Février 23, 2021
Par Questions De Classe
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Danièle Linhart réalise avec L’insoutenable subordination des salariés* une somme sociologique sur les façons dont le patronat capitaliste a pu assoir son emprise sur les salariés, et l’évolution de celle-ci, depuis la naissance du taylorisme à la fin du dix-neuvième siècle jusqu’aux nouvelles formes du management qui se développent depuis quelques années.

Les cinquante chapitres du livre développent une analyse de ces évolutions, soutenue par de nombreux exemples précis et une foule de citations référées à la grosse centaine d’ouvrages répertoriées dans la bibliographie.

L’essentiel du livre, et c’est ce qui fait son intérêt pour comprendre les formes et les dangers du management actuel, s’attache à montrer comment s’est produit un changement de paradigme, que l’auteur situe « au sortir de la crise de Mai 68 » : « Pour récupérer du sens, de la reconnaissance, de la dignité, pour arracher la promesse d’un épanouissement au travail, [les salariés] vont accepter de vendre leur âme, du moins leur âme collective, portée par une identité commune, animée par le sentiment d’un même destin et le rêve de le changer ensemble. Ils vont glisser progressivement dans un monde où l’individualisme primera, où la vie collective se videra, et la mise en concurrence triomphera ».

Dans les développements qui suivent sont minutieusement exposées les stratégies mises en œuvre par le patronat néolibéral pour réussir ces nouvelles formes de subordination, de « l’individualisation systématique de la gestion des salariés et de l’organisation de leur travail » jusqu’aux « entreprises libérées » avec leur logique de « l’engagement » personnel.

Il est dommage toutefois que n’apparaisse pas vraiment en contrepoint l’existence des résistances collectives opposées par une partie des salarié-e-s et de leurs organisations, des coordinations (cheminots, infirmières) de la fin des années 1980 aux grèves sectorielles (Total, Peugeot-Sochaux, …) ou aux créations de Coop par les salariés, ou même aux grèves interprofessionnelles pour l’emploi du printemps 2009. Pour limitées qu’elles aient pu être, elles témoignent qu’évoquer « les salariés » comme une globalité ne suffit pas à rendre compte de la complexité de leurs réactions.

Continuité libérale

Un des mérites de cet ouvrage est de montrer qu’il y a, indépendamment de la conjoncture (les trente glorieuses, la crise pétrolière, les crises financières, etc.), une continuité dans cette volonté du patronat libéral d’aller vers une subordination de plus en plus intégrée par les travailleurs.

Un passage particulièrement intéressant en ces temps de Covid et de travail « en distanciel » est celui qui concerne le rôle de l’informatisation dans l’assujettissement des salarié-e-s, et en particulier des cadres. Danièle Linhart consacre un long développement à analyser la stratégie des open spaces. Elle montre comment « ces immenses open spaces où sont disposés des postes de travail pour cadres, cantonnés dans un espace réduit, chacun sur son ordinateur  » contribuent à leur faire «  intégrer une subordination » : « Ils sont tenus par leur ordinateur qui apparaît comme un uniforme » et « La logique de l’extrême visibilité des corps exposés les uns aux autres et à la hiérarchie assigne à un certain type de comportement, un certain mode de présence au travail ».

Mais Danièle Linhart ajoute un chapitre consacré à l’actualité covidesque encore plus inquiétant : « La nécessité, pour raison sanitaire, de généraliser le plus possible le télétravail, a mis en évidence ce fait que, à leur domicile, face à leur ordinateur, sans la pression exercée par la présence des autres (collègues, hiérarchie de proximité, les salariés (cadres, ingénieurs, techniciens) continuaient de faire leur travail dans un grand respect des objectifs, des consignes, et ne lésinaient pas à faire de longues heures. […] Modelés par l’idéologie libérale et la rhétorique managériale, par l’exacerbation de l’individualisation de leur gestion, les salariés en télétravail sont en situation de se mettre la pression tout seuls et d’effectuer, sans état d’âme, un travail conforme aux exigences de rentabilité voulue ». Bien sûr, comme le note Linhart, le « privilège » d’être, dans la conjoncture actuelle, protégé du coronavirus par le télétravail joue sans doute un rôle dans cette soumission, et cette situation peut n’être pas durable car cet enfermement à domicile est malgré tout déstabilisant. Ce phénomène n’en témoigne pas moins de l’emprise énorme exercée par les nouvelles règles du management libéral.

“Entreprises libérées”

La dernière partie du livre est consacrée au nec plus ultra de ces démarches managériales, les « entreprises libérées », organisées autour de maitres-mots comme « libération », « bonheur au travail », « intelligence collective », « confiance », mais dont l’étude montre qu’il s’agit non de renoncer à la subordination, mais de la « co-construire ». Si on supprime les hiérarchies intermédiaires et les contrôles (avec les économies à la clé !), c’est parce que chaque salarié-e, chaque agent-e aura été intimement persuadé-e que son « bonheur au travail » réside dans le fait de consacrer son énergie à satisfaire les objectifs du « leader », censés répondre pour le bien de tous aux nécessités du marché.

On a donc là un ouvrage consistant qui fourmille d’exemples édifiants. Mais, lecture faite, ce constat risque de désespérer sinon Billancourt, du moins ses lecteurs et lectrices. Car Danièle Linhart, qui dans son titre insistait sur le caractère « insoutenable  » de la situation, ne propose aucune perspective pour y échapper. Une fois rejetée brièvement l’idée de la « fin du salariat », il ne reste plus que deux préconisations : « imaginer un salariat sans subordination » et « inventer ses conditions concrètes d’exercice ». On ne saurait attendre d’un livre de sociologie clinique qu’il développe des orientations politiques. Mais on aurait aimé qu’il donne au moins quelques pistes pour éclairer ce que pourrait signifier « un salariat sans subordination », qu’il ouvre sur des possibles.

Une remarque pour finir. En tant que personnels de l’Education nationale, on ne peut qu’être sensible à la similitude, jusque dans le détail, entre ces orientations patronales et celles que le pouvoir actuel entend imposer à l’école : dans le monde blanquérien, il n’est question que de « management pédagogique », d’« organisations apprenantes » (où chacun est co-responsable, par son engagement personnel, du devenir de son établissement), d’« école de la confiance ». De quoi renforcer notre détermination dans la lutte.

* : L’insoutenable subordination des salariés, éditions Erès, janvier 2021

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Source: Questionsdeclasses.org