Août 9, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Si Vous souhaitez relire la 1e partie.

La Liste du Peuple comme exemple de cette influence

Pour approfondir le sujet, je prendrai l’exemple de la Liste du Peuple. Vous connaissez son histoire depuis qu’elle est à la mode -cette histoire a été racontée en boucle par les mes médias proches du pouvoir au Chili. Beaucoup de gens ont voté pour cette liste parce qu’ils l’identifient à certaines idées et propositions anarchistes qu’ils adoptent tout naturellement. En premier lieu, c’est une liste qui a réussi à faire élire comme membres de la constituante des personnes non professionnelles de la politique, qui ne sont pas (pour la plupart) des militants politiques, dont n’importe qui peut dire sans se tromper “il ou elle est comme nous”, une liste qui reconnaît à chacun la capacité d’exercer un mandat administratif/représentatif dans la société et qui a fait de tout cela sa particularité électorale. L’anarchisme propose, en général, que les fonctions politiques et administratives, s’il y en a, tournent, parce que toute personne a aussi bien cette capacité que cette responsabilité sociale. L’électorat a voté pour cette idée : que nous connaissons toutes et tous.

De plus, elle se tient jusqu’à présent bien à distance du Frente Amplio, du PC et plus généralement de toute l’opposition qu’elle accuse, au vu des faits, de faire partie du Pouvoir et d’avoir négocié avec la droite le processus constituante en échange de la loi anti barricades et de maintenir en prison les prisonnier.e.s du processus révolutionnaire chilien, intégrant à son discours une position anti partis et hors partis très nette depuis octobre 2019. Elle a aussi mené une campagne autogestionnaire (ce qui, évidemment peut s’expliquer par les circonstances plus que par une orientation idéologique). Elle se positionne fortement contre la répression mais ne va pas jusqu’à l’antimilitarisme, du moins ce n’est pas pour l’instant visible. Les orientations et propositions anarchiste ont influencé ses modes d’action et certaines de ses propositions [note] . Cet exemple suffit, c’est une liste électorale, telle est sa limite, elle n’intègre pas un idéal antiétatique, ni le rêve de profiter de la constituante pour proposer une Confédération des Autonomies du Chili.

L’inévitabilité de l’influence anarchiste

Tout ce qui vient d’être dit configure déjà l’inévitabilité de cette influence anarchiste dans le processus constituant. Quiconque peut se livrer à l’exercice de trouver dans ses contacts l’anarchisme et constater que tout habitant du Chili aujourd’hui, a dans son carnet d’adresses, au moins dans son second ou troisième cercle de relations, une personne anarchiste, ce qui est à peu près l’équivalent du poids relatif de tous les partis politiques au Chili (538.497 personnes encartées dans des partis politiques pour 19.100.000 habitants), cela illustre bien la présence anarchiste au Chili.

L’anarchisme au Chili existe, et ce avant octobre 2019, comme une majorité active, constituée par ceux et celles qui mènent des actions anarchistes socialement et politiquement et pas strictement par ceux et celles qui se revendiquent anarchistes, contrairement à la minorité active dont parle Moscovicci. Cette majorité active jouit d’une présence, une reconnaissance et une influence, qui tient à une représentation sociale bien établie qui l’associe à une capacité d’action et d’engagement, avec des idées fortes qui se soumettent avec succès à l’épreuve des faits. Une majorité active dont les initiatives sociales changent peu à peu la réalité et déterminent en conséquence l’action aussi bien des acteurs politiques du Pouvoir que d’autres composantes actives dans le processus révolutionnaire en cours (n’oublions pas que les processus révolutionnaires ont des moments de détente et de tension).

C’est une majorité active qui adopte des formes différentes selon les réalités locales, depuis un petit groupe qui agit en effet comme minorité active jusqu’aux assemblées et autres qui sont devenues des zones autonomes permanentes, au sens que lui donne Hakim Bey. Et ce dans un contexte de processus révolutionnaire qui ne parvient pas encore à briser deux axes du Pouvoir : le pouvoir de la droite économique et le pouvoir de répression des forces armées et des forces de l’ordre. Le premier a essuyé l’échec du retrait des fonds de pension des AFP’s, mais le sacrosaint droit de propriété n’a pas été touché (pas même par les pillages de 2019) et les syndicats ne se sont pas engagés dans l’action directe ou les conflits sociaux. De fait, la proportion des grèves de soutien à la révolte, aussi bien en 2019 qu’en 2020, est loin du compte. En ce qui concerne les forces armées et de police, la longue lutte antimilitariste au Chili a obtenu de mettre fin au Service Militaire Obligatoire et à boycotter le recrutement dans la police. Cela étant, parmi les propositions des listes les plus radicales pour la constituante, la revendication populaire antimilitariste est absente.

Une autre influence forte est la progression de l’anti autoritarisme, et le discrédit de toute autorité. Si nous pouvions parcourir le Chili depuis les années 90 jusqu’à aujourd’hui, du point de vue ethnographique, nous trouverions que la société d’aujourd’hui beaucoup moins, et radicalement, autoritaire. L’autorité policière, militaire, administrative, gouvernementale, patriarcale et paternelle a subi une chute de reconnaissance brutale produite par des années d’influence et de pratiques antiautoritaires dans tous les domaines, depuis le politique jusqu’au scientifique. Bien entendu, plusieurs propositions se sont recoupées, par exemple, l’apport antiautoritaire du féminisme a été important, mais l’anarchisme fait bien partie de tous ces apports.

Cette influence anarchiste e développe en englobe historiquement une bonne partie des réalité sociales du Chili et de ses cultures. Voyons un exemple possible de parcours : une professeure anarchiste, qui exerce aujourd’hui dans un établissement public, privé ou privé sous contrat, s’est initiée à la politique dans les luttes étudiantes -lycéennes ou universitaires de 2018, 2011, 2006, ou 2001 pour citer des années remarquables sur une période riche en luttes qui ont détrôné les partis des organisations du secondaire et, à partir de la décennie 2010, avec des avancées et des reculs, des organisations universitaires. Aujourd’hui ces ex profs se bagarrent pour changer leur milieu professionnel. L’histoire se répète à l’identique dans d’autres milieux professionnels conne la presse, les avocats, etc. L’anarchisme n’est pas seulement présent parmi les jeunes, on peut parler de “vieillesses” libertaires. Il y a une trajectoire qui rend l’influence anarchiste inévitable, dans tous les cas de figure actuels. Il est si présent dans la culture actuelle que même un humoriste à la mode cite Bakounine dans un show ! Une phrase de Bakounine ! Dans un spectacle non politique : telle est l’influence culturelle de l’anarchisme.

Inquiétudes
Une certaine pudeur anarchiste, une certaine humilité mal comprise et une certaine dispersion empêchent les compagnon.ne.s en lutte, au Chili, de mesurer leurs conquêtes. Du coup cela rend difficile qu’ils puissent élargir cette influence pour approfondir, étendre et soutenir le processus révolutionnaire. Avoir une influence sociale, culturelle et politique est une victoire, une grande victoire pour le présent et pour l’avenir. Ce n’est pas suffisant mais c’est conséquent, Il faut s’en féliciter et voir comment s’en servir de tremplin pour sauter plus haut.

Une inquiétude au regard du processus révolutionnaire est une certaine lassitude qui pourrait pousser à “en rester là”, principalement par manque de vision de l’importance du moment, de l’élan, bref du processus révolutionnaire que vit le Chili. Sans compter les craintes liées au pouvoir qui va tenter la récupération, la cooptation, les cations pour le vider de sens.

Un sujet d’inquiétude est la volonté et la capacité à développer la portée et l’organisation et/ou sortir de ce qui marche et a du sens : l’entraide, l’autogestion, l’action directe, et d’un possible abandon de tout cela à la recherche d’autres systèmes moteurs.

C’est pourquoi le risque de cette influence c’est de ne pas voir émerger un réseau minimal, non pas pour établir une coordination mais des rencontres entre réalités différentes (sans pour autant accepter de dérapage machiste ou juste médiatique) qui permettraient de concevoir des objectifs stratégiques viables et de disposer d’analyses plus larges de toutes les réalités impliquées.

Un autre sujet d’inquiétude est la difficulté pour approfondir dans la pratique le projet anarchiste (failles dans l’organisation de la résistance sur le lieu de travail, que soit au niveau syndical ou autre, ou dans le secteur de la consommation avec les coopératives, et le tissu associatif fédéré), ce qui peut limiter sa portée alors qu’elle a eu une si grande influence jusqu’à présent au point d’influer sur un processus constituant fait, entre autres, pour freiner cette influence.

Traduction Monica Jornet Groupe Gaston Couté FA

[1]Resumé comparatif :
Liste du Peuple: quiconque peut être membre de la Constituante/ Anarchisme = rotation ;
Liste du Peuple: PC- Frente Amplio = Traîtres, en raison de l’Accord de Paix de novembre et de la loi Anti barricades / Anarchisme: presque la même chose, plus l’amnistie et la réparation pour les victimes de la répression et des procès contre les répresseurs à tous les niveaux ; .
Liste du Peuple: Revendication de la Liberté pour les prisonnier.e.s politiques / Anarchisme: idem;
Liste du Peuple: Anti répression mais non antimilitarisme / Anarchisme: les deux.
Liste du Peuple: campagne autogérée et fondée sur l’entraide / Anarchisme: autogestion et entraide comme bases de sa pratique et de son projet
Liste du Peuple: Pas d’idéal antiétatique / Anarchisme: c’est son projet fondamental.




Source: Monde-libertaire.fr