En sens opposé, on peut lire dans un vieux livre : « La conscience est a priori un produit de la société et le restera aussi longtemps qu’il existera des hommes » [2]. La vérité contenue dans cette phrase ne s’est pas toujours manifestée automatiquement ni a priori. Elle porte sa date en elle-même. Sans doute, dès le début de toute division du travail, il était admis déjà qu’un petit nombre pensait, jugeait et décidait pour le grand nombre ; aussi longtemps toutefois que l’entremise a joué clairement pour chacun, aussi longtemps que le professeur est intervenu ouvertement devant l’élève, l’orateur devant l’auditeur, le maître devant le disciple, le prêtre devant la communauté, le conditionnement de la conscience passait inaperçu, dans la mesure même où il allait de soi. N’est visible que ce qui n’est pas transparent : c’est seulement quand il prend des proportions industrielles que le phénomène social de la direction et du conditionnement de la conscience pose un problème.

L’industrie du façonnement des esprits est un produit des cent dernières années. Cette industrie a connu des développements si rapides, si multiples, que son existence, en tant qu’elle forme un tout, est encore aujourd’hui peu comprise et quasi incompréhensible. Ses manifestations, il est vrai, fascinent et inquiètent notre temps, mais les controverses qu’elle suscite couramment semblent n’être pas à la hauteur de leur objet, parce qu’elles ont peine à le concevoir comme un tout. Chacune de ses branches provoque de nouvelles discussions, de nouvelles critiques, comme si, avec le cinéma parlant ou la télévision, était apparu chaque fois quelque chose d’essentiellement nouveau. En fait, la nature de ce qu’on appelle les grands moyens d’information ne saurait se déduire de leurs conditions et de leurs données techniques.

Le terme d’industrie culturelle, auquel on a eu recours jusqu’ici correspond aussi mal à la chose. Il faut l’attribuer à une illusion d’optique de ceux dont le métier est d’en faire la critique et qui ont trouvé bon que la société, sans plus s’interroger, inscrive cette industrie au chapitre de ce qu’on appelle la vie culturelle ; ce qui leur vaut de porter le nom désastreux de critiques culturels. Il n’est pas rare en outre qu’ils éprouvent satisfaction et fierté à voir ainsi leur caractère inoffensif attesté et leur activité classée. N’empêche que ce terme indique, fût-ce confusément, l’origine de ce « produit social » qu’est la conscience.

Cette origine est étrangère à toute industrie. Le terme impuissant de « culture » voudrait rappeler que la conscience, fût-elle fausse, peut bien être reproduite et « dirigée » industriellement, mais non pas produite. Comment, alors, peut-elle être produite ?

Dans et par le dialogue de l’individu avec l’autre. Cet individu agit ainsi socialement, mais il ne saurait être remplacé par un travail d’équipe ou une collectivité, et surtout pas par un procédé industriel. Cette vérité d’évidence tient à l’essence paradoxale de l’industrie chargée de façonner les esprits et, pour une bonne part, en fait le caractère insaisissable.

Elle est monstrueuse, parce qu’il ne s’agit jamais pour elle de ce qui est productif, mais toujours seulement d’une tâche d’intermédiaire, de secondes et de troisièmes moutures, de vérités instillées au compte-gouttes, et du côté fongible de ce qu’elle multiplie et apporte au consommateur. Ainsi pour elle la chanson devient rengaine et la pensée d’un Karl Marx n’est plus qu’un slogan creux. Mais cela même indique son point faible, en dépit de sa prépondérance. Elle n’en veut rien savoir. Philosophie et musique, art et littérature, ces choses dont après tout elle vit, elle les écarte, les relègue « en bas de page », leur assigne des endroits réservés où elles devront être gardées à vue. Le terme d’industrie culturelle lui sert ainsi à refouler ce dont elle vit. Il innocente le procédé et camoufle les conséquences sociales et politiques qui résultent de la médiatisation et de l’altération industrielles de la conscience.

Inversement, la critique des idéologies et la critique de la propagande politique méconnaissent la portée de l’industrie du façonnement des esprits, lorsqu’elles voient ses effets limités à la théorie et à la pratique politiques au sens étroit ; comme si ce façonnement industriel se bornait à des mots d’ordre, comme si l’on pouvait séparer de la conscience publique une conscience privée qui serait capable de puiser ses jugements en elle-même.

Tandis que l’on discute avec passion et isolément les nouveaux instruments techniques, radio, film, télévision et industrie du disque, et aussi les puissances que sont la propagande, la réclame, les public relations, l’industrie du façonnement des esprits, elle, dans son ensemble, est laissée de côté.

Le journalisme, par exemple, sa branche la plus ancienne et, à plus d’un égard, aujourd’hui encore la plus instructive, est à ce propos à peine mentionné : sans doute parce qu’il ne peut plus passer pour une nouveauté culturelle, faire techniquement sensation. La mode, les « stylistes », les conseillers religieux et le tourisme ne sont guère encore reconnus et étudiés comme des formes du façonnement industriel des esprits ; de même il y aurait lieu d’abord d’étudier la manière dont la conscience « scientifique » est industriellement inculquée, en prenant pour exemples la nouvelle physique, la psychanalyse, la sociologie, les sondages de l’opinion publique et autres disciplines. Mais surtout nous n’avons pas suffisamment conscience que le façonnement industriel des esprits n’a pas encore atteint son plein développement ; qu’il n’a pas pu encore se rendre maître de sa pièce essentielle, l’éducation.

L’industrialisation de l’enseignement n’a commencé que de nos jours ; tandis que nous en sommes encore à discuter d’emplois du temps, de systèmes scolaires, du manque de professeurs et de la pleine utilisation des locaux, déjà se préparent les moyens techniques qui font de tout débat sur la réforme scolaire un anachronisme.

Le façonnement industriel des esprits nous contraindra dans un très proche avenir à le prendre en considération comme une puissance radicalement nouvelle, sans commune mesure avec ses commencements, et qui croît avec une grande rapidité. Il est proprement l’industrie-clé du XXe siècle. Partout où, de nos jours, un pays civilisé est occupé ou délivré, partout où s’accomplit un coup d’État, une révolution, un chambardement, le nouveau régime ne s’empare plus en premier lieu de la rue et des centres de l’industrie lourde, mais des postes émetteurs, des imprimeries et des services de télécommunications. Tandis que les directeurs et les experts des industries lourdes et des industries productrices de biens de consommation, comme aussi des services publics, peuvent en général conserver leurs postes, les fonctionnaires des industries chargées de façonner les esprits sont remplacés sans délai. Dans ces cas extrêmes, la position-clé de ces industries devient visible.

Quatre conditions nécessaires à leur existence apparaissent au premier coup d’œil. On peut les énoncer brièvement ainsi :

  1. Le rationalisme, au sens le plus large du mot, est la condition philosophique préalable de toute industrialisation de l’opinion. Celle-ci s’adresse à l’homme émancipé, alors même qu’elle procède à sa mise en tutelle. Elle ne peut instituer son monopole que si celui de la théocratie est aboli, et avec lui la croyance à la révélation, à l’illumination divine, à l’Esprit saint visitant l’homme par l’intermédiaire du clergé. Cette condition philosophique, depuis l’abolition de la théocratie tibétaine, est universellement réalisée.
  2. La condition politique préalable du façonnement industriel des esprits est la proclamation (mais non suivie de réalisation) des droits de l’homme, et en particulier de l’égalité et de la liberté. Le type historique, à cet égard, est pour l’Europe la Révolution française, pour les pays communistes la Révolution d’Octobre, et pour les pays d’Amérique, d’Asie et d’Afrique la libération du colonialisme. Seule la fiction selon laquelle chaque homme a le droit de disposer du destin de la communauté et du sien propre fait de l’opinion que l’individu, et aussi bien la société, ont d’eux-mêmes, une donnée politique, et de son inculcation industrielle la condition de toute domination future.
  3. Économiquement, l’accumulation primitive précède son développement. Au stade du capitalisme naissant (ou à un stade analogue), c’est-à-dire aussi longtemps que travailleurs et paysans vivent tout juste du produit de leur travail, l’industrialisation de l’opinion n’est ni possible ni nécessaire. A ce stade, la contrainte économique non voilée ôte toute force à la fiction selon laquelle le prolétariat aurait à décider de sa propre organisation ; pour se maintenir, il suffit à la minorité au pouvoir d’utiliser les procédés pré-industriels de médiatisation des consciences. C’est seulement lorsque l’industrie des matières premières est édifiée et la production massive des biens de consommation assurée que l’industrie de l’opinion peut se développer.

L’amélioration des méthodes de production exige un degré de formation toujours plus élevé non seulement de la classe dirigeante, mais de la majorité des citoyens. L’élévation de leur niveau de vie et la diminution parallèle de leurs heures de travail leur permettent de prendre conscience des choses d’une manière moins passive. En même temps sont libérées des énergies qui ne sont pas sans danger pour les hommes au pouvoir. Le phénomène s’observe aujourd’hui dans plus d’un pays en voie de développement, où il avait été longtemps artificiellement retardé ; ce qui reste à réaliser dans ces pays, et la chose peut se faire d’un jour à l’autre, ce sont les conditions politiques, mais non économiques, de la naissance du façonnement industriel des esprits.

  1. Le processus économique de l’industrialisation apporte pour ainsi dire de lui-même avec lui les ultimes conditions préalables, à savoir les conditions technologiques, sans lesquelles les esprits ne sauraient être industriellement façonnés. Les principes de la technique, de la radio, du film, du phonographe et de la télévision ne furent posés que vers la fin du XIXe siècle, donc en un temps où la technique de l’électricité avait depuis longtemps été introduite dans la production industrielle. La dynamo et le moteur électrique ont précédé l’amplificateur et la caméra. Ce retard historique correspond au développement économique. Bien entendu, les conditions techniques du façonnement industriel des esprits n’ont pas à faire partout l’objet d’une nouvelle conquête ; on les a partout et une fois pour toutes sous la main.

En revanche, ses conditions politiques et économiques ne sont pleinement remplies jusqu’à ce jour que dans les parties du monde les plus riches. Mais leur réalisation est partout imminente. Il s’agit là d’un processus irréversible. Par suite, toute critique à l’adresse de cette industrie qui en demande la suppression est vaine et dénuée de sens. Elle revient à proposer la mesure de suicide qui consisterait à faire rétrograder l’industrialisation en général et à la liquider. Qu’une telle liquidation de notre civilisation par elle-même soit techniquement possible prête aux projets de ses critiques réactionnaires une macabre ironie. Ce n’était pas ce qu’ils demandaient : ne devaient disparaître que l’ère moderne, l’homme des masses et la télévision. Ceux qui les critiquaient comptaient bien leur survivre.

Toujours est-il que les effets du façonnement industriel des esprits ont été décrits et redécrits en détail, parfois avec une grande pénétration. En ce qui regarde les pays capitalistes, la critique s’est particulièrement occupée des « grands moyens de diffusion » et de la publicité. Conservateurs et marxistes se sont mis par trop facilement d’accord pour déplorer leur caractère commercial. De telles plaintes ne vont pas au fond du problème. Outre qu’il n’est guère plus immoral de gagner sa vie à répandre des nouvelles ou des symphonies qu’à répandre des pneus de voiture, de telles critiques négligent ce qui distingue de toutes les autres cette industrie des esprits.

Dans ses branches les plus évoluées, en effet, elle ne vend plus du tout des marchandises : livres et journaux, images et enregistrements ne sont pour elle que des substrats matériels qui, grâce au perfectionnement technique croissant, s’amenuisent chaque jour davantage et ne jouent un rôle économique important que dans ses branches antiques, comme l’édition. Déjà la radiodiffusion n’a plus rien de comparable avec une fabrique d’allumettes. Ses produits sont entièrement immatériels. Ce qu’elle fabrique et répand dans le public, ce ne sont pas des marchandises, mais des opinions, des jugements et des préjugés, des contenus de conscience de toutes sortes. Plus leur support matériel se réduit, plus abstraite et plus pure est la forme sous laquelle on les livre, moins l’industrie vit de leur vente. Si déjà l’acheteur d’un journal illustré ne paie qu’une fraction de son prix de revient, les émissions de la radio et de la télévision sont livrées pour un prix insignifiant ou pour rien à celui qui les reçoit ; mieux, elles s’imposent à lui et le poursuivent – pour ne rien dire de la réclame proprement dite et de la propagande politique. Elles n’ont en aucune façon de prix et échappent désormais à tonte notion commerciale. Toute critique du façonnement industriel des esprits qui s’adresse seulement à sa forme capitaliste vise trop court et manque ce qu’il y a en elle de radicalement nouveau et spécifique, ce qu’est proprement son action. Ce qui est décisif à cet égard, ce n’est pas, ou du moins pas en première ligne, le système social qui l’utilise ; ce n’est pas non plus le fait qu’elle fonctionne sous une direction étatique, publique ou privée, c’est sa mission sociale. Cette mission est aujourd’hui, plus ou moins exclusivement, partout la même : perpétuer les rapports de force existants, quelle que soit leur nature. Elle n’a pour objet que d’inculquer une certaine façon de penser, afin de l’exploiter.

Entendons-nous d’abord sur la notion d’exploitation non matérielle. Pendant la période d’accumulation primitive, l’exploitation matérielle du prolétariat vient au premier plan dans tous les pays ; cela vaut, comme il apparaît par l’exemple de la Russie stalinienne et de la Chine rouge, même pour les sociétés communistes. A peine cette période est-elle révolue qu’on voit l’exploitation n’être plus seulement économique, mais concerner également les consciences. La distinction entre maître et esclave ne dépend pas seulement du fait que l’on dispose du capital, des fabriques et des armes, mais aussi − et cela chaque jour plus clairement – du fait que l’on dispose des consciences. Dès que la production des biens de consommation est devenue suffisante, les vieilles revendications, rejetées dans l’ombre pendant des décennies par les contraintes économiques, les crises et la terreur, montrent de nouveau leur force. Nul moyen de les désavouer. Une fois qu’elles se sont fait entendre, il n’est pas de pouvoir dont le principe ne soit menacé ; qui ne dépende du consentement de ceux sur lesquels il s’exerce ; qui ne doive viser à obtenir ce consentement, se justifier lui-même sans relâche, même là où il s’appuie sur la seule force armée [3]. L’exploitation matérielle doit s’abriter derrière l’exploitation non matérielle et obtenir par de nouveaux moyens le consentement des sujets. L’accumulation de la puissance politique prend le pas sur celle des richesses. Ce n’est plus seulement de la capacité de travail qu’on s’empare, mais de la faculté de juger et de se prononcer. Ce n’est pas l’exploitation qui est supprimée, mais la conscience que l’on en a.

Commence alors l’élimination du choix, à une échelle industrielle, grâce, d’un côté, à la mise à l’index, à la censure, au monopole d’Etat portant sur tous les moyens de production de l’industrie spécialisée dans le façonnement des esprits ; d’un autre, grâce à l’ « autodiscipline » et à la pression économique. A la misère matérielle se substitue une misère morale qui trouve son expression la plus claire dans la diminution progressive des facultés politiques de l’individu : en face d’une masse de zéros politiques, par-dessus la tête desquels même le suicide collectif peut être décidé, se dresse une minorité toujours plus réduite d’hommes politiquement tout-puissants. Que cette situation soit admise et supportée de bon gré par la majorité est aujourd’hui le résultat le plus important du façonnement industriel des esprits.

Ses effets présents n’en manifestent pas l’essentiel. De même qu’entre l’existence d’une industrie textile ou sidérurgique et le travail des enfants ou la déportation il n’y a pas de rapport nécessaire, de même l’existence du façonnement industriel des esprits n’a pas pour suite nécessaire cette exploitation non matérielle avec laquelle nous avons aujourd’hui partout à compter. Elle ne présuppose pas seulement comme un droit théorique, chez chaque individu, prise de conscience, jugement, faculté de décision ; elle ne cesse de les remettre en évidence, comme sa propre négation. Seules se laissent exploiter des forces qui ont une réalité ; pour les domestiquer au service du pouvoir, encore faut-il d’abord les éveiller. L’impossibilité d’échapper à l’emprise de l’industrie chargée de façonner les esprits est souvent signalée et toujours présentée comme une preuve de la nature dangereuse de cette industrie ; mais le fait qu’elle amène tous les individus à prendre part à la chose commune peut très bien se retourner contre ceux au service de qui la machine fonctionne. Elle ne saurait arrêter son propre mouvement et il s’y présente nécessairement des moments qui vont à l’encontre de sa mission présente, laquelle est de stabiliser les rapports de forces existants. La nature de ce mouvement est telle qu’on n’est jamais totalement maître de cette industrie. Elle ne se laisse transformer en système clos qu’au prix de sa propre mort, en d’autres termes, que si on lui retire à elle-même de force la conscience de ce qu’elle est, et si on se dessaisit de ses effets les plus profonds. Mais à ces effets, aujourd’hui, aucune puissance ne peut plus renoncer.

L’ambiguïté qui veut que l’industrie chargée du façonnement des esprits doive toujours commencer par accorder à ses consommateurs ce qu’elle se propose de leur retirer, se répète sous une forme plus aiguë si l’on considère ses producteurs : les intellectuels. A vrai dire, ce ne sont pas eux qui disposent de l’appareil industriel, c’est l’appareil industriel qui dispose d’eux, mais ce rapport lui non plus n’est pas sans équivoque. On a assez souvent reproché à cette industrie de procéder à la liquidation des « valeurs culturelles ». Les événements montrent combien elle est contrainte de recourir aux minorités proprement productives ; pour autant qu’elle rejette leur travail, reflet d’aspirations actuelles, comme incompatible avec sa mission politique, elle se voit tenue de se rabattre sur les services d’intellectuels opportunistes et sur l’adaptation de vieilleries qui s’effritent entre leurs mains [4]. Ceux qui gouvernent ce façonnement industriel des esprits sont incapables, quels qu’ils soient, de lui communiquer ses impulsions premières ; celles-ci sont justement dues aux minorités qu’il s’agit d’éliminer, aux créateurs qu’il relègue ou statufie, et dont l’exploitation conditionne celle des usagers. Ce qui vaut pour les consommateurs de cette industrie vaut à plus forte raison pour ses producteurs : ils sont tout à la fois ses partenaires et ses ennemis. Occupée du soin de multiplier une certaine forme de pensée, elle multiplie ses propres contradictions et augmente la différence entre ce dont elle est chargée et ce qu’elle exécute.

Toute critique du façonnement industriel des esprits qui méconnaît cette ambiguïté est inutile ou dangereuse. La somme de sottise qui entre ici en jeu ressort déjà du fait que la plupart de ses observateurs ne réfléchissent pas du tout à leur propre position : comme si la critique culturelle n’était pas elle-même une partie de ce qu’elle critique, comme si elle pouvait, de quelque façon que ce soit, s’exprimer sans utiliser l’industrie chargée du façonnement des esprits, ou plutôt sans que celle-ci se serve d’elle [5]

Toute pensée non dialectique perd ici ses droits, tout retour en arrière est exclu. Perdu aussi serait celui qui, par répugnance pour l’appareil industriel, se retrancherait derrière une prétendue exclusive, car il y a beau temps déjà que les modèles industriels ont pénétré jusque dans l’organisation des petites chapelles. En somme, reste à distinguer incorruptibilité et défaitisme. Il ne s’agit pas de rejeter cet appareil industriel dans un geste d’impuissance, mais d’entrer dans son jeu dangereux. Il y faut des connaissances nouvelles, il y faut une vigilance armée contre toute forme de pression.

Le rapide développement du façonnement industriel des esprits, son accession au rang d’instance-clé de la société moderne transforment le rôle social de l’intellectuel. Il se voit exposé à de nouveaux dangers et à de nouvelles éventualités. Il doit compter avec des tentatives de corruption et de chantage d’une espèce nouvelle et subtile. Volontairement ou non, consciemment ou non, il devient le complice d’une industrie dont le sort dépend de lui comme il dépend du sien, et dont la mission actuelle, qui est de cimenter le pouvoir établi, est incompatible avec la sienne. Quelle que soit son attitude, il n’engage pas dans ce jeu seulement ce qui lui appartient.

Hans Magnus Enzensberger.

[Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary dans la revue Les Lettres Nouvelles, mai-juin 1965.]


Article publié le 19 Sep 2019 sur Non-fides.fr