Lors du mandat de Lula, puis celui de Dilma Rousseff, des chantiers de réforme avaient été envisagés pour tenter de démocratiser le secteur médiatique brésilien et améliorer la programmation culturelle. Pouvez-vous détailler ces tentatives de réforme, dont les enjeux peuvent être colossaux dans ce « pays-continent », et préciser ce qui explique selon vous, que ces réflexions n’aient pas abouti, pour ne pas dire qu’elles ont été totalement abandonnées ?

Les gouvernements du Parti des Travailleurs (PT) sous les présidences de Lula et Dilma Rousseff ont mené d’importantes réformes économiques et sociales au Brésil ; ils ont tenté, dans ce cadre, de faire évoluer les politiques de communication et de réformer le secteur médiatique brésilien, mais sans vrai résultat. Comme le rappelle Maria Eduarda da Mota Rocha dans une interview pour la revue Eptic en 2018, un élément important de contextualisation est que le PT est un parti politique proche des classes moyennes, une majorité de ses cadres étant recrutés dans ces catégories (universitaires, issus des mouvements sociaux etc.), et une petite partie étant recrutée parmi les classes populaires. Malgré cette prédominance des classes moyennes, le PT n’a jamais incarné une option pour les secteurs conservateurs et oligarchiques, qui sont pour la plupart au pouvoir aujourd’hui.

La réforme des moyens de communication annoncée par Lula aurait pu représenter une vraie menace pour ces secteurs. Mais de fait, les grands monopoles médiatiques n’ont jamais été réellement attaqués par le PT. Pourtant, dès l’année 2002 lors de la campagne électorale, celui qui n’était alors encore que le candidat Luiz Inácio Lula da Silva avait introduit dans son programme un projet de démocratisation des moyens de communication. Dans les faits, ce vaste chantier n’a pas vraiment été entrepris par les gouvernements du PT, même s’ils ont tout de même tenté de mettre en place certains projets. L’Entreprise Brésilienne de Communication (EBC), par exemple, a été créée en 2008 et a représenté un vrai premier pas vers la mise en place d’un secteur public des médias au Brésil, éloigné des objectifs de profit et d’influence caractéristiques des grands médias privés.

En décembre 2009, le gouvernement de Lula a également organisé à Brasilia la première conférence nationale de Communication (Confecom) autour de la thématique : « Communication : les moyens pour la construction de Droits et de la citoyenneté à l’ère numérique ». Une rencontre organisée avec l’objectif de discuter de grands principes et d’élaborer une série de recommandations pour la formulation, ensuite, de politiques en matière de médias et de communication : amélioration du système médiatique brésilien, y compris dans la sphère numérique, ou encore régulation des entreprises privées bénéficiaires de concessions de service public. L’apport le plus important de cette Confecom a résidé dans la tenue de nombreux débats publics pour discuter du fonctionnement des médias avec de très nombreux acteurs et notamment 1800 délégués préalablement désignés au cours des étapes préparatoires afin de représenter le monde des entreprises, la société civile et les pouvoirs publics. Malheureusement, cette conférence n’a eu que très peu de débouchés concrets, les recommandations formulées n’ayant pas abouti et ne s’étant jamais transformées en propositions de loi. Une commission interministérielle a pourtant été créée en 2010 portant sur les secteurs de la télévision et de la radiodiffusion, sans réel résultat.

De nombreuses organisations émanant de la société civile brésilienne ont néanmoins continué à exiger du gouvernement fédéral des réformes profondes en faveur de la démocratisation des médias. En 2011, par exemple, le Forum national pour la démocratisation de la communication (Fórum Nacional pela Democratização da Comunicação – FNDC) a organisé un séminaire en faveur de la régulation du secteur, avec l’émission de recommandations, de points prioritaires à mettre à l’agenda politique. En 2012, la campagne Para Expresar a Liberdade (« Pour exprimer la liberté ») a pris forme autour d’un séminaire, Os desafios da liberdade de expressão (« les défis de la liberté d’expression »). Or, cette campagne avait pour but de maintenir la pression sur le gouvernement fédéral afin qu’il donne des suites à la Confecom. Cela a abouti en 2013 – et c’est assez intéressant de le noter – à la formulation d’un projet de loi d’initiative populaire dénommé « loi des médias démocratiques ».

Ce projet de loi d’initiative populaire, prévu pour renforcer la transparence, la gestion publique, l’indépendance, la valorisation de la diversité et de la culture brésilienne dans les médias, devait garantir à la population, les droits à l’information et à la communication, envisagés comme droits indispensables à un exercice plein et entier de la démocratie. Le projet a été soutenu par des syndicats, notamment de journalistes mais pas seulement, et par un spectre assez large d’associations et de secteurs de la société civile. Malgré ces soutiens, le projet n’est pas parvenu à rassembler les signatures nécessaires, c’est à dire 1% du corps électoral brésilien – soit au moment du lancement du projet, 1,3 million de signatures.

Une des raisons qui peut expliquer l’échec de ce projet de loi d’initiative populaire, tout comme l’abdication du politique face aux recommandations de la Confecom, est le rôle des médias conservateurs. Ces derniers ont empêché une large diffusion de ces travaux, en refusant de les couvrir, auprès de secteurs plus diversifiés de la population, empêchant ainsi d’initier un vrai débat public sur ces questions. Plus largement, les raisons de l’abandon des réformes de démocratisation et de transparence des médias sont nombreuses ; mais il est évident que la très grande concentration entre les mains de certains groupes familiaux, le poids économique des grands groupes privés de médias, leur alliance avec les élites politiques conservatrices notamment au niveau local, la part importante des programmes revendue aux églises et à certains lobbys, notamment dans l’agrobusiness, ont joué un rôle majeur. À cela, s’ajoutent les très nombreuses infractions et irrégularités, contraires aussi bien à la Constitution qu’au Code brésilien des télécommunications, et qui ne sont, en réalité, rarement voire jamais dénoncées et sanctionnées.

Vous décriviez un secteur indépendant « aux audiences confidentielles » mais mentionniez également l’existence d’un « Observatoire de la presse » dont vous dites qu’il peut être comparé, en France, à Acrimed. Pensez-vous qu’il existe malgré tout des perspectives de résistance, voire mieux, des chances de voir la question de la « démocratisation des médias » avancer au Brésil malgré ce panorama général plutôt sombre que nous avons dépeint ?

Le panorama du champ médiatique brésilien actuel n’est pas très réjouissant, mais il existe tout de même des expériences récentes de journalisme indépendant. Les radios communautaires et universitaires représentent également un espace de résistance important.

Le premier exemple est celui du programme « Fora da Curva », diffusé sur les bandes FM et AM du réseau de chaines de TV et de radios de l’université fédérale de l’État de Pernambuco, sur la radio Paulo Freire [2]. Ce programme Fora da Curva (ce qui pourrait être traduit littéralement par « hors de la courbe » ou plus justement par « hors des sentiers battus »), est né dans le contexte du coup d’État parlementaire contre Dilma Rousseff en 2016. Au même moment, Michel Temer, ayant assumé la présidence, s’en est pris à l’entreprise EBC en destituant le conseil de gestion, traçant ainsi la voie à Jair Bolsonaro qui souhaite aujourd’hui la privatiser pour en réduire l’indépendance et la transformer en entreprise de diffusion de la politique du gouvernement.

Fora da Curva est une initiative de professeurs du département de communication sociale de l’Université fédérale de Pernambuco, en partenariat avec des professeurs du département de sociologie. Elle visait à ouvrir un nouvel espace indépendant de critique et d’analyse, à l’époque où les recteurs des universités avaient encore une certaine autonomie par rapport au gouvernement fédéral (c’est encore le cas aujourd’hui mais cet espace d’autonomie a tendance à s’amoindrir sous la pression du gouvernement Bolsonaro). Fora da Curva est ainsi devenu un espace de résistance avec une perspective très critique à propos de la situation du pays à compter de 2016, traitant des enjeux politiques, du démantèlement des droits du travail et des acquis sociaux notamment. Le programme s’appuyait sur la participation des professeurs de tous les départements de l’Université et sur la rencontre avec différentes forces sociales, des mouvements sociaux ou de la société civile. Les interviews étaient conduites de manière plus ou moins classiques mais elles étaient animées et présentées par des professeurs de l’Université, ce qui a constitué une réelle innovation.

Le programme était coordonné par les chercheuses Yvana Fechine [3] et Paula Reis Melo [4] et fonctionnait de manière collégiale avec des collectifs issus de la société civile. Les décisions, en termes de thématiques abordées et de sources, étaient prises de manière collective, avec une volonté de diversifier les lieux de parole ou les acteurs. Aujourd’hui, la programmation quotidienne du programme Fora da Curva est suspendue, le fonctionnement est très précaire et le programme se recentre sur la diffusion de live sur Instagram ensuite diffusés sous forme de podcast. Les radios universitaires doivent faire face à un manque cruel de structures et de budget (pour le matériel et la préparation de la programmation), encore accru par la réduction des budgets des universités décidée par le gouvernement Bolsonaro.

Les podcasts de décryptage de l’actualité représentent d’ailleurs une dynamique importante au Brésil et proposent une véritable diversité en termes de contenus, de thématiques et d’intervenants. Ils sont souvent très écoutés et constituent une alternative aux médias dominants, à la radio ou au journal télé, comme cela peut être le cas en France. Ces podcasts sont nombreux, souvent dynamiques, proposant des débats dans un langage décontracté mais vraiment approfondis sur des thématiques très pointues. Ils se sont développés de manière conjointe avec la diffusion des radios Internet et l’augmentation de la bande passante dans une grande partie des régions du Brésil. Il est encore un peu difficile pour l’instant d’étudier ces pratiques d’écoute, ou encore la rentabilité de ces modèles de communication, et même s’ils ne sont pas majoritaires au Brésil, le potentiel est vraiment important. De plus, comme ils sont produits de manière indépendante, la question des pressions éditoriales ou politiques ne se pose pas.

Un autre exemple que l’on peut donner est celui de l’Agência Pública, littéralement « l’agence publique », qui est une agence indépendante de journalisme et d’enquête à but non lucratif, fondée en 2011, et qui traite de thématiques d’intérêt public et général centrées sur la défense des droits humains. On y trouve des reportages qui s’intéressent à l’administration publique et aux gouvernements fédéral et locaux, au pouvoir judiciaire, à la corruption des entreprises privées et des politiques, aux violences commises contre les populations, aux problématiques environnementales, etc. Le panel de thématiques abordées est vraiment large. Agência Pública produit des contenus informatifs qui sont ensuite rediffusés par des centaines de moyens de communication. L’agence propose également des modules de formation pour les journalistes, des événements, des conférences, des débats et aussi des concours pour financer des reportages.

Internet n’est évidemment pas un champ exempt de censure et de formes de pression économiques et politiques, mais il peut tout même représenter un lieu d’alternatives pour le journalisme et la démocratisation des médias. Il existe aussi de nombreuses initiatives dans le sens d’une éducation aux médias, je pense notamment au travail réalisé par l’institut Vladimir Herzog de São Paulo, qui propose un travail de valorisation de la communication publique, des récompenses pour des travaux en sciences humaines et sociales sur le thème de la communication [5]. Il développe également des ateliers sur des actions de défense des droits humains ou d’éducation aux médias, de très nombreux projets de protection des journalistes, l’organisation d’expositions…

Enfin, depuis 1996, l’observatoire de la presse, ou o Observatório da Imprensa, propose une critique des médias sur internet. C’est une initiative du Laboratoire d’études avancées en journalisme de l’Université de Campinas, qui a commencé également à être diffusé à la télévision publique à partir de 1998. L’Observatório da Imprensa propose un espace de discussion et de critique des médias brésiliens, centré sur les notions de service public et d’intérêt général. Dans le cadre de ce projet, le public est considéré comme n’étant pas forcément voué à une consommation passive d’information. La société civile est capable de renforcer la citoyenneté, en servant d’intermédiaire entre les médias et le public, en agissant et en critiquant l’action des journalistes et des entreprises médiatiques. En ce sens, il se rapproche de l’Observatoire des pratiques et des métiers de la presse français, fondé au début des années 1990 au sein du Centre de formation et perfectionnement des journalistes. Son engagement en faveur de la pluralité et de l’indépendance des médias, de la vérification des faits et sa composition hybride – public, chercheurs, journalistes – le rapprochent également de l’association Acrimed.

Propos recueillis par Nils Solari


Article publié le 14 Sep 2020 sur Acrimed.org