitalisme et les réformes néolibérales.

Hocine Belalloufi pointe cette dimension interclassiste comme une force et comme une faiblesse. C’est ce qui donne un aspect unitaire et fragilise le régime. Le peuple algérien, dans sa diversité, comprend que seule la révolte peut permettre d’arracher des libertés. Mais cet interclassisme risque aussi d’effacer les revendications sociales au profit d’une démocratie traditionnelle soumise au capitalisme néolibéral avec ses inégalités sociales et sa misère.

Mais Hocine Belalloufi reste un indécrottable trotskiste. Son attachement aux groupuscules de gauche et aux syndicats, même corrompus et inféodés au régime, semble grotesque. En vieux militant trotskiste, il ne comprend pas le rejet des partis et des syndicats par un mouvement spontané qui refuse toute forme de délégation de pouvoir. Hocine Belalloufi propose de faire de l’entrisme dans les syndicats pour leur donner une direction de gauche. Vieille rengaine trotskiste qui n’a jamais aboutie dans le monde réel. De même, il estime que c’est une plateforme de revendications communes qui doit permettre de déclencher une grève générale.

Hocine Belalloufi garde une vision très idéaliste de la révolte. Ce sont des pratiques de lutte et des actions pour la propagation de la grève qui doivent renforcer la lutte des classes. C’est dans les entreprises et dans la rue que se joue la révolte, et non dans les réunions entre sectes de gauche pour aboutir sur le même tract depuis trente ans. Il est d’ailleurs dommage que le livre ne présente pas davantage des expériences de grèves qui permettent de trancher avec le discours interclassiste du mouvement.

 

Ensuite, Hocine Belalloufi propose une stratégie de transition démocratie. Là aussi, attention trotskisme. L’intellectuel a le mérite de ne pas se contenter d’une simple description pour proposer des perspectives. Mais son « réalisme » peut faire peur. Il insiste sur la négociation avec le régime. Ce mot d’ordre s’oppose à celui de renversement du régime. Mais c’est uniquement la force du mouvement qui oblige à la négociation ou au renversement du régime. Appeler solennellement à la négociation ne fait que renforcer le défaitisme et n’apparaît pas comme un mot d’ordre capable de relancer la lutte.

Ensuite, cette négociation doit déboucher vers des élections constitutionnelles. Illusion que de croire que le régime va négocier sa chute. Mais, même ces élections, n’apparaissent pas comme une perspective réjouissante. Comme l’admet d’ailleurs Hocine Belalloufi, ce scénario n’a pas permis à la révolte tunisienne de sortir de l’impasse capitaliste. Hocine Belalloufi esquisse son projet de société. Il se contente de proposer un État de gauche qui s’allie dans un front anti-impérialiste avec le Venezuela, l’Iran, la Syrie et la Corée du Nord. Difficile de voir en quoi ce cortège de dictatures sanguinaires peut faire rêver une population qui lutte pour la liberté.

Bref, ce trotskisme frelaté se révèle peu ragoutant. C’est sa démarche d’une révolution par en haut, dictée par une petite bourgeoisie intellectuelle, qui doit être remise en cause. Ce ne sont pas les cadres des partis de gauche qui doivent imposer leur projet autoritaire. Le mouvement doit définir de ses perspectives à la base. Contre le projet des élections constituantes, Nejib Sidi Moussa insiste sur l’importance de la multiplication de comités de base. C’est à travers des structures auto-organisées que le Hirak doit se relancer. Ces comités de base doivent permettre de propager des mouvements de grève et de construire une force sociale capable de débattre et d’imposer ses propres objectifs. Des révoltes éclatent dans de nombreux pays du monde. Contrairement aux gauchistes qui veulent négocier la défaite, la seule perspective de victoire reste la rupture avec le capitalisme.

 

Source : Hocine Belalloufi, Algérie 2019-2020. Le peuple insurgé. Entre réforme et révolution, Editions du Croquant, 2020


Article publié le 10 Sep 2020 sur Zones-subversives.com