Novembre 9, 2020
Par Lundi matin
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Ce drame n’est pas un triste concours de circonstances individuelles. Il s’inscrit dans une persĂ©cution systĂ©mique et organisĂ©e des personnes exilĂ©es en France. Calais est la vĂ©nerie d’une mouvance nationaliste assermentĂ©e, radicale et dĂ©terminĂ©e Ă  Ă©puiser ses proies jusqu’à la disparition ou bien la mort. Entre les fils de barbelĂ©s et le bĂ©ton armĂ©e, les corps usĂ©s rampent. Les esprits se dĂ©chiquĂštent. EnfermĂ© dans le passĂ©, on regarde l’horizon Ă  l’autre bout des flots, espĂ©rant y deviner un avenir moins morne. Aux aurores dĂ©couchĂ©es, on s’empresse de sortir de son plastique, rassembler enfants et gamelles vides avant que l’uniforme nous salue de son bĂąton et sa superbe. On se cache en attendant. On court, on prie, on saigne en attendant le soir oĂč la lune d’opale s’évanouira.

En quelques annĂ©es, des barbelĂ©s et murs d’une distance totale de 65km ont Ă©tĂ© progressivement installĂ©s autour de chaque campement et zones de passage. Les expulsions sont quotidiennes et la chasse semble Ă©ternelle. La tristement cĂ©lĂšbre zone des dunes qui accueille l’ensemble des personnes ghettoĂŻsĂ©es depuis 2015 ne ressemble plus qu’à une cage antique des expositions universelles d’antan. Sans doute la plus grande catastrophe de l’idĂ©ologie nĂ©ocoloniale française.

Les violences policiĂšres dont tĂ©moignent les exilĂ©s de Calais se comptent par milliers ces derniĂšres annĂ©es, toutes recensĂ©es par les associations sur place. En DĂ©cembre 2018, un rapport annuel de plusieurs associations faisait Ă©tat de « 972 cas de violence physique disproportionnĂ©e, d’utilisation de gaz lacrymogĂšne, de destruction de propriĂ©tĂ© personnelle, d’expulsions de lieux de vie, et d’autres atteintes aux droits perpĂ©trĂ©es par les forces de l’ordre Ă  l’encontre de rĂ©fugiĂ©s faisant halte Ă  Calais. Des mineurs de moins de 15 ans font aussi partie des victimes de ces violences. Â»

Les policiers responsables n’ont jamais Ă©tĂ© condamnĂ©s pour cette brutalitĂ©. Pour certains, ils travaillent encore Ă  Calais, et cognent de la mĂȘme main d’autres crĂąnes d’ailleurs.

L’arrivĂ©e de GĂ©rald Darmanin au ministĂšre de l’intĂ©rieur a Ă©tĂ© un tournant agressif dans les mesures anti-exilĂ©. Lors de sa visite sur place le 12 Juillet dernier, quelques jours seulement aprĂšs sa prise de poste, il annonce l’arrivĂ©e de 30 policiers supplĂ©mentaires. Sa venue est marquĂ©e par l’expulsion du plus grand campement d’exilĂ©s dans lequel survivaient des centaines de personnes. Le coup fatal est donnĂ© le 10 Septembre lorsqu’un arrĂȘtĂ© interdisant la distribution alimentaire est annoncĂ©.

Sur les cĂŽtes de ladite opale, on finira une nuit pleureuse Ă  s’asseoir tremblant sur l’embarcation rĂ©servĂ©e sans assurance. On priera encore.

Nous ne pourrons ici rendre hommage aux plusieurs centaines devictimes de la frontiĂšre franco-britannique. Permettons-nous de rĂ©vĂ©rer celles qui, tout juste assassinĂ©es par la fureur patriotique, pourraient dĂ©jĂ  se dissoudre de notre conscience collective sous contrĂŽle « rĂ©publicain Â».

Hamdallah versait sa derniĂšre larme au fond de la Manche le 19 AoĂ»t dernier. Il avait fui le feu du Soudan oĂč il Ă©tait nĂ© 28 ans auparavant. Il est retrouvĂ© mort sur la plage de Sangatte. Il avait tentĂ© la traversĂ©e vers la Grande Bretagne avec un ami Ă  bord d’un petit bateau gonflable qui a fait naufrage.

Quelques mois prĂ©cĂ©dent sa disparation, le 25 Mai 2020, le corps en dĂ©composition d’un homme non identifiĂ© est repĂȘchĂ© dans le port de Calais. Sur son poignet, un bracelet sur lequel Ă©tait inscrit “S. Camara”.

Le 9 Mars, Baqer, mineur isolĂ© en France est retrouvĂ© sans vie sur les rails autour de Metz. Il tentait de passer en Angleterre et avait passĂ© du temps Ă  Dunkerque avec sa petite sƓur aprĂšs avoir quittĂ© l’Irak sans ses parents.

Le dĂ©but de l’annĂ©e 2020 a Ă©tĂ© marquĂ© le 9 Janvier par la dĂ©couverte de M., 56 ans, d’origine Soudanaise, retrouvĂ© mort dans un lac sur la zone naturelle crĂ©Ă©e suite Ă  l’expulsion de l’ancien camp de la lande, aussi connu comme “Jungle”.

Cette liste funĂšbre rendue officielle, bien entendu non-exhaustive, ne pourra dissimuler les anonymes qui, parti un beau jour du campement, ne sont pas revenus pour le souper. Ceux qu’on ne retrouve pas, perdus dans le no man’s land du non accueil europĂ©en.

Si ces drames ont fait couler des larmes au-delĂ  des frontiĂšres, nous ne pouvons en dire de mĂȘme de l’encre versĂ©e. A peine quelques lignes dans la rubrique des chiens Ă©crasĂ©s de la Voix du Nord. Non, on prĂ©fĂšre se masturber collectivement sur la conspiration des passeurs sanguinaires, membres d’un rĂ©seau international de traite des ĂȘtres humains. Fantasmer l’aviditĂ© d’un groupe invisible pour ne pas s’éborgner devant l’amnĂ©sie meurtriĂšre de sa royautĂ©. Jouir d’une impunitĂ© autoproclamĂ©e.

La Manche n’est pas la MĂ©diterranĂ©e. La France n’est pas la Libye. Fuir de la ville portuaire parait pourtant une nĂ©cessitĂ© de survie pour les milliers d’exilĂ©s qui ont financĂ© leur place Ă  bord de l’embarcation de fortune. Il faut quitter cet enfer, vite, encore plus vite, toujours plus loin.

L’annĂ©e 2020 a Ă©tĂ© la pĂ©riode record du nombre de traversĂ©es maritimes. « Depuis le 1er janvier, au moins 1 169 migrants ont Ă©tĂ© interceptĂ©s par les autoritĂ©s françaises aprĂšs avoir tentĂ© de traverser la Manche Ă  l’aide d’embarcations de fortune ou Ă  la nage Â», selon un dĂ©compte effectuĂ© par l’AFP. Et selon l’agence de presse britannique PA, rien qu’en AoĂ»t 2020, « ce sont prĂšs de 1 500 migrants qui ont franchi la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni Â». « Plus de 5 600 migrants ont effectuĂ© la traversĂ©e Ă  bord de petites embarcations cette annĂ©e Â», estime ainsi le ministĂšre de l’IntĂ©rieur britannique. Depuis plusieurs mois, les magistrats ont pris l’habitude de voir dĂ©filer les visages crispĂ©s de passeurs inexpĂ©rimentĂ©s sur le banc des accusĂ©s, rĂ©pondant Ă  la demande sur le marchĂ© de l’évasion comme tout bon agent vĂ©nal du capital.

Le 5 Octobre 2020, c’est un procĂšs politique qui s’ouvre au Tribunal de Grande Instance de Boulogne. Nous l’appellerons le « procĂšs des trois Â» puisqu’il s’agissait de trois personnes exilĂ©es, jugĂ©es au Tribunal de Grande Instance de Boulogne « pour aide Ă  l’entrĂ©e de personnes en situation irrĂ©guliĂšre en bande organisĂ©e Â». Ils sont respectivement condamnĂ©s Ă  dix mois, deux ans, et quatre ans de prison ferme avec obligation de quitter le territoire français Ă  la sortie et interdiction de sĂ©jour allant jusqu’à une durĂ©e de 10 ans. Ils sont accusĂ©s d’avoir, entre Janvier et Juillet 2020, achetĂ© et acheminĂ© des embarcations pneumatiques sur les plages de Calais afin de permettre, moyennant rĂ©munĂ©ration, la traversĂ©e de la Manche Ă  des dizaines de personnes exilĂ©es bloquĂ©es Ă  la frontiĂšre franco-britannique. N’est pas Herrou qui veut.

Ce jour-lĂ , Abdi, John et Nguyen sont Ă  la barre des accusĂ©s et tentent de se dĂ©fendre malhabilement sans aucune prĂ©paration. Durant les trois longues heures de procĂšs, l’extrĂȘme misĂšre des trois rĂ©fugiĂ©s ne fait aucun doute. Elle est exprimĂ©e par les accusĂ©s eux-mĂȘmes et timidement par leurs avocats mais n’est pas considĂ©rĂ© comme argument dedĂ©fense face Ă  une cour dĂ©cidĂ©e Ă  juger mal sans Ă©quivoque.

Debout, face au juge, Abdi s’emporte : « Cela fait un an et six mois que je dors sous ma tente et que la police vient m’expulser chaque matin. J’ai demandĂ© l’asile il y a un an. On ne m’a toujours pas proposĂ© d’hĂ©bergement. Â»

Nguyen, lui, chuchote presque Ă  son traducteur : « je voulais seulement rendre un service pour payer mon propre passage Â».

Quand vient son tour, John, condamnĂ© Ă  quatre annĂ©es de prison ferme, supplie la clĂ©mence du juge entre deux exclamations de Madame la Procureure : « Je suis sans-papier en France depuis des annĂ©es. J’ai une femme et un bĂ©bĂ© que je ne peux pas voir car le foyer est interdit aux hommes. Je dors dans la jungle. Â»

A l’annonce du dĂ©libĂ©rĂ©, Helena, la femme de John, est dĂ©vastĂ©e. Elle se souvient des annĂ©es de souffrances de son mari : « Je l’ai rencontrĂ© en Ethiopie. Nous avons fui ensemble. Il a connu la traversĂ©e du dĂ©sert du Sahara, la Libye
 Nous sommes arrivĂ©es en France en Novembre 2018. Lorsqu’il a demandĂ© l’asile en Janvier 2019, ils l’ont placĂ© en procĂ©dure « Dublin Â». Il a Ă©tĂ© enfermĂ© en Centre de RĂ©tention et a Ă©tĂ© dĂ©portĂ© en Espagne. Notre enfant n’avait que trois mois. Â»

A son retour en France, John est condamnĂ© Ă  la rue. Helena raconte : « quand je suis tombĂ©e enceinte, ils m’ont donnĂ© un hĂ©bergement Ă  la Rochelle. J’ai acceptĂ© pour mon enfant. J’ai demandĂ© une place pour mon mari qu’on m’a refusĂ©e. Il allait dormir Ă  porte de la Chapelle pour avoir les biens distribuĂ©s par les associations. Il dormait la plupart du temps Ă  la gare de la Rochelle pour ĂȘtre proche de nous. Je l’ai convaincu de quitter cette ville pour qu’il ne reste pas dans la rue. Il a dĂ©cidĂ© d’aller Ă  Calais pour tenter sa chance pour l’Angleterre. Je le soutenais dans sa dĂ©cision. Il Ă©tait devenu impossible pour lui de vivre en France. Mais Ă  Calais, il dormait dans la rue aussi. Comme les autres. Â»

Calais est tous sauf une zone d’attente. La patience n’a rien Ă  faire lĂ -bas. Être refugiĂ© Ă  Calais, c’est une course contre la montre. Chaque jour supplĂ©mentaire te rapproche de la chute. La mort n’est pas la seule Ă©chappatoire funeste de la ville-prison. Si les frontiĂšres ne s’ouvrent pas assez vite, la prison, elle, t’ouvrira les bras volontiers. Elle attendra sagement la perte dĂ©finitive de ton chapelet et ta boussole que le temps t’aura volĂ©. Lorsque la colĂšre et le dĂ©sespoir t’auront mĂȘme privĂ© de la fatigue et de la faim. Quand le gaz lacrymogĂšne ne te piquera plus les yeux et que tu ne sentiras plus la pluie du nord sur ton front. Tu feras le geste de trop, celui qui jaillira de toi comme le dernier cri de survie. Tu lanceras cette pierre sur l’uniforme qui t’humilies depuis des annĂ©es. Tu manifesteras ta fureur face aux citoyens lambdas qui te frappent depuis toujours de leur ignorance complice. Tu laisseras ta folie s’exprimĂ©e dans ce monde malade. Tu proposeras Ă  des familles dans la mĂȘme situation que toi, de monter dans des embarcations gonflables pour rejoindre l’Angleterre avant qu’elles aussi, ne perdent leurs Ăąmes. Tu feras le seul choix qu’il te reste, celui de la rĂ©volte, de ta destruction. Car tu n’as plus rien Ă  perdre.

Jérémie ROCHAS.




Source: Lundi.am