Juillet 12, 2020
Par Renversé (Suisse Romande)
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De nombreuses structures et institutions importantes pour l’économie actuelle ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©es Ă  cette Ă©poque et n’auraient jamais pu voir le jour sans les profits de la traite des esclaves. L’histoire des Indiennes (les premiers tissus de coton colorĂ©s ramenĂ©s en Europe pas les colons), par exemple, en tĂ©moigne, : le commerce des Indiennes a apportĂ© Ă  la Suisse une grande prospĂ©ritĂ©. Les tissus Ă©taient utilisĂ©s comme monnaie d’échange en Afrique contre des esclaves – qui Ă©taient ensuite expĂ©diĂ©s en AmĂ©rique.

Les suisses ont jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif dans la production et le commerce des Indiennes. Sur le navire “Necker”, par exemple, qui a naviguĂ© vers l’Angola en 1789, les tissus suisses reprĂ©sentaient les trois quarts de la valeur des marchandises Ă©changĂ©es contre des esclaves. L’industrie du coton, qui reposait en grande partie sur l’exploitation de personnes rĂ©duites en esclavage, a Ă©tĂ© extrĂȘmement importante pour le dĂ©veloppement industriel de la Suisse. Au cours du XVIIIe siĂšcle, la Suisse a mĂȘme importĂ© proportionnellement plus de coton que l’Angleterre. Outre le fait que le produit final (les Indiennes) Ă©tait utilisĂ© pour le commerce en Ă©change d’esclaves, le produit brut importĂ© Ă©tait Ă©galement le rĂ©sultat du travail d’esclaves. Les entreprises textiles suisses ont investi leurs actifs directement dans le commerce avec les personnes rĂ©duites en esclavage. Les archives montrent que l’entreprise textile bĂąloise Christoph Burckardt & Cie a participĂ© Ă  21 expĂ©ditions par bateau avec des esclaves entre 1783 et 1792, transportant quelque 7 350 personnes d’Afrique en AmĂ©rique. Une grande partie de la prospĂ©ritĂ© des centres textiles suisses Ă©tait liĂ©e au commerce avec les personnes rĂ©duites en esclavage. Outre la production et le commerce avec les Indiennes, les suisses participaient Ă  l’esclavage en vendant des biens matĂ©riels sur ce marchĂ©, en produisant et en vendant des biens issus du travail des esclaves et en Ă©tant propriĂ©taires de plantations.

Les suisses ont Ă©galement Ă©tĂ© trĂšs impliqué·e·s dans les transactions financiĂšres, par exemple par le biais d’investissements, d’assurances ou d’actions. Les suisses ont toujours jouĂ© un rĂŽle central, surtout dans la spĂ©culation financiĂšre. Un exemple est la “Compagnie de la Louisiane ou d’Occident”, dite “Compagnie du Mississippi” : elle faisait le commerce de personnes asservies et de produits de l’esclavage. Le quatriĂšme actionnaire Ă©tait Louis Guiguer, de BĂŒrglen, ainsi que de nombreux autres Suisses. L’Etat de Berne a Ă©galement participĂ© Ă  des transactions financiĂšres Ă  grande Ă©chelle : La “South Sea Company” fondĂ©e en 1711 a repris les dettes nationales anglaises et a reçu 4 navires et le droit exclusif d’approvisionner les colonies espagnoles en esclaves. Selon le contrat, 4 800 personnes asservies Ă©taient Ă©changĂ©es chaque annĂ©e.

Entre 1719 et 1734, l’État de Berne possĂšde des actions de la South Sea Company. Pendant cette pĂ©riode, environ 20 000 personnes ont Ă©tĂ© expĂ©diĂ©es, 2 000 sont mortes. Parfois, l’État bernois Ă©tait mĂȘme le plus grand actionnaire avant la Banque d’Angleterre et mĂȘme avant le roi George Ier. Un autre exemple est celui de David de Pury (1709-1786), Ă  qui une statue Ă  NeuchĂątel est encore dĂ©diĂ©e aujourd’hui. Il Ă©tait entre autres actionnaire de la sociĂ©tĂ© de fret portugaise “Pernambuco e ParaĂŹba”, qui a expĂ©diĂ© 42 000 personnes asservies au BrĂ©sil. Il a ainsi accumulĂ© une fortune, dont il a lĂ©guĂ© une grande partie (600 millions de francs) Ă  la ville de NeuchĂątel.

Tous ces enchevĂȘtrements ont eu un impact Ă©norme sur la place Ă©conomique suisse, qui est Ă  son tour largement responsable de la prospĂ©ritĂ© actuelle de la Suisse. Par ses profits, les connaissances et techniques acquises dans le cadre du commerce triangulaire (organisation des plantations, banque, assurance) et la stimulation des industries en amont et en aval (construction navale, industrie du coton, raffinerie de sucre, industrie mĂ©tallurgique), le commerce sur le dos de personnes asservies a eu un impact majeur sur le dĂ©veloppement matĂ©riel et Ă©conomique de l’Europe aux 18e et 19e siĂšcles et a rendu possible la rĂ©volution industrielle. En tant que membre de l’espace Ă©conomique europĂ©en, la Suisse a gĂ©nĂ©ralement pu participer et bĂ©nĂ©ficier de l’essor de la production et du commerce, qui reposait en grande partie sur l’économie esclavagiste atlantique (d’aprĂšs Hans FĂ€ssler, Reise in Schwarz-Weiss).

Pour justifier l’ampleur de l’exploitation commise par la Suisse, il a fallu entreprendre toute une campagne de lĂ©gitimation morale de la colonisation et de l’esclavage. Cela a Ă©tĂ© fait, entre autres, par Louis Agassiz Ă  l’UniversitĂ© de NeuchĂątel avec ses thĂ©ories raciales, qui promouvait une hiĂ©rarchie biologique “naturelle” entre les personnes ayant des couleurs de peau diffĂ©rentes. Ogette le dĂ©crit comme suit dans son livre “Exit Racism” : “Les EuropĂ©ens […] sont devenus racistes afin de pouvoir asservir les gens pour leur propre profit. Ils avaient besoin d’un fondement idĂ©ologique, d’une lĂ©gitimation morale de leur industrie mondiale du pillage. […] Il fallait que l’idĂ©e de la thĂ©orie raciale naisse. […] Et dĂšs le dĂ©but, ces soi-disant”races” ont Ă©tĂ© valorisĂ©es inĂ©galement. Une hiĂ©rarchie a Ă©tĂ© Ă©tablie, dans laquelle la race blanche est toujours passĂ©e en premier. Une autre consĂ©quence de l’esclavage sont donc les idĂ©ologies racistes qui existent encore aujourd’hui, profondĂ©ment ancrĂ©es dans les esprits et les structures des gens, qui Ă  leur tour ont crĂ©Ă© la lĂ©gitimation morale de l’exploitation actuelle du Sud global et des BIPoC (Black, Indigenous and People of Color).



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Source: Renverse.co