Le moins connu, mains non le
moins important des squats sociaux de Montpellier a toujours besoin de soutiens
concrets

Fin de matinée d’un dimanche de fin avril, au bord de l’une
des voies désertées d’Euromédecine. On jardine sur un vaste, un magnifique
terrain. On bêche. On retourne la terre. On dresse des tuteurs. On plante des
boutures. Le printemps bruisse. La plupart des jardiniers résident dans le
bâtiment impressionnant, de style Grande-Motte, qui trône au milieu de cette
lande. Ils sont réfugiés, demandeurs d’asile, accueillis dans ces locaux
réquisitionnés, sur lesquels veille l’association Solidarité partagée.

Même si l’ennui est l’un des tourments qui rongent les sans
papiers, interdits de toute activité professionnelle, soumis à de kafkaïennes
attentes de procédures qui leur restent essentiellement opaques, le jardinage
n’est pas qu’un aimable passe-temps, entre matches de foot et cours de français
dispensés par des bénévoles. L’urgence alimentaire est l’un des problèmes
qu’affronte le lieu, malgré l’appui de quelques associations, tel le Secours
Populaire, qui atteignent elles aussi leurs limites. Les produits maison de
l’horticulture seront une réponse à ce problème.

Ces rendez-vous du dimanche matin sont également ouverts à
quiconque veut prêter le coup de main. L’enjeu n’est pas mince. Tout ici permet
de relier les questions du développement durable, de l’autonomie alimentaire,
en même temps que la solidarité concrète à l’endroit des migrants laissés en
détresse. Or jusqu’à ce jour, le foyer réquisitionné d’Euromédecine reste
isolé, trop isolé sur la carte des squats montpelliérains en vue, lui tout
là-bas en périphérie. Sans qu’il s’agisse d’un quelconque concours, il paraît
être pourtant le plus important en ce moment à Montpellier, quant au nombre de
personnes accueillies. Elles sont deux cents, dont quelques femmes à qui est
réservé un sleeping. Ils sont pour la plupart originaires d’Afrique
sub-saharienne.

Samuel et Lilian ont pris l’initiative de cette
réquisition survenue fin janvier. Eux pratiquent « l’engagement
complet »
, et Samuel ne cache pas la lassitude et la déception qu’il a
pu sentir « seul à devoir abattre un boulot concret phénoménal, quand
d’autres se satisfont de visiter leur filleul migrant, et tenir plein de
discours en réunion ».
Il faut rappeler cette situation
révoltante : la réglementation prévoit que l’État prend en charge
l’hébergement des demandeurs d’asile tant que leur dossier est à l’instruction.
Or il n’en fait rien, et pire « ce sont les bénévoles qu’on
poursuit ».

Par exemple à l’heure actuelle, la justice a considéré que Solidarité
partagée
devait s’acquitter tous les mois d’une indemnité d’occupation de
six cents euros auprès de l’Institut Bouisson-Bertrand, propriétaire de cet
équipement laissé vide depuis de longues années. Voilà certes une somme modeste
en comparaison des milliers et milliers d’euros que celui-ci réclamait, tandis
qu’on voit bien que ces espaces sont voués à de fabuleux profits immobiliers un
jour ou l’autre.

Oui mais six cents euros c’est déjà une somme énorme pour des
bénévoles eux-mêmes désargentés, pour qui c’est un combat chaque jour
recommencé d’assurer le repas de résidents eux-mêmes laissés sans un
euro : « Il leur est interdit de travailler, ce qui signifie une
condamnation à ne pas pouvoir se nourrir, je trouve ça complètement fou »
proteste
Samuel. De très longues semaines, jusqu’à deux mois peuvent s’écouler avant de
percevoir le maigre pécule de deux cents euros mensuels avec lequel sont censés
se loger et se nourrir les seuls individus dont l’enregistrement de procédure
de régularisation a été accepté.

Pour faire face à l’urgence de la rue, le squat du Château
avait été investi, sur le boulevard Vieussens, derrière la gare, et a tenu
l’année 2018. C’est là que le chantier fut colossal, tant il était dans un état
infect, donnant un argument rêvé à la SNCF pour appuyer sa demande d’expulsion.
D’où le transport jusqu’au bâtiment d’Euromédecine : « Franchement
ici, tout est différent. C’est propre, il y a l’eau, l’électricité, on peut
s’organiser, on peut même inviter, recevoir. On y voit enfin un peu
clair »
se réjouit Youssef.

Lilian remarque : « Ici on peut parler de vraies
chambres, qui ferment à clé. On n’imagine pas qu’une grande partie des
personnes n’ont jamais eu accès à cette intimité minimum depuis des années et
des années sur les routes, dans le désert, avec la précarité, à la rue,
etc ».
Ce site d’Euromédecine permet le retour dans une logique de stabilisation.
Un psy vient chaque semaine, « ça peut sauver des situations
désespérées, certains sont au bout du rouleau ».
Médecins sans
frontières est aussi de la partie, la CMU étant souvent longue et difficile à
obtenir. Deux cas de tuberculose s’étaient déclarés à l’ancien Château, que
décidément personne ne regrette.

Une base se reconstitue, « on fait du cousu main,
avec beaucoup d’attention personnelle et une certaine durée, alors que les
organismes institués traitent à la chaîne, chacun dans son ultra-spécialité,
qui saucissonne les gens et les situations, renforçant le sentiment d’être
perdu, renvoyé de bureau en bureau sans comprendre, selon des délais et des
arcanes jamais expliqués, qui semblent arbitraires ».
Les procédures,
encore durcies et raccourcies par les dernières lois, visent à
l’affaiblissement social et moral, autant que matériel, des demandeurs.

Un certain mieux-être constitue une parade non négligeable.
Certes adepte de l’action concrète, Samuel n’en met pas moins en avant le cadre
offert par l’association Solidarité partagée, avec insistance. Avec
toute représentativité légale, celle-ci précise les objectifs d’accueil de
personnes en grande nécessité, leur accompagnement dans les démarches nécessaires,
et l’offre d’activités qui renforcent leur autonomie.

Nicole est l’une des bénévoles qui s’y engagent, en
appréciant : « Personnellement, je ne pourrais pas faire de
l’assistanat humanitaire, où je sens des relents paternalistes d’un système de
domination colonialiste. Ici, même si une charte des résidents est fixée, bien
entendu, pour rendre possible la vie de deux cents personnes en commun, je
resssens une attitude impeccable de respect 
de la personne ».
Mais dans d’autres cercles en ville, qui se
présentent experts, plus institués, on sent bien le retrait consdescendant
opposé à ces « autonomes » peu contrôlables
d’Euromédecine ; quelque soit le travail de dingues qu’ils accomplissent.

A la sortie, on croise l’un des deux résidents qui ont pris
part à la dernière édition du Marathon de Montpellier, le terminant parmi les
premiers. Logiquement, il demande : « Est-ce qu’il y a une
fédération sportive que je pourrais contacter ? »
Par là un
espoir de reconnaissance ? Logique. On se regarde. Il faudrait se
renseigner. Mais on sait bien que dans les labyrinthes de la grande « tradition
française de l’accueil », ça ne pourra être qu’un nouveau parcours
d’obstacles semé d’embûches.

                                                                                               G.
M.

– Les rendez-vous solidaires
de jardinage partagé avec les résidents d’Euromédecine (ex institut
Bouisson-Bertrand) sont fixés les dimanches à partir de 11h. Amener des outils,
et le repas à tirer du sac.


Article publié le 15 Mai 2019 sur Lepoing.net