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L’inceste, rapport sexuel entre personnes apparentĂ©es, est une rĂ©alitĂ© paradoxale Ă  plus d’un titre :

  • Il a toujours existĂ© (en attestent par exemple ƒdipe et sa mĂšre Jocaste dans la mythologie grecque, ou Loth et ses filles dans la Bible), mais on ne le mentionne guĂšre que pour souligner son interdiction. Ainsi, l’article que lui consacre Encyclopaedia universalis commence par : « Dans toutes les sociĂ©tĂ©s connues, l’inceste est prohibĂ© [1], et l’infraction Ă  la rĂšgle sĂ©vĂšrement chĂątiĂ©e. Â» Selon LĂ©vi-Strauss, c’est ce tabou qui, en obligeant les hommes Ă  nouer des relations avec des Ă©trangers, permet de dĂ©velopper Ă©changes et alliances entre les divers groupes sociaux. Et Freud fonde sur lui l’universalitĂ© du complexe d’ƒdipe (l’ensemble des dĂ©sirs amoureux et hostiles que l’enfant Ă©prouve Ă  l’égard de ses parents).
  • L’EncyclopĂ©die Larousse dĂ©finit l’inceste comme les « relations sexuelles entre un pĂšre et sa fille, une mĂšre et son fils, un frĂšre et une sƓur Â», mais des lois votĂ©es en 2010, 2016 et 2018 l’ont inscrit dans le Code pĂ©nal en Ă©largissant le nombre de personnes concernĂ©es, pour prendre en compte les changements intervenus dans les structures familiales depuis plusieurs dĂ©cennies [2]. C’est Ă  partir de ces nouveaux critĂšres qu’ont Ă©tĂ© classĂ©s incestueux les rapports sexuels entre Olivier Duhamel et un de ses beaux-fils rĂ©vĂ©lĂ©s par Camille Kouchner dans son livre.
  • Dans de nombreux pays dont la France, l’inceste n’est pas considĂ©rĂ© comme une infraction en soi : il fait seulement partie des circonstances aggravantes en cas de viol ou d’agression sexuelle commis par les membres de la famille telle que dĂ©finie dans le Code pĂ©nal. Les relations incestueuses entre adultes consentants sont donc admises, alors que le mariage entre personnes du mĂȘme sang [3] reste prohibĂ© par le Code civil (avec pour frĂ©quente justification un risque accru de malformations cardiaques, cĂ©rĂ©brales et d’autres maladies gĂ©nĂ©tiques chez les enfants issus de telles unions, du fait de la consanguinitĂ©, mais les problĂšmes de succession posĂ©s par celles-ci en sont une raison plus probable) [4].
Eve, crĂ©Ă©e par Dieu Ă  partir d’une cĂŽte d’Adam, a peuplĂ© la Terre avec lui en ayant trois fils

  • Les parents transmettent en gĂ©nĂ©ral Ă  leurs enfants, de façon tacite, l’idĂ©e qu’on ne fait l’amour avec aucun membre de sa famille, aussi cette relation « sale Â» (inceste vient du latin incestum, « souillure Â») est-elle le plus souvent dissimulĂ©e. Mais elle demeure courante dans le monde entier, et elle est tolĂ©rĂ©e parce que la famille reste la structure de base dont l’organisation patriarcale a besoin pour inculquer les rĂŽles sociaux attendus des deux sexes : nul n’intervient dans ce vase clos. Les victimes de violences sexuelles incestueuses n’ont donc d’autres solutions, pour les faire cesser, que dĂ©poser une plainte [5] ou rompre avec les leurs.

Par ailleurs, lorsque l’on observe les tĂ©moignages postĂ©s sur les rĂ©seaux sociaux Ă  l’appel du collectif fĂ©ministe #NousToutes ou relayĂ©s par les mĂ©dias Ă  propos de l’inceste, on peut faire deux constatations :

  • Ils concernent en gĂ©nĂ©ral des rapports sexuels imposĂ©s par un membre d’une famille Ă  un autre de ses membres (« classiquement Â» par un homme Ă  une fille), c’est-Ă -dire des violences sexuelles incestueuses [6], mais aussi des rapports sexuels imposĂ©s par un-e adulte sur un-e mineur-e en dehors de la sphĂšre privĂ©e. Autrement dit, l’inceste est ici plus ou moins utilisĂ© comme synonyme de toutes les violences sexuelles sur mineur-e-s – un glissement de sens qui n’aide pas Ă  rĂ©flĂ©chir correctement sur le sujet, d’autant qu’ailleurs des amalgames ou des approximations entretiennent une autre confusion du langage (voir le premier encadrĂ©).
  • En dĂ©pit de leur diversitĂ©, ces tĂ©moignages ont assez frĂ©quemment pour points communs que leurs auteur-e-s restent dans l’anonymat [7], ne tombent pas dans la dĂ©lation et n’appellent pas Ă  la vengeance. Les rĂ©cits sur des violences sexuelles incestueuses traduisent surtout une souffrance en partie due Ă  l’impossibilitĂ© d’en parler Ă  des proches, pour diverses raisons (sentiment de culpabilitĂ©, honte de sa propre passivitĂ©, peur de ne pas ĂȘtre cru-e ou de peiner, sinon du qu’en-dira-t-on
), et un soulagement de pouvoir enfin le faire, mĂȘme si on se confie Ă  des inconnu-e-s. La relation de proximitĂ© entre l’agresseur et sa victime crĂ©e en effet un terrible conflit de loyautĂ© qui peut avoir de fortes rĂ©percussions sur le reste de sa vie : dĂ©pression, risques suicidaires, conduite addictive, troubles alimentaires
 De plus, selon l’enquĂȘte « Virage Â» menĂ©e par l’Institut national d’études dĂ©mographiques en 2015, les femmes exposĂ©es dans l’enfance Ă  des violences sexuelles courent un risque accru de revivre Ă  l’ñge adulte des situations similaires.

Tout ça, c’est la faute Ă  68 ?

Les « Ă©vĂ©nements Â» de Mai 68 ont trop profondĂ©ment marquĂ© la sociĂ©tĂ© française pour que les gouvernants puissent faire l’impasse dessus ; aussi se sont-ils plutĂŽt employĂ©s, depuis un demi-siĂšcle, soit Ă  les rĂ©Ă©crire pour en tirer quelque avantage, soit Ă  en ternir le souvenir. Ce que l’on dĂ©signe maintenant comme « l’affaire Kouchner-Duhamel Â» vient de permettre une nouvelle offensive contre le « joli mois de mai Â».

Le Monde a Ă©tĂ© le premier journal Ă  relater les rapports sexuels imposĂ©s par Olivier Duhamel Ă  un de ses beaux-fils et Ă  en rendre responsables 68 ainsi que le « fĂ©minisme de cette Ă©poque Â» (sans plus de prĂ©cisions). Le 4 janvier, sous le titre « Olivier Duhamel, l’inceste et les enfants du silence Â», la journaliste Ariane Chemin Ă©voque l’antre de ce mĂąle dominant rĂ©putĂ© « charmant Â» comme un « phalanstĂšre foutraque Â» qu’elle dĂ©crit de la sorte : « Tout est assez “olĂ©-olĂ©â€ chez les Pisier-Duhamel. Le maĂźtre-mot d’Evelyne [Pisier], c’est “libertĂ©â€. LibertĂ© pour une femme de quitter son compagnon si elle ne l’aime plus, libertĂ© pour les enfants de se coucher Ă  l’heure rĂȘvĂ©e, libertĂ© pour les parents de se baigner nus, l’étĂ©, dans la piscine de Sanary-sur-Mer. (
) Les enfants vivent comme les adultes et appellent leurs parents par leur prĂ©nom. Â» Dans l’article suivant, « â€œLa Familia grande”, autopsie d’un secret de famille Â», elle prĂ©sente Evelyne Pisier comme une « femme non conventionnelle, si gĂ©nĂ©reuse et fĂ©ministe – Ă  la façon de Mai 1968 Â» – qui prend le parti de son mari (Duhamel). Dans Le Monde du 14 janvier, elle ajoute, parlant de 2009 : « La rĂ©volution #MeToo n’a pas encore fait basculer ces esprits soixante-huitards et fĂ©ministes qui ont accompagnĂ© la rĂ©volution sexuelle et ne jurent que par la “libertĂ©â€. Â»

Mais comment peut-on associer 68 Ă  Olivier Duhamel, constitutionnaliste qui, depuis trente ans, influence l’école des Ă©lites et ses directeurs ? Fils de Jacques Duhamel (trois fois ministre sous la prĂ©sidence de Pompidou) et de Colette Rousselot (actionnaire des Ă©ditions de la Table ronde et Ă©pouse en secondes noces de Claude Gallimard), il a baignĂ© dĂšs sa jeunesse dans les hautes sphĂšres politiques, culturelles et mĂ©diatiques. Il a conseillĂ© Sarkozy, puis Hollande, avant Macron, et n’a jamais militĂ© que pour ses intĂ©rĂȘts personnels.

« Anticipant le retour du procĂšs des soixante-huitards et de la pĂ©dophilie, lit-on dans LibĂ©ration du 4 janvier, Camille Kouchner a prĂ©cisĂ© Ă  L’Obs que [le contenu de son livre] n’a, selon elle, â€œrien Ă  voir avec Mai 68” : â€œL’inceste est partout, il n’a pas de couleur politique, dit-elle. Il peut ĂȘtre Ă  droite comme Ă  gauche. La vraie question est : comment ça a pu avoir lieu ?” Â» Cette mise au point n’empĂȘche pas le site Le Vif (L’Express) d’assurer le 25 janvier, dans un article intitulĂ© « Affaire Duhamel â€“ la fin de la permissivitĂ© sexuelle de Mai 68 Â» : « La gauche caviar sort Ă©branlĂ©e du scandale Olivier Duhamel (
). Parmi les dĂ©gĂąts collatĂ©raux, une mĂ©fiance accrue Ă  l’égard des Ă©lites issues de Mai 68. Â» Et, dans « PĂ©dophilie : l’omerta de la gauche caviar Â» l’éditorialiste du Figaro Yvon Rioufol de s’en prendre sur son blog, dĂšs le 6 janvier, Ă  la gauche « morale Â» et au « libertarisme soixante-huitard Â», en ironisant : « Les sermonnaires, qui n’ont pas assez de mots pour dĂ©noncer les crimes pĂ©dophiles commis au sein de l’Eglise, auront-ils le mĂȘme goĂ»t Ă  mettre au jour les turpitudes que la gauche caviar a pu s’autoriser ? (
) En effet, c’est cette mĂȘme gauche “libĂ©rĂ©e” qui pĂ©titionnait dans les annĂ©es 70 pour dĂ©fendre des pĂ©dophiles poursuivis par la justice. Bernard Kouchner Ă©tait parmi les signataires. RĂ©duire l’affaire Duhamel Ă  l’inceste Ă©vacue la responsabilitĂ© de cette gauche autosatisfaite dans la violence faite aux enfants et adolescents. Â»

La tribune Ă©voquĂ©e lĂ  – rĂ©digĂ©e par l’écrivain Gabriel Matzneff, signĂ©e par 67 personnalitĂ©s [8] et publiĂ©e dans Le Monde et LibĂ©ration fin janvier 1977 – est Ă  resituer dans son contexte. Elle reflĂšte une double prĂ©occupation de l’époque : faire reconnaĂźtre le droit des mineur-e-s Ă  avoir une sexualitĂ© et dĂ©noncer la rĂ©pression exercĂ©e par l’institution judiciaire bourgeoise/patriarcale. Trois hommes passaient devant la cour d’appel des Yvelines pour attentats Ă  la pudeur sans violence sur mineurs de moins de 15 ans (ils avaient filmĂ© des jeunes de 12 et 13 ans lors de jeux sexuels), et ils avaient effectuĂ© trois ans de prĂ©ventive
 « pour des caresses et des baisers Â», disait la pĂ©tition. Bernard Muldworf, psychiatre et psychanalyste, rappelait dans L’Express du 1er mars 2001 qu’il l’avait signĂ©e parce que, Ă  ses yeux comme Ă  ceux des autres pĂ©titionnaires, ces enfants n’avaient subi Â« aucune violence Â» et Ă©taient Â« consentants Â», et parce que, alors, « la sexualitĂ© Ă©tait vue comme subversive Â». Kouchner, lui, s’est dĂ©faussĂ© sur Jack Lang, affirmant avoir juste voulu rĂ©pondre favorablement Ă  sa sollicitation ; et Philippe Sollers a arguĂ© qu’« il y avait tellement de pĂ©titions Ă  cette Ă©poque-lĂ  qu’on ne faisait plus trĂšs attention Ă  ce qui Ă©tait Ă©crit Â»â€Š

Dans l’émission « C ce soir Â» sur France 5, le 25 janvier dernier, MichĂšle Perrot a quant Ă  elle commentĂ© la tribune incriminĂ©e par : « C’était l’époque (
) une question de mentalitĂ© Â», avant d’ajouter : « Qu’est-ce qui sera dĂ©noncĂ© dans dix ans comme un aveuglement ? Â»

A la vĂ©ritĂ©, la charge de certains mĂ©dias contre 68 est une façon commode de se dĂ©douaner de leur complaisance antĂ©rieure Ă  l’égard de cĂ©lĂ©britĂ©s pĂ©dophiles – et peut-ĂȘtre aussi une occasion de rĂ©gler des comptes au sein de l’intelligentsia (on apprend Ă©galement, dans Le Monde du 4 janvier, que « Camille Kouchner est aujourd’hui la compagne de Louis Dreyfus, prĂ©sident du directoire du groupe Le Monde Â»). C’est, pour d’autres mĂ©dias francs rĂ©acs, l’occasion de salir l’esprit de Mai. Car ce mouvement incontrĂŽlable de rĂ©volte radicale continue bien sĂ»r de susciter de la crainte, quand la nĂ©cessitĂ© d’un vĂ©ritable changement social se fait plus que jamais sentir.

La volontĂ© d’en finir avec toute idĂ©e de rĂ©volution, voire d’utopie

Il ne faudrait pourtant pas oublier que les victoires fĂ©ministes saluĂ©es de nos jours – le droit Ă  la contraception et Ă  l’avortement, le partage de l’autoritĂ© parentale, l’égalitĂ© professionnelle, l’accĂšs Ă©gal des femmes et des hommes aux mandats Ă©lectoraux, etc. – ont Ă©tĂ© remportĂ©es parce que Mai 68 a ouvert des brĂšches dans l’ordre patriarcal et capitaliste. Les multiples mobilisations des annĂ©es suivantes s’y sont engouffrĂ©es pour transformer en profondeur la sociĂ©tĂ© française : sans cette contestation d’envergure, elle n’aurait pas le caractĂšre « moderne Â» qu’encensent la classe politique et les mĂ©dias, en comparaison avec d’autres taxĂ©es d’archaĂŻsme et d’obscurantisme. L’ñge de la majoritĂ© civile serait restĂ© Ă  21 ans ; la « puissance paternelle Â» s’exercerait seule sur les enfants ; les femmes ne pourraient ĂȘtre Ă©lues ; d’autres « affaire[s] Gabrielle Russier [9]

seraient sĂ»rement survenues, etc. S’il n’y avait eu l’action des manifestantes revendiquant la libĂ©ration sexuelle, notamment par l’« avortement libre et gratuit y compris pour les mineures Â», le vote de la loi sur l’IVG n’aurait jamais eu lieu – et Simone Veil (quels que soient ses mĂ©rites) ne serait pas la cinquiĂšme femme entrĂ©e au PanthĂ©on.

DĂšs les annĂ©es 80, cependant, la gauche au pouvoir s’est employĂ©e Ă  rĂ©duire l’antipatriarcat Ă  de l’antisexisme, le dĂ©sir de rĂ©volution Ă  celui de rĂ©formes. La pandĂ©mie de sida a favorisĂ© le retour de l’ordre moral, et il est maintenant constamment demandĂ© Ă  l’Etat, sur des rĂ©seaux sociaux servant d’exutoire, de prendre en charge de nouvelles victimes d’abus ou de discrimination et de renforcer ses dispositifs rĂ©pressifs (voir le second encadrĂ©) afin de mieux les protĂ©ger – mĂȘme si les pratiques courantes des juges (profession trĂšs fĂ©minisĂ©e) montrent la vacuitĂ© d’un tel choix [10]. Ainsi, #MeTooGay n’a pas tardĂ© Ă  apparaĂźtre pour jeter sur la place publique les violences sexuelles dans les milieux homosexuels. Nicolas Martin, producteur Ă  France Culture, a racontĂ© que « c’était quand [il avait] 11 ans et l’autre 16 et demi Â» (donc entre deux mineurs) ; et il a appelĂ© Ă  d’autres #MeToo, « des trans, des putes, des handicapĂ©s, des migrants, de toutes ces minoritĂ©s vulnĂ©rabilisĂ©es qui deviennent des proies pour les agresseurs Â».

Chaque « commĂ©moration Â» de Mai 68 a Ă©tĂ© l’occasion de le dĂ©nigrer, notamment en assurant que ses acteurs et actrices avaient vite gagnĂ© les sphĂšres du pouvoir et profitaient de leur position sociale – pour mĂ©moire, 10 millions de personnes Ă©taient en grĂšve dans la France entiĂšre juste avant les accords de Grenelle signĂ©s le 27 mai. Pendant longtemps, les flĂšches sont venues de la droite – en particulier de Sarkozy qui, dans sa campagne pour la prĂ©sidentielle de 2007, Ă©ructait contre une « permissivitĂ© Â» dans l’éducation hĂ©ritĂ©e de 68. Et voilĂ  qu’on lui impute les violences sexuelles incestueuses. Rappelons donc avec force qu’il n’en a pas plus Ă©tĂ© le promoteur qu’il n’a ƓuvrĂ© Ă  leur augmentation : la cause dĂ©terminante des violences sexuelles, incestueuses ou non, c’est, encore et toujours, le patriarcat – un systĂšme qui reste donc Ă  dĂ©truire, et non Ă  amĂ©nager.

Vanina

ENCADRE 1 : « 1 Français sur 10 dit avoir Ă©tĂ© victime d’inceste Â»

Cette annonce choc faite en novembre dernier par l’association Face Ă  l’inceste a Ă©tĂ© reprise et commentĂ©e sur tous les canaux de communication, mais le sondage Ipsos sur lequel elle repose prĂȘte le flanc Ă  la critique. Il a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© sur internet auprĂšs de seulement 1 033 personnes (attirĂ©es, de plus, par l’annonce d’une enquĂȘte visant Ă  supprimer « l’obligation lĂ©gale pour la victime d’inceste de devoir prouver son non-consentement Â»). Et, surtout, il parvient Ă  ce « nouveau chiffre de l’inceste en France Â» en additionnant les rĂ©sultats obtenus pour les cinq « situations d’inceste Â» suivantes : « Subir des agressions sexuelles comme des attouchements ou des caresses Â», « Etre l’objet de confidences rĂ©pĂ©tĂ©es Ă  caractĂšre sexuel Â», « Subir des viols Â», « Subir des actes d’exhibitionnisme Â» et « Etre obligĂ© de poser pour des photographies Ă©rotiques ou pornographiques Â».

ENCADRE 2 : « Comment admettre qu’on a Ă©tĂ© abusĂ©, quand on ne peut nier avoir Ă©tĂ© consentant ? Â», Vanessa Springora

Le SĂ©nat a adoptĂ© Ă  l’unanimitĂ©, le 21 janvier, une proposition de loi rĂ©digĂ©e par Annick Billon qui Ă©tablit Ă  13 ans le seuil en dessous duquel un enfant ne peut ĂȘtre consentant Ă  des rapports sexuels, mais le gouvernement veut de nouveau mettre ce seuil Ă  15 ans (la mesure Ă©tait prĂ©vue dans le projet de loi Schiappa, en 2017, mais il l’avait Ă©cartĂ©e devant l’avis dĂ©favorable rendu par le Conseil d’Etat).

Il est en fait bien difficile d’établir une norme dans un tel domaine, parce que tout le monde n’atteint pas au mĂȘme moment la maturitĂ© nĂ©cessaire pour exercer pleinement son « discernement Â» (si tant est que ce dernier suffise Ă  contrer une passion amoureuse). Des personnes sont plus matures Ă  15 ans que d’autres Ă  45 ; les filles sont souvent dĂ©clarĂ©es l’ĂȘtre davantage que les garçons Ă  un mĂȘme stade
 De plus, l’ascendant qu’exercent certaines personnes (pour la plupart des hommes) sur d’autres, et qui leur permet d’obtenir d’eux ou elles des actes sexuels non dĂ©sirĂ©s, ne dĂ©coule pas seulement de l’ñge, de la force physique ou d’une position d’autoritĂ© : l’appartenance sociale, le degrĂ© de culture, l’expĂ©rience ou le caractĂšre jouent Ă©galement. Vanessa Springora, follement Ă©prise Ă  14 ans d’un Matzneff de presque 50 ans attentionnĂ© et cĂ©lĂšbre, et flattĂ©e d’ĂȘtre remarquĂ©e par lui, aurait-elle moins Ă©tĂ© sous son emprise Ă  24 ou 34 ? Et aurait-elle mieux supportĂ© qu’il ne lui soit pas fidĂšle ?

Les solutions avancĂ©es pour lutter contre les abus sexuels sur mineur-e-s ne font frĂ©quemment que rĂ©duire leur droit Ă  la sexualitĂ© par un renforcement de l’autoritĂ© parentale ou Ă©tatique. Le gouvernement souhaite maintenant, « en cas d’inceste Â», un seuil de consentement Ă  18 ans â€“ l’ñge de la majoritĂ© civile – alors que la majoritĂ© sexuelle ou l’aptitude Ă  travailler (en apprentissage, donc sans salaire) sont fixĂ©es Ă  15 ans.

Notes

[1Avec des variations dans les interdits selon les Ă©poques, les pays, la nature des liens de parentĂ©, l’ñge et les lois en vigueur.

[2A prĂ©sent, les viols et les agressions sexuelles sont qualifiĂ©s d’incestueux lorsqu’ils sont commis par un ascendant, un frĂšre, une sƓur, un oncle, une tante, un neveu ou une niĂšce, mais aussi par le conjoint, le concubin ou le partenaire pacsĂ© d’une de ces personnes, s’il a sur la victime une autoritĂ© de droit ou de fait.

[3Ascendants et descendants et alliĂ©s dans la mĂȘme ligne, frĂšres et sƓurs, oncle et niĂšce ou neveu, tante et neveu ou niĂšce.

[4Les pharaons en Egypte, les empereurs au Japon (jusqu’en 1989) ou les rois de France ont transgressĂ© l’interdit de l’inceste pour ĂȘtre associĂ©s aux dieux ou concentrer leur lĂ©gitimitĂ© sur un lignage qui excluait les autres familles.

[5Selon les services de police et de gendarmerie, sur les 6 737 personnes mises en cause pour des violences sexuelles incestueuses entre 2016 et 2018, 95 % Ă©taient de sexe masculin ; et, parmi les 4 341 victimes de ces violences (dont 78 % de filles), la moitiĂ© avait moins de 4 ans.

[6D’aprĂšs la sĂ©natrice Annick Billon, prĂ©sidente (centriste) de la dĂ©lĂ©gation aux Droits des femmes, « environ 150 000 viols et tentatives de viol sur mineurs Â» se dĂ©roulent chaque annĂ©e en France ; et, « neuf fois sur dix, le prĂ©dateur sexuel est un proche, un ami, un membre de la famille, une personne de confiance Â».

[7Ce sont des personnalités politiques, culturelles ou médiatiques qui, comme pour #MeToo en 2017, ont tendance à afficher leur nom et celui de leur agresseur ou agresseur présumé.

[8On y trouve par exemple Jean-Paul Sartre, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Gilles Deleuze, Guy Hocquenghem, Louis Aragon, Francis Ponge, André Glucksmann, François Chatelet, Patrice Chéreau ou Félix Guattari.

[9Cette enseignante qui a eu en 1968 une relation sexuelle avec un de ses Ă©lĂšves, ĂągĂ© de 16 ans, s’est suicidĂ©e l’annĂ©e suivante aprĂšs avoir Ă©tĂ© condamnĂ©e pour dĂ©tournement de mineur. Autres temps, autres mƓurs ( ?) : une large fraction de la population a soutenu cette relation en la considĂ©rant avant tout comme une histoire d’amour.

[1010. Selon l’avocate Caroline MĂ©cary, « 74 % des plaintes pour viol sur mineurs sont aujourd’hui classĂ©es sans suite, et les 26 % restants sont pour moitiĂ© requalifiĂ©es en atteintes ou en agressions sexuelles [dĂ©lits passibles de dix ans de prison]. Il y a aussi des non-lieux. De ce fait, seuls 10 % aboutissent Ă  un jugement Â» pour crime en cour d’assises (passible de vingt ans de prison).




Source: Oclibertaire.lautre.net