« L’informatique et la gestion détruisent les métiers »

Quels sont les buts de votre collectif ? Qui regroupe-t-il ?

Écran total réunit des personnes de toute la France travaillant dans l’élevage, l’éducation, le travail social, la médecine, la boulangerie, le maraîchage, l’artisanat ou les métiers du livre, ainsi que des gens au chômage, au RSA ou sans activité. Toutes et tous constatent qu’une même logique est à l’oeuvre dans leur emploi ou dans leur vie : l’informatique et la gestion détruisent les métiers et dégradent les relations sociales. On n’idéalise pas ce qu’était le travail ou la société aux stades antérieurs du capitalisme, mais il nous semble important de prendre la mesure des transformations actuelles – à cause du numérique, nos moyens d’action et de pression se réduisent.

Nous tentons donc de nous organiser pour résister. Et pour soutenir celles et ceux qui payent le prix de leur opposition à la gestion administrée des bêtes, des élèves, des patients, des usagers, etc… Partager nos expériences (au travail et en dehors) et les luttes qu’elles occasionnent, nous aide à préciser ce à quoi on aspire. Tout cela participe de notre volonté de retrouver de l’autonomie, de redéfinir nos besoins, de nous réapproprier des savoir-faire. Bref, de décider de la forme et du sens de nos activités et de nos vies.

Quelle place particulière occupe l’informatique dans votre réflexion et vos actions ?

L’informatique vise à optimiser le temps productif et prétend nous simplifier la vie. Mais en réalité, elle vole du temps et de l’attention au travail vivant en démultipliant les tâches bureaucratiques. Saisir des données ou produire des statistiques et des algorithmes revient à découper et standardiser – au final, il s’agit de contrôler le travail. Ce taylorisme assisté par ordinateur transforme la nature de celui-ci, et impose de nouvelles tâches et manières de concevoir nos activités. Le savoir-faire est confisqué, le métier devient l’application machinale de protocoles définis via des logiciels par des experts. Ce qui n’est pas nommable ou quantifiable disparaît, et le travail se déshumanise encore plus.

Faut-il être « en dehors » pour déplorer cette évolution ?

Pas du tout ! Parmi nous, beaucoup sont salariés et portent la critique depuis l’intérieur des organismes ou des institutions. D’autres estiment que leurs marges de manœuvre disparaissent et démissionnent. On aimerait que ces pas de côté ne se résument pas à des sauve-qui-peut individuels et qu’Écran total permette de penser et d’initier ce qu’on veut construire collectivement, notamment hors du salariat.

Comment vous situez-vous par rapport aux syndicats existants ?

Nous regrettons le faible intérêt qu’ils portent à la question du rôle et du contenu du travail. Au-delà de la défense des métiers, il est indispensable de réfléchir au caractère inutile, voire nuisible, de certains boulots et à la misère humaine qu’ils induisent. Les syndicats se bornent le plus souvent à une défense corporatiste de l’emploi – il s’agit de préserver des statuts et des conditions de travail, sans remettre en cause le sens des productions et des activités des travailleurs. Ces syndicats se font ainsi les cogérants d’une organisation sociale pourtant à l’origine des maux qu’ils combattent. Rares sont ceux qui se prononcent sur l’impact des nouvelles technologies au travail, soit qu’ils les jugent inévitables, soit qu’ils s’en remettent aux avis de la Cnil [1].

Cela dit, certains d’entre nous sont encartés et tiennent à le rester pour porter notre point de vue au sein des organisations syndicales. D’autres ne voient pas de salut de ce côté-là. Mais toutes et tous partagent une même volonté de repenser le syndicalisme. Il ne s’agit pas de renoncer à l’entraide ni de rejeter ce que l’histoire du mouvement ouvrier a pu avoir de fécond. Il n’est pas non plus question d’abandonner la défense des travailleurs contre le patronat. Non, nous souhaitons plutôt réinvestir la critique du travail, de ses visées, de son organisation, notamment via sa rationalisation et l’emprise des nouvelles technologies. Et nous voulons conjuguer cette tâche d’inventaire avec des actions de soutien et des formes nouvelles d’organisation collective hors du salariat. Ces préoccupations n’ont d’ailleurs pas toujours été étrangères au mouvement ouvrier ; quand il n’était pas encore neutralisé par les partis politiques, puis par le stalinisme, celui-ci distinguait son émancipation du progrès technologique. C’est ce syndicalisme que nous voudrions réveiller.

Propos recueillis par Ferdinand Cazalis

Article publié le 16 Juil 2019 sur Cqfd-journal.org