Mai 30, 2022
Par À Contretemps
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■ Conduit par GaĂ«lle Vicherd, Jean-Marc Cerino et Philippe Roux pour la revue De(s)gĂ©nĂ©rations, cet important entretien avec JĂ©rĂŽme Baschet a Ă©tĂ© publiĂ© en deux parties – sous le titre « Pour rendre l’inacceptable inacceptable Â» – dans ses livraisons d’octobre 2021 (n° 34, « MatiĂšres finies, coopĂ©rations infinies Â») et de dĂ©cembre 2021 (n° 35, « Attaquer l’attaque Â»).


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Tu parles de la nĂ©cessitĂ©, entre autres dans DĂ©faire la tyrannie du prĂ©sent [1], de se « dĂ©barrasser Â» des mythologies progressistes. Tu mets en question un paradigme progressiste rĂ©volutionnaire qui serait celui du Grand Soir ou, comme le nomme FrĂ©dĂ©ric Lordon, le « point L Â» (comme LĂ©nine). Pourtant, si je t’ai bien lu, il ne me semble pas que tu sois totalement opposĂ© Ă  l’évĂ©nement rĂ©volutionnaire car tu apportes une nuance dans Basculements : « Il faudrait plutĂŽt concevoir un processus qui commence dĂšs maintenant, sans pour autant exclure des Ă©pisodes d’intensification de l’affrontement avec le monde de l’économie [2]. Â» Tu critiques la stratĂ©gie du Grand Soir tout en proposant d’autres notions qui n’excluent pas fondamentalement celle-ci. Pourrais-tu ici revenir sur la maniĂšre dont ces deux tendances pourraient s’articuler de maniĂšre fructueuse ? Y a-t-il rĂ©ellement incompatibilitĂ© ? Ces deux stratĂ©gies ne peuvent-elles pas exister comme deux rĂ©gimes de temporalitĂ© concomitants ?

J’aimerais tenter d’écarter un possible malentendu. Je fais en effet la critique de l’imaginaire du Grand Soir, tel que FrĂ©dĂ©ric Lordon l’a rĂ©cemment revendiquĂ©. Mais l’hypothĂšse stratĂ©gique proposĂ©e dans Basculements – et, prĂ©cĂ©demment, dans Une juste colĂšre [3] – n’exclut pas du tout une dynamique de soulĂšvements et d’affrontements avec le monde de l’Économie et les forces qui le dĂ©fendent. Plus prĂ©cisĂ©ment, et je vais y revenir, cette hypothĂšse stratĂ©gique repose sur la combinaison entre la multiplication de ce que j’appelle des espaces libĂ©rĂ©s et une intensification des dynamiques de blocage dans toutes les dimensions que ce terme peut recouvrir, jusqu’à la propagation de soulĂšvements populaires, ainsi qu’on l’a vu avec les Gilets jaunes et la sĂ©quence insurrectionnelle planĂ©taire de l’annĂ©e 2019.

Alors, sur quoi porte la critique du Grand Soir ? D’abord, j’indique que je ne vise pas seulement le Grand Soir mais, plus largement, la polĂ©mique opposant « grands soirs Â» et petits Ăźlots, telle qu’elle a pu ĂȘtre dĂ©ployĂ©e par FrĂ©dĂ©ric Lordon et Alain Damasio, et qui me semble constituer une alternative biaisĂ©e. Je me reconnais Ă©videmment davantage dans les propositions de Damasio, mais il me semble que la mĂ©taphore de l’archipel reproduit l’image des espaces libĂ©rĂ©s comme autant d’ülots minuscules, perdus dans l’ocĂ©an de la domination marchande. Ce faisant, elle risque de conforter un auto-enfermement dans une posture d’impuissance dont les tenants de la thĂšse adverse n’ont guĂšre de mal Ă  tirer parti. Par ailleurs, la sĂ©mantique du grand et du petit nous tend un piĂšge dont il serait bon de s’extraire. Pour dire les choses de façon trĂšs simple, Ă  ce jeu du grand et du petit, nombreux sont ceux qui se laisseront convaincre par le bon sens qu’il faut prĂ©fĂ©rer le plus grand, Ă  l’évidence supĂ©rieur en termes de puissance et d’efficacitĂ©. À quoi on peut rĂ©pliquer qu’une construction ample et apparemment puissante, mais construite sur des bases incertaines, a toute chance de ne pas tenir ses promesses. Par ailleurs, les zapatistes revendiquent l’insurrection des plus petits et des invisibles ; et ils ont souvent attirĂ© l’attention sur la force contenue dans ce qui paraĂźt si insignifiant qu’on ne le voit mĂȘme pas : une graine, par exemple… Ce qui est petit et en apparence dĂ©risoire, s’il est bien ancrĂ©, bien plantĂ©, peut croĂźtre jusqu’à acquĂ©rir une force plus grande qu’une puissance molaire considĂ©rable, mais reposant sur des bases fragiles. C’est un point que nĂ©glige Lordon lorsqu’il affirme qu’une force (en l’occurrence, le capitalisme) ne peut ĂȘtre vaincue que par une force Ă©quivalente et de sens opposé  Pourtant, c’est pour la raison invoquĂ©e prĂ©cĂ©demment que des guĂ©rillas ont pu l’emporter sur des armĂ©es bien plus puissantes ou que l’hyperpuissance Ă©tats-unienne a Ă©tĂ© dĂ©faite au Vietnam. La question serait donc ici de se demander : qu’est-ce qu’une force ? Ou encore : de quelle sorte de force avons-nous besoin et comment peut-elle se constituer ?

Mais j’en reviens au Grand Soir. Cette expression me paraĂźt ĂȘtre une maniĂšre de se rĂ©fĂ©rer Ă  la forme classique de la notion de rĂ©volution, centrĂ©e sur la prise du pouvoir d’État ou, disons plus largement, pour laquelle l’appareil d’État est l’instrument dĂ©cisif de la transformation rĂ©volutionnaire. Il y a, certes, des variantes. Ainsi, admettant que l’État seul ne peut rien, Lordon soutient qu’il faut la conjonction de ces deux gĂ©ants que sont le pouvoir d’État et les masses (ramenĂ©es au statut de « nombre assemblĂ© Â») pour, une fois atteint le fameux « point L Â», basculer vers une rupture avec la domination capitaliste. Mais, pour l’essentiel (sauf Ă  appeler ainsi tout mouvement insurrectionnel), le modĂšle du Grand Soir a deux caractĂ©ristiques majeures : d’une part, il est stato-centrique ; de l’autre, il implique une concentration Ă©vĂ©nementielle du basculement rĂ©volutionnaire. Au fond, on reste ainsi prisonnier du « modĂšle d’Octobre Â» – la rĂ©volution russe de 1917 demeurant le grand rĂ©fĂ©rent, quel que soit le regard qu’on porte sur elle. De ce point de vue, la critique du modĂšle d’Octobre, alias le Grand Soir, ne tient pas Ă  un puĂ©ril dĂ©sir de jeter qui que ce soit ou quoi que ce soit dans les poubelles de l’Histoire. Elle relĂšve d’une impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ©, Ă  partir du moment oĂč l’on prend acte de l’échec des principales expĂ©riences rĂ©volutionnaires du XXe siĂšcle et si l’on entend, Ă  partir de lĂ , reconstruire une perspective Ă©mancipatrice crĂ©dible. Une telle critique a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© largement menĂ©e. On peut Ă  cet Ă©gard signaler que le livre de Pierre Dardot et Christian Laval, L’Ombre d’Octobre [4], mĂ©ritait davantage d’attention qu’il n’en a reçu. Car la critique est particuliĂšrement percutante quand elle vient de celles et ceux qui sont issus de cette mĂȘme tradition politique. C’est d’ailleurs le cas des zapatistes qui, bien que formĂ©s dans une conception marxiste-lĂ©niniste-guĂ©variste assez classique, ont Ă©tĂ© conduit Ă  faire la critique – thĂ©orique et, surtout, pratique – du modĂšle « Ă  deux temps Â» qui pose la conquĂȘte du pouvoir d’État comme prĂ©alable d’une transformation du monde… qui, en gĂ©nĂ©ral, ne vient pas. Bien auparavant, le stato-centrisme rĂ©volutionnaire avait Ă©tĂ© largement dĂ©noncĂ©, par exemple par un communiste conseilliste comme Karl Korsch ; et l’inconvĂ©nient d’une position qui Ă©carte les transformations prĂ©alables Ă  l’évĂ©nement rĂ©volutionnaire l’avait Ă©tĂ© par un Martin Buber. Ainsi, rĂ©affirmer aujourd’hui quelque forme de lĂ©ninisme que ce soit, qu’il soit Ă©cologique ou non, me semble ĂȘtre une façon de ne pas mener l’indispensable critique des expĂ©riences historiques passĂ©es. Et cela conduit – mĂȘme lorsqu’un FrĂ©dĂ©ric Lordon rend hommage Ă  l’action hĂ©roĂŻque de celles et ceux qui font vivre des espaces comme les ZAD ou d’autres espaces autonomes – Ă  minimiser la portĂ©e de telles pratiques de rĂ©sistance et de construction alternative. Or il s’agit, je crois, de l’une des tĂąches majeures de notre temps, Ă  laquelle nous devrions nous atteler bien plus largement et avec davantage d’énergie. TĂąches qui, de surcroĂźt, ont l’avantage d’ĂȘtre en grande partie Ă  notre main, pourvu qu’on se donne le mal de construire la force collective nĂ©cessaire pour faire naĂźtre et soutenir l’existence de tels espaces. Et sans doute mĂȘme sont-ils Ă  notre main bien davantage que l’hypothĂšse, empreinte d’un « rĂ©alisme Â» plus apparent que rĂ©el, de la conquĂȘte Ă©lectorale du pouvoir dans l’un des pays centraux de l’Europe par une force authentiquement anticapitaliste, Ă©paulĂ©e par un soulĂšvement populaire capable de faire plier les forces du capitalisme globalisĂ© (ce qui fait fi de l’actuelle subordination structurelle des États aux forces Ă©conomiques transnationalisĂ©es).

J’en viens donc Ă  l’hypothĂšse stratĂ©gique que j’avance ou disons, car je ne prĂ©tends pas qu’elle soit particuliĂšrement originale, que je reprends Ă  mon compte. Elle se fonde d’abord sur la multiplication d’espaces autonomes, que j’appelle des espaces libĂ©rĂ©s – Ă©videmment pas entiĂšrement libĂ©rĂ©s de la domination marchande, mais s’efforçant de le devenir (et, de ce point de vue, chaque pas par lequel on s’extrait un tant soit peu de la soumission aux normes capitalistes de la consommation, du travail, de la rĂ©ussite, des maniĂšres d’ĂȘtre Ă©gocentrĂ©es et compĂ©titives est dĂ©jĂ  une petite victoire). J’aimerais ici tenter de dĂ©samorcer quelques stĂ©rĂ©otypes rĂ©ducteurs. D’abord, la ZAD n’est pas le modĂšle unique des espaces libĂ©rĂ©s, de sorte qu’il faut rassurer ceux qui n’éprouvent pas d’appĂ©tence pour la vie Ă  Notre-Dame-des-Landes. Si l’on a pu voir des pancartes ou des tags prĂŽnant « ZAD partout Â», nul n’a songĂ©, je pense, que cela voulait dire « ZAD pour toutes et tous Â». Il convient donc d’assumer une extrĂȘme diversitĂ© des espaces libĂ©rĂ©s, depuis les amples rĂ©gions autonomes du Chiapas ou du Rojava jusqu’aux expĂ©riences micro-collectives, qui ne sont pas moins importantes. Au demeurant, les espaces libĂ©rĂ©s ne sont pas nĂ©cessairement des lieux, mĂȘme si un ancrage territorial est souvent dĂ©cisif. Ainsi, ils peuvent aussi prendre la forme de trames faites de liens d’entraide et de solidaritĂ©, dissĂ©minĂ©s au sein des mĂ©tropoles.

En second lieu, ces espaces libĂ©rĂ©s ne devraient pas ĂȘtre conçus comme des refuges oĂč l’on pourrait fuir et vivre Ă  l’abri du dĂ©sastre ambiant. Une telle dĂ©marche peut exister, mais bon nombre de ces espaces se conçoivent au contraire comme des bases susceptibles d’épauler d’autres luttes et de contribuer Ă  une dynamique anti-capitaliste plus ample. On peut donc opter pour souligner le caractĂšre antagonique des espaces libĂ©rĂ©s. Enfin, il faudrait se garder d’enfermer par principe les espaces libĂ©rĂ©s dans un localisme impuissant. Certes, bon nombre d’entre eux revendiquent l’ancrage dans un territoire (Ă  dĂ©fendre) ; mais l’exigence de localisation de l’expĂ©rience doit ĂȘtre clairement distinguĂ©e d’un localisme qui revient Ă  s’enfermer dans les limites exclusives d’un lieu propre. Bien sĂ»r aussi, il est indĂ©niable que les espaces libĂ©rĂ©s sont aujourd’hui trop peu nombreux et dotĂ©s d’une force insuffisante, mais rien n’empĂȘche d’Ɠuvrer Ă  ce qu’ils se multiplient, se renforcent et gagnent en capacitĂ© Ă  se lier les uns aux autres. Enfin, on aurait tort de minimiser ce que signifie l’abandon de nombreux grands projets (quelle que soit, parfois, l’ambivalence des processus ayant suivis ces victoires) : aĂ©roport de Notre-Dame-des-landes, Europa City, parc de Roybon, Ă©co-quartier des LentillĂšres Ă  Dijon, etc. La liste est loin d’ĂȘtre insignifiante. Et il n’est pas dit que ceux qui revendiquent la constitution d’une force massive, molaire, puissent faire Ă©tat d’avancĂ©es beaucoup plus significatives au cours de la pĂ©riode rĂ©cente.

Reste qu’il paraĂźt raisonnable d’admettre, quelle que soit la façon de concevoir les espaces libĂ©rĂ©s, que la sortie du monde de l’Économie ne saurait ĂȘtre l’effet de leur seule multiplication. C’est pourquoi il conviendrait d’opter pour une stratĂ©gie intĂ©grant plusieurs composantes (j’ai d’ailleurs plusieurs fois discutĂ© le « pluralisme stratĂ©gique Â» d’Erik Olin Wright, et je n’y reviens pas). Ce que je propose ici, c’est la combinaison de la multiplication des espaces libĂ©rĂ©s et d’une extension des pratiques de blocage du monde de l’Économie. Et ceci en entendant le blocage dans toutes ses dimensions possibles : blocage des grands projets d’infrastructure et d’amĂ©nagement (comme ont entrepris de le faire, Ă  une Ă©chelle accrue, les « SoulĂšvements de la Terre Â» ou les actions des « 17 Â» contre la « rĂ©intoxication du monde Â» – autant d’initiatives qui devraient bĂ©nĂ©ficier de notre soutien actif et dĂ©terminĂ©), blocage des flux, mais aussi blocage de la production (lĂ  oĂč la grĂšve est encore possible), de la consommation et de la reproduction sociale (avec, par exemple, la grĂšve scolaire de la jeunesse). Il y a urgence Ă  interrompre concrĂštement le cours du monde de la destruction des mondes. Il y a urgence Ă  bloquer la machinerie productiviste-destructrice du vivant, bref Ă  provoquer des arrĂȘts de production de plus en plus nombreux et massifs.

Mais de telles dynamiques entraĂźnent fatalement des affrontements avec les forces chargĂ©es de dĂ©fendre le monde de l’Économie. Plus gĂ©nĂ©ralement, dans un univers en proie Ă  une crise systĂ©mique qui s’accentue, il est hautement probable que les points d’inacceptation de l’inacceptable soient de plus en plus souvent atteints et que se multiplient les soulĂšvements populaires pour tenter de sauver la possibilitĂ© d’une vie digne, comme l’a montrĂ© le cycle des Gilets jaunes et des insurrections planĂ©taires de 2018-2019. La question est de savoir comment ces soulĂšvements pourraient aller plus loin et amorcer un basculement vers un dĂ©mantĂšlement de l’actuel systĂšme productiviste-destructeur et vers une expansion des pratiques communales et des formes d’autogouvernement populaire. À mon sens, l’une des conditions pour qu’un tel basculement puisse se produire est prĂ©cisĂ©ment le dĂ©veloppement prĂ©alable des espaces libĂ©rĂ©s. Parce que s’y expĂ©rimentent et s’y fortifient (au moins) trois ingrĂ©dients indispensables Ă  un possible basculement gĂ©nĂ©ralisĂ© : l’expĂ©rimentation des arts difficiles du faire-commun, la maĂźtrise de multiples savoir-faire techniques, l’amorce d’un basculement anthropologique permettant de dĂ©faire les normes du naturalisme et de l’individualisme. Sans cela, le basculement est vouĂ© Ă  ĂȘtre pilotĂ© de l’extĂ©rieur, sinon d’en haut, avec tous les risques d’échec qui en dĂ©coulent. Et c’est pourquoi minimiser l’importance des espaces libĂ©rĂ©s, quelles que puissent ĂȘtre leurs limitations prĂ©sentes, constitue Ă  mon sens une dommageable erreur stratĂ©gique.

Resterait enfin Ă  donner aux espaces libĂ©rĂ©s un nom plus positif. On pourrait alors les appeler des « mondes communaux Â», parce que s’y dĂ©ploient des modes d’existence nourris par l’énergie du faire-commun. Or ce processus d’émergence de mondes communaux – vouĂ©s, on peut l’espĂ©rer, Ă  se substituer Ă  la destruction capitaliste – est dĂ©jĂ  en cours.

Dans un article publiĂ© dans Le Monde, AndrĂ© OrlĂ©an Ă©crit : « L’histoire du capitalisme se confond avec l’histoire de ses crises (…) Pour comprendre comment le capitalisme gĂšre ses excĂšs, il semble que l’hypothĂšse alternative d’une rĂ©gulation par les crises ne manque pas d’arguments. Pour s’en convaincre, il n’est que de considĂ©rer ce qu’on nomme les “grandes crises” ou crises structurelles. Parce qu’elles sont des pĂ©riodes de profonde mutation, leur rĂŽle dans l’évolution historique du capitalisme est crucial. [5] Â» Cette idĂ©e peut ĂȘtre mise en perspective avec ce que Jean-Luc Nancy Ă©crit dans son texte Changement de monde : « Une crise survient Ă  un continuum qu’elle affecte, et que peut-ĂȘtre elle dĂ©forme ou elle rĂ©forme, le gardant toutefois comme sa rĂ©fĂ©rence. [6] Â» Il l’oppose Ă  la rupture ou mĂ©tamorphose comme rĂ©elle discontinuitĂ©. C’est un changement de rĂ©fĂ©rence pour Nancy, changement qui est Ă  la fois beaucoup plus lent, plus prolifĂ©rant et n’est, de fait, perceptible qu’à une trĂšs grande distance temporelle lorsqu’elle a fini de s’écarter du continuum prĂ©cĂ©dent. Toi, ce que tu analyses dans le chapitre « Facteurs de crises prĂ©alables Â» de Basculements, ce serait qu’une multiplication de crises dans de nombreux domaines (Ă©conomique, financier, Ă©cologique, politique, social et subjectif) apporterait, non un effondrement gĂ©nĂ©ral, mais des ouvertures de brĂšches dans lesquels des basculements structurels deviendraient possibles. Est-ce bien cela ? Si oui, cela voudrait dire qu’en se multipliant de maniĂšre exponentielle, les crises concomitantes et successives atteindraient une masse critique qui aboutirait Ă  une rupture rĂ©elle avec le capitalisme ? C’est-Ă -dire des crises dont il ne se remettrait pas, pour contredire AndrĂ© OrlĂ©an et Jean-Luc Nancy ?

Ce qu’AndrĂ© OrlĂ©an et Jean-Luc Nancy Ă©voquent ici, sur des registres assez diffĂ©rents, ce sont des crises qui affectent le monde existant (en l’occurrence, capitaliste), le transforment mais lui permettent aussi de poursuivre son existence. Dans le domaine Ă©conomique, ce sont des crises qu’on peut dire cycliques (mĂȘme si certaines ont l’ampleur de la crise de 1929 ou de celle de 2008, et malgrĂ© les termes qu’utilise ici OrlĂ©an). Par une accentuation des processus de destruction crĂ©atrice, elles permettent de liquider le capital insuffisamment productif et de conforter les dynamiques d’innovation qui assurent de nouvelles phases d’essor pour l’accumulation capitaliste.

Il est vrai que l’usage expansif du vocable « crise Â» le rend souvent bien vague. Mais l’étude de Reinhart Koselleck sur le concept de crise permet d’y voir un peu plus clair [7]. Je me contenterai de renvoyer Ă  l’une des significations initiales du terme grec krisis, Ă  savoir le moment dĂ©cisif d’une maladie Ă  partir duquel l’évolution se fait soit vers la guĂ©rison, soit vers une aggravation pouvant conduire Ă  la mort. Le pronostic vital du continuum est donc engagĂ©. Et on peut alors parler de crise susceptible de mettre fin Ă  un systĂšme socio-historique comme le capitalisme. On se trouve alors confrontĂ© Ă  une tradition de pensĂ©e, au sein du marxisme principalement, qui invoque une crise finale du capitalisme. Ainsi Immanuel Wallerstein a dĂ©fendu avec constance l’idĂ©e que le systĂšme-monde capitaliste Ă©tait entrĂ© dans une crise terminale qui le vouait fatalement Ă  cĂ©der la place Ă  un autre systĂšme (meilleur ou pire) Ă  l’horizon des annĂ©es 2030-2050. Mais, tout en accordant un grand crĂ©dit aux travaux de Wallerstein, les zapatistes ont fait remarquer que de telles prophĂ©ties d’un effondrement programmĂ© du capitalisme avaient maintes fois Ă©tĂ© dĂ©menties et ils en ont conclu que « l’idĂ©e que le systĂšme s’effondrera de lui-mĂȘme est erronĂ©e Â».

De telles positions, jointes Ă  la prĂ©monition zapatiste d’une grande tourmente dans laquelle nous allons nous enfoncer sans cesse davantage, suggĂšrent d’élaborer une notion de crise qui ne se ramĂšne pas aux crises cycliques du capital mais qui n’endosse pas pour autant le dĂ©terminisme univoque de la notion de crise terminale (ou de celle d’effondrement, mise en vogue par les « collapsologues Â»). C’est ce que la notion de crise systĂ©mique me semble permettre. On peut entendre par lĂ  une conjonction de crises multiples, dans de trĂšs nombreux domaines (Ă©conomique, financier, Ă©cologique, social, politique, subjectif, etc.), qui se renforcent mutuellement. Surtout, la notion de crise systĂ©mique entend signifier que s’accumulent des facteurs qui font obstacle ou rendent plus difficile la reproduction mĂȘme du systĂšme que constitue le monde de l’Économie. Ces obstacles ne sont pas insurmontables – raison pour laquelle elles ne conduisent pas fatalement Ă  l’effondrement –, mais ils sont de plus en plus nombreux et, bien souvent, ne peuvent ĂȘtre surmontĂ©s qu’au prix de nouvelles difficultĂ©s.

Avant de donner quelques exemples, on doit rappeler que le monde de l’Économie sait aussi trouver, dans chaque crise, des opportunitĂ©s diverses, de profit ou de contrĂŽle, et que la crise peut Ă  raison ĂȘtre tenue pour un mode de gouvernementalitĂ© particuliĂšrement efficace. Mais – et c’est un penchant auquel expose souvent la rĂ©fĂ©rence Ă  la « stratĂ©gie du choc Â» analysĂ©e par Naomi Klein –, on aurait tort de rĂ©duire les crises Ă  cette dimension, comme si elles n’étaient pas aussi (ou d’abord) des crises rĂ©elles, y compris pour le capital lui-mĂȘme. S’agissant de la crise politique, elle se caractĂ©rise par une dĂ©fiance croissante envers les dirigeants et par un Ă©puisement des formes de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative. Au-delĂ  des effets dĂ©lĂ©tĂšres des politiques dictĂ©es par les dogmes nĂ©olibĂ©raux (hausse du chĂŽmage et de la prĂ©caritĂ©, dĂ©gradations des services publics, accentuation des inĂ©galitĂ©s, etc.), la subordination structurelle des États vis-Ă -vis des forces dominantes de l’économie globalisĂ©e en est la cause majeure. Mais, mĂȘme si cela s’accompagne d’un renforcement des dispositifs de contrĂŽle et des capacitĂ©s rĂ©pressives, la crise de lĂ©gitimitĂ© qui en dĂ©coule accentue les risques d’instabilitĂ© et conduit Ă  de frĂ©quentes explosions de colĂšre. Les options autoritaires, sinon nĂ©o-fascistes, peuvent alors s’avĂ©rer nĂ©cessaires pour tenter de garder la main, mais il n’est pas dit qu’elles soient les plus favorables Ă  la bonne marche du monde de l’Économie. Et, justement, l’actuelle crise sanitaire, tout comme celles qui ne devraient pas manquer de survenir dĂšs lors que nous sommes entrĂ©s dans « l’ùre des pandĂ©mies Â», doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme des risques systĂ©miques, au mĂȘme titre que les consĂ©quences, prĂ©sentes et Ă  venir, du dĂ©rĂšglement climatique. Il s’agit lĂ  de catastrophes gravissimes, crĂ©Ă©es par l’essor mĂȘme du productivisme capitaliste et qui provoquent des situations dans laquelle la reproduction du monde de l’Économie se trouve altĂ©rĂ©e. C’est ce que la pandĂ©mie du SARS-CoV-2 nous a fait Ă©prouver dĂšs lors que les États, fidĂšles serviteurs de l’Économie, se sont vus obligĂ©s de prendre des mesures provoquant une ample paralysie de celle-ci Ă  l’échelle planĂ©taire (et on se tromperait lourdement, je crois, en focalisant l’analyse uniquement sur les bĂ©nĂ©fices – indĂ©niables au demeurant – qui ont pu ĂȘtre retirĂ©s du confinement, en terme de contrĂŽle des populations ou d’accentuation de l’emprise du capitalisme numĂ©rique). Tous les grands acteurs du monde de l’Économie, banques et institutions internationales, sont amenĂ©s Ă  prendre en compte le fait que ces risques systĂ©miques sont dĂ©sormais considĂ©rables ; et c’est sans doute une des raisons du retour en grĂące des États, seuls opĂ©rateurs en mesure de faire face, pour le compte des forces Ă©conomiques, Ă  de tels risques. Enfin, on peut faire valoir qu’il existe une potentielle conjonction de facteurs qui tendent Ă  un Ă©puisement des conditions de rentabilitĂ© de la production capitaliste : dĂ©ruralisation du monde et disparition progressive des rĂ©serves de main-d’Ɠuvre Ă  trĂšs bas coĂ»t ; renchĂ©rissement des ressources naturelles et difficultĂ©s de plus en plus grande Ă  externaliser les coĂ»ts Ă©cologiques de la production ; retour Ă  la hausse de la pression fiscale pour soutenir l’investissement et faire face aux risques systĂ©miques croissants, etc.

De cette situation de crise systĂ©mique, dont il resterait Ă  dĂ©crire plus en dĂ©tail de nombreux aspects, il rĂ©sulte une situation de grande instabilitĂ© et de grande incertitude (Ă  l’inverse des pĂ©riodes marquĂ©es par une relative stabilitĂ© systĂ©mique). C’est dans un tel contexte que peuvent advenir des basculements multiples, dans des directions diverses, au sein mĂȘme du monde de l’Économie, mais aussi parce que se creuseraient des brĂšches ouvrant vers des possibles postcapitalistes, Ă  travers une amplification des mondes communaux et une multiplication des pratiques de blocage et des soulĂšvements populaires. À cet Ă©gard, j’aimerais ajouter quelque chose Ă  ce que j’ai mentionnĂ© en rĂ©ponse Ă  la question prĂ©cĂ©dente : la combinaison stratĂ©gique des espaces libĂ©rĂ©s antagoniques, des pratiques de blocage et des soulĂšvements populaires doit ĂȘtre pensĂ©e dans son articulation avec un contexte de crise systĂ©mique. C’est la dĂ©tĂ©rioration des conditions de vie (pour ne pas dire la croissante destruction des mondes) provoquĂ©e par la dynamique de crise systĂ©mique qui rend plus dĂ©sirable l’expĂ©rimentation des espaces libĂ©rĂ©s, en mĂȘme temps qu’elle rend plus urgentes les pratiques de blocage et peut conduire au point de rupture des digues de contention de l’intolĂ©rable. Inversement, la multiplication des espaces libĂ©rĂ©s et l’essor des pratiques de blocage peuvent contribuer Ă  accentuer encore les tendances Ă  la crise systĂ©mique. À l’inverse, il faut signaler que des scĂ©narios ouvrant vers une attĂ©nuation momentanĂ©e des facteurs de crise systĂ©mique pourraient rĂ©duire partiellement l’attractivitĂ© des espaces libĂ©rĂ©s, l’urgence des pratiques de blocage et l’intensitĂ© des affrontements.

Au total, les facteurs de crise ne sauraient conduire mĂ©caniquement Ă  une rupture avec le capitalisme (ou Ă  son auto-effondrement). D’un autre cĂŽtĂ©, ce serait prĂ©sumer de nos forces que d’imaginer que notre action pourrait, Ă  elle seule, y parvenir. L’option la plus crĂ©dible consiste Ă  admettre que des capacitĂ©s d’action collective renforcĂ©es, associant blocage des rouages du monde de l’Économie et insurgence des mondes communaux, pourraient s’engouffrer dans les brĂšches que l’accentuation d’une dynamique de crise structurelle multiplie. C’est donc l’existence d’une situation de crise systĂ©mique et l’ouverture accrue des possibles qu’elle provoque qui offrent Ă  l’action anti-systĂ©mique l’opportunitĂ© de contribuer Ă  un ample basculement qui ne se produirait pas en situation de stabilitĂ© systĂ©mique. Encore faut-il que nous soyons capables de crĂ©er la force collective suffisante. Or rien ne dit que nous fassions le nĂ©cessaire pour en prendre le chemin


Un des points de diffĂ©rence, sans trop entrer dans le dĂ©tail, entre tes hypothĂšses et celles de FrĂ©dĂ©ric Lordon est la question de l’échelle. Pour lui, « le capital est une puissance macroscopique et elle ne sera jamais renversĂ©e que par une puissance du mĂȘme ordre de grandeur Â». Dans ses hypothĂšses stratĂ©giques, il pense que seule la conjonction des masses mobilisĂ©es et de l’État peut enclencher des transformations radicales et structurelles. Tu doutes de cela, tout d’abord en t’inquiĂ©tant du pouvoir de l’État qui organise la capture de la puissance de la multitude et, surtout, tu doutes que la prise d’un État, fĂ»t-il significatif, puisse Ă©branler sĂ©rieusement les structures du capitalisme globalisĂ©. Mais, Ă  l’hypothĂšse communaliste, on peut objecter deux questionnements : d’une part, est-ce qu’une somme de solutions microscopiques entraĂźnera forcĂ©ment la nĂ©cessaire solution macroscopique ? D’autre part, un État relativement puissant comme celui de la France ou de l’Allemagne – contrairement Ă  celui de la GrĂšce de Tsipras – serait-il si dĂ©sarmĂ© que cela face au capitalisme mondialisĂ© ? En effet, si l’on suit le sociologue Bernard Friot, des lois et mesures d’inspiration communiste existent toujours (SĂ©curitĂ© sociale, retraite par rĂ©partition, partage de la valeur ajoutĂ©e par le salariat
) qui n’ont pas pu ĂȘtre totalement Ă©radiquĂ©es par cette hĂ©gĂ©monie nĂ©o-libĂ©rale.

La premiĂšre partie de notre entretien a dĂ©jĂ  permis d’aborder ma critique du Grand Soir ou, plus exactement de l’alternative, que je crois biaisĂ©e, entre Grand Soir et petits Ăźlots. Cette nouvelle question invite Ă  approfondir l’analyse du principal risque qui paraĂźt attachĂ© Ă  l’hypothĂšse que j’appelle, pour ma part, communale plutĂŽt que communaliste : le risque de ne pas sortir de l’échelle micro. Je vais y venir.

Mais comme tu Ă©voques Ă  nouveau FrĂ©dĂ©ric Lordon, je me trouve dans l’obligation de rĂ©agir aux propos qu’il vient de consacrer aux critiques que je lui avais adressĂ©es dans Basculements (cela se trouve dans une interview rĂ©cente mise en ligne sur le site « Ballast Â»). J’avoue que ce n’est pas d’un grand intĂ©rĂȘt et je vais donc essayer de m’en tenir Ă  quelques remarques aussi brĂšves que possible. Je pourrais bien sĂ»r rĂ©pondre Ă  la polĂ©mique par davantage de polĂ©mique (il y a matiĂšre), mais ce genre de ping-pong ne mĂšne pas Ă  grand-chose. Je dirais donc juste que FrĂ©dĂ©ric Lordon prend ceux qui le critiquent (en l’occurrence, moi) de trĂšs trĂšs haut, et que cela n’est pas convenable. En tout cas, cela ne correspond pas Ă  l’idĂ©e que je me fais d’un dĂ©bat respectueux et fĂ©cond, tel que celui que nous aurions pu avoir ensemble. Il me reproche, lui qui, bien sĂ»r, n’a jamais commis la moindre imprĂ©cision ni ne s’est jamais laissĂ© aller Ă  la moindre caricature ou dĂ©formation des thĂšses soumises Ă  sa critique (Vivre sans ? en tĂ©moigne !), de dĂ©figurer sa pensĂ©e, Ă  laquelle je n’aurais littĂ©ralement rien compris. L’exagĂ©ration est si manifeste – Tout faux ! ZĂ©ro pointĂ© ! – et le ton devant ĂȘtre pris pour ce qu’il est (je laisse Ă  chacune et chacun le soin de mettre les mots qu’il faut) que cela se passe de commentaire.

Cela dit, je suis tout prĂȘt Ă  admettre que, sur un ou deux aspects spĂ©cifiques, j’ai pu commettre une imprĂ©cision ou avoir une formule trop rapide prĂȘtant Ă  confusion – ce dont je m’excuse bien volontiers. Il y a justement un point qui touche Ă  l’État comme instrument de capture de la puissance de la multitude, que tu Ă©voques dans ta question. Lordon me reproche de lui opposer un argument qui correspondrait en fait Ă  une appropriation de sa propre pensĂ©e. Ainsi, il se plaint que la phrase oĂč j’avance que « le pouvoir d’État organise la capture de la puissance de la multitude, l’absence de ceux qu’il est censĂ© reprĂ©senter et la transmutation de la souverainetĂ© du peuple en souverainetĂ© de l’État Â» (et dont je fais un argument pour douter de la pertinence d’un recours Ă  l’État comme instrument de rupture avec la domination capitaliste) est sa pensĂ©e. Ce qui est piquant est que, si la premiĂšre caractĂ©risation de l’État peut en effet paraĂźtre se rapprocher des Ă©laborations lordoniennes, la seconde est une claire allusion Ă  la notion d’adĂ©mie (l’absence du peuple) comme caractĂ©ristique de tout État selon Giorgio Agamben, tandis que la troisiĂšme renvoie non moins explicitement aux analyses dĂ©veloppĂ©es par Pierre Dardot et Christian Laval dans Dominer : enquĂȘte sur la souverainetĂ© de l’État en Occident. La rĂ©action de Lordon nous indique donc qu’il fait dĂ©sormais siennes les thĂšses tant d’Agamben que de Laval et Dardot, ce qui est assurĂ©ment une nouvelle fracassante (surtout si l’on se souvient, par exemple, comment Lordon ridiculise l’idĂ©e de commun dans Imperium) !

Mais, sur le fond, qu’en est-il ? Que la thĂ©orie des institutions de Lordon soit une thĂ©orie de la capture, je crois avoir eu l’occasion de m’en apercevoir en rĂ©digeant une critique dĂ©taillĂ©e d’Imperium parue sur « Ballast Â» : « FrĂ©dĂ©ric Lordon au Chiapas. Une lecture d’Imperium au crible de l’expĂ©rience zapatiste Â». Sans y revenir en dĂ©tail, je dirais juste que Lordon y noie le poisson de l’État dans l’eau (vaseuse) de ce qu’il appelle l’État gĂ©nĂ©ral. Je dis « vaseuse Â» sans nulle intention polĂ©mique et au sens tout Ă  fait littĂ©ral du terme : on n’y distingue plus rien. Toute forme politique impliquant la capture de la puissance collective, il n’y a de ce point de vue (qui est celui de la « structure Ă©lĂ©mentaire de la politique Â», selon Lordon) pas de diffĂ©rence essentielle entre, par exemple, l’État moderne et la chefferie sans pouvoir analysĂ©e par Pierre Clastres (le chef amazonien Ă©tant, lui aussi, un captateur de la puissance collective) ou tout autre organisation fondĂ©e sur le commun (lequel se commue nĂ©cessairement, selon Lordon, en verticalitĂ©). En bref, nous ne faisons pas du tout le mĂȘme usage de la notion de capture ou, du moins, nous n’en tirons pas les mĂȘmes conclusions. En ce qui me concerne, au lieu de ramener la forme-État Ă  la fatalitĂ© du politique (la capture de la puissance de la multitude), il me semble qu’une politique de l’émancipation devrait plutĂŽt se soucier d’aiguiser les outils conceptuels permettant d’affiner la distinction entre les formes politiques Ă©tatiques, qui confortent la confiscation de la puissance collective au profit d’un appareil ou d’un groupe sĂ©parĂ©, et les formes politiques non Ă©tatiques qui s’emploient Ă  lutter contre le risque d’une telle confiscation – ce qui constitue, soulignons-le, une lutte sans fin, toujours Ă  reprendre. Travailler Ă  une telle distinction, c’est, par exemple, ce que fait Marx dans La Guerre civile en France et ses brouillons, lorsqu’il pose un antagonisme radical entre rĂ©gime communal et État. L’antagonisme est si fort que, selon lui, la Commune « dĂ©truit le pouvoir de l’État moderne Â» en le rendant « superflu Â» (la Commune de Paris ayant Ă©tĂ©, selon sa trĂšs puissante formule, « une rĂ©volution contre l’État tout court Â»). Et pourtant, ajoute-t-il, l’organisation communale Ă©tait vouĂ©e Ă  ĂȘtre « fermement Ă©tablie Ă  l’échelle nationale Â». On voit lĂ  toute l’importance qu’il y a Ă  marquer l’écart entre deux formes politiques radicalement opposĂ©es : il y a bien un choix Ă  faire et, effectivement, je ne fais pas le mĂȘme que Lordon. En outre, comme l’indique bien Marx en soulignant la dimension potentiellement nationale de l’organisation communale, la diffĂ©rence entre les deux options n’est pas essentiellement une question d’échelle.

S’agissant de la derniĂšre partie de la question – la possibilitĂ© que des États puissent servir d’appui dans une dynamique d’émancipation anticapitaliste –, il me semble curieux de laisser entendre, pour en revenir encore Ă  Lordon, que l’État serait une puissance de mĂȘme Ă©chelle que le capitalisme. Comment peut-on faire comme si le capitalisme n’était pas, depuis les annĂ©es 1980, organisĂ© sur la base d’un marchĂ© mondial enfin rĂ©alisĂ© grĂące aux politiques nĂ©olibĂ©rales mises en place par les États eux-mĂȘmes, ce qui a conduit Ă  les faire glisser dans une position de subordination structurelle vis-Ă -vis des forces dominantes de l’économie. Certes, la France et l’Allemagne ne sont pas la GrĂšce (d’un cĂŽtĂ©, les crĂ©anciers ; de l’autre, le dĂ©biteur). Cependant, cette subordination s’impose – Ă  des degrĂ©s diffĂ©rents, mais toujours trĂšs marquĂ©s – Ă  tous les États, Ă  travers des mĂ©canismes extraordinairement puissants, comme ceux de la dette, du rĂŽle des agences de notation, du chantage aux dĂ©localisations ou Ă  la fuite des capitaux, ou encore de la compĂ©tition interĂ©tatique pour attirer les investisseurs. Par ailleurs, que les structures de l’État-providence n’aient pas Ă©tĂ© entiĂšrement Ă©liminĂ©es par les politiques nĂ©olibĂ©rales, en dĂ©pit du chemin parcouru dans cette direction, est un fait ; mais ces structures faisaient partie d’un compromis de classe qui a assurĂ© l’ñge d’or des Trente Glorieuses et que les forces dominantes du capitalisme se sont employĂ©es Ă  liquider autant qu’il leur a Ă©tĂ© possible, une fois son rendement Ă©puisĂ©. J’ajouterais plutĂŽt que la conjoncture ouverte par la rĂ©cente pandĂ©mie a montrĂ© une tendance au renforcement relatif du rĂŽle actif des États, y compris dans le domaine Ă©conomique, ce qui n’a rien d’étonnant dĂšs lors que des risques systĂ©miques doivent (et devront) ĂȘtre de plus en plus souvent affrontĂ©s (avec, accessoirement, des besoins colossaux d’investissement, notamment dans les infrastructures). Mais le rĂŽle, mĂȘme accru, des États dans le fonctionnement du systĂšme capitaliste ne prĂ©juge en rien de leur capacitĂ© Ă  jouer un rĂŽle anti-systĂ©mique. LĂ , le diffĂ©rentiel d’échelle joue clairement en dĂ©faveur de cette hypothĂšse.

J’en viens enfin Ă  ce qui m’apparaĂźt comme la partie principale de la question : la multiplication des solutions micro fait-elle nĂ©cessairement une solution macro ? Le « nĂ©cessairement Â» oblige Ă  rĂ©pondre nĂ©gativement. Mais je rappelle d’abord que mon hypothĂšse stratĂ©gique ne consiste pas seulement Ă  prĂŽner la multiplication des espaces libĂ©rĂ©s : elle repose sur la combinaison entre cette multiplication et une intensification des dynamiques de blocage, y compris jusqu’à une Ă©ventuelle possible propagation de soulĂšvements populaires entendus comme autant de sursauts visant Ă  sauver la possibilitĂ© d’une vie digne.

Surtout, je voudrais souligner combien il m’apparaĂźt nĂ©cessaire de sortir les espaces libĂ©rĂ©s, brĂšches ou utopies rĂ©elles, quel que soit le nom qu’on leur donne, du piĂšge microscopique. Certes, ces expĂ©riences revendiquent leur caractĂšre localisĂ©, leur ancrage dans un territoire spĂ©cifique qu’il s’agit d’habiter. Mais, comme je l’ai dĂ©jĂ  suggĂ©rĂ©, affirmer une nĂ©cessaire localisation n’implique pas nĂ©cessairement un enfermement localiste, dans les limites de ce seul lieu. Bien sĂ»r, la tentation d’un tel enfermement peut exister et la conception des espaces libĂ©rĂ©s comme simples refuges permettant d’échapper au dĂ©sastre ambiant (et non comme espaces de combat) risque fort d’y conduire. On ne saurait rien en attendre de fructueux, si l’on veut bien reconnaĂźtre, comme le rappelaient quelques amis, que les expĂ©riences de communes autocentrĂ©es sont vouĂ©es Ă  l’échec.

Mais il est possible de dĂ©jouer cet (auto)-enfermement localiste – et avec lui le piĂšge d’un lien intrinsĂšque entre espaces libĂ©rĂ©s et Ă©chelle microscopique. Pour les zapatistes, par exemple, l’expĂ©rience de l’autonomie est nĂ©cessairement localisĂ©e, mais elle n’a de sens qu’associĂ©e Ă  une lutte plus ample contre l’« hydre capitaliste Â». De fait, la rĂ©bellion zapatiste s’est toujours souciĂ©e d’associer trois Ă©chelles : celle de la construction territorialisĂ©e de l’autonomie ; celle de ses multiples initiatives nationales depuis le soulĂšvement de 1994 jusqu’à « l’Autre campagne Â» de 2006, par exemple ; celle enfin des initiatives internationales, depuis la « Rencontre intercontinentale pour l’humanitĂ© et contre le nĂ©olibĂ©ralisme Â», en 1996, jusqu’à l’actuel « Voyage pour la Vie sur les cinq continents Â», qui, toutes, s’efforcent de contribuer au maillage d’un rĂ©seau planĂ©taire de rĂ©sistances et de rĂ©bellions anticapitalistes. De tels rĂ©seaux restent pour l’essentiel Ă  construire et accroĂźtre les efforts en ce sens serait Ă©videmment trĂšs souhaitable ; mais on ne saurait dire que leur Ă©chelle est microscopique.

Il y a plus. On peut argumenter que les espaces libĂ©rĂ©s tĂ©moignent de l’émergence en cours de mondes communaux portĂ©s par l’énergie du faire-commun. Or ces mondes communaux, sans doute ancrĂ©s dans leurs lieux propres, ne sont pas seulement locaux. Je veux dire que le communal englobe, Ă  mon sens, de multiples modalitĂ©s d’un agir supra-local que les communes peuvent dĂ©ployer par coopĂ©ration, association ou fĂ©dĂ©ration. RĂ©duire cela Ă  un simple « rĂ©seau de communes Â» serait, encore une fois, une caricature : une fĂ©dĂ©ration de communes suppose des instances supra-locales et des mĂ©canismes supra-locaux de prise de dĂ©cisions, y compris en ce qui concerne l’organisation de la part non locale de la production, et avec des problĂšmes spĂ©cifiques de dĂ©lĂ©gation qui exigent d’Ɠuvrer concrĂštement Ă  Ă©viter de nouvelles formes de dissociation entre dĂ©lĂ©guĂ©s et dĂ©lĂ©gants.

Plus largement encore, je tente, dans Basculements, d’articuler existence communale et condition planĂ©taire. À la diffĂ©rence du global, produit par les logiques de l’économie, le planĂ©taire ne rĂ©sulte pas de l’affirmation d’une logique d’homogĂ©nĂ©isation ou d’unification. Bien qu’embrassant la Terre dans son entier et par-delĂ  sa seule composante humaine, il n’existe que dans l’hĂ©tĂ©rogĂšne, par la multiplicitĂ© des milieux et des formes de vie qui s’y dĂ©ploie. Il est ce par quoi les lieux peuvent Ă  la fois ĂȘtre habitĂ©s dans leur singularitĂ© et s’ouvrir les uns aux autres. Ainsi, la reconnaissance d’une condition planĂ©taire, partagĂ©e par tous les habitants de la Terre, assure Ă  l’existence communale un ancrage dans des lieux propres et une ouverture aux enjeux partagĂ©s et aux Ă©changes entre tous les mondes qui habitent le monde.

En bref, il est temps de tordre le cou Ă  l’idĂ©e qu’une politique relocalisĂ©e, communaliste ou communale, serait nĂ©cessairement une politique enfermĂ©e dans une Ă©chelle restreinte, voire microscopique, et par lĂ  condamnĂ©e Ă  l’insignifiance ou du moins Ă  l’impuissance. Mais, en rĂ©alitĂ©, on s’aperçoit que le dĂ©bat ne porte pas fondamentalement sur une question d’échelle. L’opposition tient plutĂŽt Ă  des maniĂšres trĂšs diffĂ©rentes de concevoir la construction de la rĂ©alitĂ© collective, notamment dans sa dimension politique. D’un cĂŽtĂ©, la voie d’une politique Ă©tatique se joue dans l’unitĂ© d’un niveau d’emblĂ©e supra-local (national), et cette unitĂ© a priori postule des appartenances conçues sur le mode de l’identitĂ© et de l’homogĂšne. De l’autre, la voie d’une politique non Ă©tatique Ă©prouve qu’il n’y a pas de construction viable qui ne s’ancre dans la multiplicitĂ© concrĂšte des territoires habitĂ©s et des entitĂ©s communales Ă  partir desquelles peuvent se dĂ©ployer des modalitĂ©s d’action supra-locales – ce qui suppose d’assumer que le commun peut s’élaborer Ă  travers et dans l’hĂ©tĂ©rogĂšne. Je ne vois aucune raison de rĂ©cuser l’importance des Ă©chelles macro : si de nouveaux maillages planĂ©taires anticapitalistes prenaient forme et/ou si des soulĂšvements planĂ©taires venaient Ă  se produire Ă  nouveau, on ne pourrait que s’en rĂ©jouir. Toute la question est de ne pas se tromper dans la maniĂšre de concevoir la construction des maniĂšres d’agir et des forces supra-locales.

Basculements se finit sur deux trĂšs beaux paragraphes porteurs d’espĂ©rance et de puissance d’agir. Le premier s’énonce ainsi : « Il s’agit de contribuer Ă  cette insurgence communale de toutes nos forces, Ă  la fois dans les processus prĂ©sents de construction et de blocage, et dans l’anticipation des moments de basculement, qui permettraient le plein dĂ©ploiement d’un monde oĂč il y ait place pour les multiples mondes du faire-commun et du bien-vivre pour toutes et tous. Â» Et le second, ainsi : « Ici, nulle Ă©popĂ©e Ă  rejouer, seulement le frein d’urgence Ă  actionner. Nul Éden Ă  l’horizon, seulement la quotidiennetĂ© d’une vie en plĂ©nitude. Nul triomphe sur la mort, seulement la fragilitĂ© du vivant Ă  cultiver. Â» [8] La question que l’on est nĂ©anmoins en droit de se poser, mĂȘme si tu en parles dĂšs le dĂ©but de ton livre en Ă©voquant l’aspect mortifĂšre de la collapsologie, est : nous reste-t-il suffisamment de temps ? Ou plutĂŽt comment composer avec ce doute, cette crainte d’un temps qui viendrait Ă  manquer avant d’avoir fait ce qu’il faut ?

Bien sĂ»r que ce doute, cette angoisse plutĂŽt, m’étreint, comme il (ou elle) nous atteint toutes et tous, j’imagine. Bien sĂ»r qu’il est plus que temps de tirer le frein d’urgence du train fou du productivisme capitaliste, qui nous prĂ©cipite vers l’abĂźme de la dĂ©vastation et met en pĂ©ril l’habitabilitĂ© de la planĂšte ! La menace pour le vivant, humains compris, est telle que nous sommes comme entrĂ©s dans un temps de la fin, sauf que cette fin, Ă  la diffĂ©rence de l’eschatologie chrĂ©tienne, n’est pas (tout Ă  fait) inĂ©luctable. Et l’urgence manifeste ne doit pas conduire Ă  la prĂ©cipitation, ni Ă  croire que seule l’action immĂ©diate, inscrite dans un pur maintenant, pourrait y remĂ©dier. Au contraire, construire des formes d’action s’inscrivant dans une certaine durĂ©e n’en est que plus nĂ©cessaire ; Ă  cet Ă©gard, l’anticipation de plusieurs saisons successives, dans une initiative comme celle des « SoulĂšvements de la Terre Â», m’apparaĂźt comme un signe tout Ă  fait remarquable. Quant aux zapatistes, trĂšs conscients de l’urgence qu’il y a Ă  dĂ©fendre la vie contre la destruction capitaliste, ils n’en ont pas moins l’escargot comme emblĂšme.

Par ailleurs, il me semble que ta question, en liant l’inquiĂ©tude du temps qui manque Ă  mon plaidoyer pour l’insurgence communale – expression qui entend allier la multiplication des mondes communaux et l’intensification de la conflictualitĂ© anti-systĂ©mique – laisse entendre que l’hypothĂšse communale nous exposerait, plus que d’autres, Ă  ce risque de manquer de temps et de ne pas rĂ©pondre aux pressantes exigences de l’époque. Mais pourquoi la voie communale serait-elle plus lente – c’est-Ă -dire trop lente, alors que d’autres options offriraient des gages d’une plus rapide efficacitĂ© – sinon parce qu’elle serait trop petite, trop micro, pas Ă  la bonne Ă©chelle et donc impuissante ? Nous voilĂ  donc ramenĂ©s Ă  la question prĂ©cĂ©dente. Et j’ajouterais seulement Ă  ce qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dit qu’il n’y a certes pas de garantie que l’option communale se dĂ©veloppe assez vite pour faire face Ă  l’urgence climatique/Ă©cologique et aux multiples risques associĂ©s, y compris celui d’une frĂ©quence encore accrue de nouvelles Ă©pidĂ©mies zoonotiques ; mais je ne vois pas que la voie nĂ©o-lĂ©niniste offre davantage d’assurance en la matiĂšre. Et si l’escargot zapatiste avance lentement – « Lentement, mais j’avance Â», dit-il volontiers –, du moins a-t-il peut-ĂȘtre avancĂ© plus que nous, ici


Cela dit, il y a un point qu’il faut, Ă  l’évidence, accorder : l’élaboration collective des dĂ©cisions, les dĂ©libĂ©rations que cela suppose, l’art de l’écoute entre positions divergentes, celui de faire place aux diffĂ©rences (jusqu’à un certain point), la mise en Ɠuvre de ces dĂ©cisions selon les logiques du commun, tout cela prend assurĂ©ment plus de temps que l’imposition d’une dĂ©cision autoritaire. C’est tout Ă  fait certain ; mais sauf Ă  en dĂ©duire qu’il faudrait, pour rĂ©soudre l’urgence de l’altĂ©ration accĂ©lĂ©rĂ©e du systĂšme-Terre, se rallier Ă  une dictature Ă©cologique – annoncĂ©e de longue date, mais dont on ne voit pas, au demeurant, qu’elle pointe vraiment son nez –, il n’y guĂšre d’autre option que d’assumer ce temps-lĂ , celui du faire-commun, comme strictement nĂ©cessaire. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne doit pas se soucier de ce par quoi les formes du commun peuvent, comme d’autres d’ailleurs, se traduire par un dĂ©ficit dans la capacitĂ© collective d’agir (parce que les instances du commun sont en fait toujours menacĂ©es par le double risque d’un excĂšs ou d’un manque dans leur rĂŽle d’impulsion).

Mais, au fond, la question n’est pas tant celle du manque de temps que celle du manque de force. La question – tout aussi angoissante ! – consiste donc Ă  se demander pourquoi nous ne sommes pas capables de gagner davantage en force, de construire une plus grande force collective, une capacitĂ© collective de faire et d’agir plus ample. Une force ancrĂ©e dans l’expĂ©rience situĂ©e des existences communales, mais nĂ©anmoins articulĂ©e au souci de notre communautĂ© planĂ©taire. C’est une question ouverte, et je n’ai Ă©videmment pas de rĂ©ponse. Quelques remarques, quand mĂȘme, puisqu’il faut bien essayer de dire quelque chose.

Redire d’abord qu’à mon sens, rien n’est possible sans l’effort de construction situĂ©e, le tissage des rĂ©seaux concrets d’entraide, les expĂ©riences partagĂ©es qui permettent de cultiver les arts difficiles de l’agir coopĂ©ratif, la dĂ©fense des lieux menacĂ©s (et en particulier des terres agricoles, notamment urbaines, dont nous devrions avoir pour prioritĂ© de ne pas tolĂ©rer l’artificialisation de la moindre parcelle). C’est lĂ  le tissu-mĂȘme du faire-commun, sans lequel rien d’autre ne peut croĂźtre valablement. Il y a lĂ  des mondes Ă©mergents Ă  foison et tout ce qui peut ĂȘtre fait pour contribuer Ă  leur vitalitĂ© et Ă  leur dĂ©ploiement est prĂ©cieux.

On sent aussi monter depuis quelques annĂ©es, mĂȘme s’il peine Ă  se concrĂ©tiser, le besoin de tisser davantage de liens entre ces expĂ©riences, d’Ɠuvrer Ă  plus de capacitĂ© de rencontres et d’échanges. Le temps est peut-ĂȘtre venu oĂč vont Ă©merger des sortes de fĂ©dĂ©rations des communs, des maillages plus consistants de rĂ©sistances et de rĂ©bellions, y compris Ă  l’échelle transnationale et planĂ©taire.

Il serait sĂ»rement favorable, dans cette perspective, de tenter de dĂ©passer la tendance Ă  surĂ©valuer nos petites diffĂ©rences, ainsi que nos enfermements affinitaires pour se risquer Ă  agir davantage en alliance, par-delĂ  des divergences mĂȘme fortes. De ce point de vue, je crois qu’il y a quelque chose Ă  prendre dans l’appel au pluralisme stratĂ©gique d’Erik Olin Wright, mĂȘme si je ne partage pas bon nombre de ses analyses. L’observation de certaines initiatives, dĂ©jĂ  avĂ©rĂ©es ou qui cherchent encore leur chemin, peut laisser penser qu’une telle dynamique est en train de s’amorcer. Il serait donc judicieux d’y travailler, ce qui ne signifie pas, bien sĂ»r, de faire n’importe quoi en prĂ©tendant rassembler tout et son contraire. Mais il faut sĂ»rement chercher Ă  sortir de nos petites zones de confort intellectuel.

La pertinence d’une Ă©laboration de perspectives d’action s’inscrivant dans une certaine durĂ©e a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© mentionnĂ©e. On peut y ajouter l’importance d’Ɠuvrer Ă  accroĂźtre, de multiples maniĂšres, les moyens matĂ©riels dont nous disposons (autrement dit, les bases matĂ©rielles des mondes communaux Ă  faire) : moyens financiers, lieux collectifs, terres, outils de production, capacitĂ©s techniques, moyens de diffusion, etc. Tout cela existe dĂ©jĂ , bien sĂ»r, mais un net renforcement de ces capacitĂ©s, comme ont commencĂ© Ă  le faire des initiatives comme la « FonciĂšre Antidote Â», la « Suite du Monde Â», l’ « Appel pour des forĂȘts vivantes Â» et bien d’autres encore, est l’un des dĂ©fis du moment.

Je ne prĂ©tends rien dire ici d’original (heureusement !). Il n’y a lĂ  que le rappel de quelques voies d’actions possibles, parmi bien d’autres, qui pourraient sortir renforcĂ©es de notre inquiĂ©tude de manquer de temps ou de force, de ne pas ĂȘtre Ă  la hauteur, de ne pas faire ce qu’il faudrait, de manquer Ă  notre tĂąche collective. Mais c’est Ă  chacun et Ă  chacune de batailler Ă  sa maniĂšre avec la question de ce qui manque encore et qui pourrait ĂȘtre fait. Il manque ce qu’il manque : falta lo que falta, comme disent les zapatistes.

Illustration de tĂȘte : Adrien Dax.




Source: Acontretemps.org