Les magazines féminins ne se réduisent pas à un simple divertissement frivole. Cette presse destinée aux femmes accompagne l’ordre moral et patriarcal. Ces magazines diffusent des normes et prêchent le conformisme. 

La presse féminine est jugée frivole et superficielle. Elle exerce pourtant une relative influence. Elle façonne les imaginaires avec les discours et les images qu’elle diffuse. Surtout, cette presse destinée aux femmes de diverses classes sociales reflète un discours diffus beaucoup plus vaste. Cette presse est le produit d’une idéologie conservatrice qui défend des intérêts capitalistes et patriarcaux. Elle renforce les propos tenus en famille ou entre amis, mais aussi dans la sphère culturelle, médiatique et politique.

La journaliste Mona Chollet évoque l’influence de cette presse de cœur qui participe à une pédagogie de la soumission. La moindre velléité d’audace, de révolte ou de changement est dénigrée. Les injonctions autoritaires, la peur, la culpabilisation, le chantage aux sentiments et le lyrisme creux désamorcent toute contestation. La presse féminine a peu évolué. Elle continue d’imposer des normes sociales et sexuelles. Anne-Marie Lugan Dardigna propose ses analyses sur la presse féminine dans le livre Femmes-femmes sur papier glacé.

 

                               L’idéologie des magazines féminins

Couple et ordre patriarcal

 

La presse féminine participe à l’évacuation du réel. Quelques recettes simples doivent apporter le bonheur. Le couple et la famille sont idéalisés. Cette élimination de tout esprit critique apparaît comme une fonction idéologique conservatrice. La valorisation du mariage permet de défendre les valeurs traditionnelles avec les tâches ménagères, les cérémonies religieuses et la fonction maternelle. Ce discours s’oppose à l’autonomie économique, affective et sexuelle des femmes. Le mariage et le désir de fonder un foyer est présenté comme une norme incontournable. Les réponses aux courriers des lectrices sont souvent moralisatrices et valorisent la chasteté. « Pour les femmes des milieux modestes, pas de droit à l’écart. Le jugement est autoritaire, répressif, paternaliste », observe Anne-Marie Lugan Dardigna.

Les magazines destinées aux personnes de couches modestes valorisent les femmes douces qui se sentent à l’aise dans les valeurs traditionnelles et ne veulent pas de changement. La vie de foyer est valorisée avec le tricot, la broderie et la cuisine. Les magazines destinés aux couches plus aisées tentent de récupérer les revendications des mouvements féministes. L’augmentation du niveau d’instruction peut permettre la prise de conscience des multiples formes d’aliénation. Mais cette contestation doit être réintégrée dans la bonne marche du système. Par exemple, les femmes indépendantes sont jugées plus séduisantes. Ce qui semble valoriser l’autonomie individuelle, mais qui réduit les femmes à leur rôle de séductrices.

 

Les hommes sont souvent présentés comme les maris. Ce sont avant tout les détenteurs du pouvoir et de l’argent. « Ils sont nos législateurs, nos employeurs, nos maris, nos amants », estime le magazine Elle. La presse féminine insiste sur le couple monogame et la possessivité. Mais elle élude les nécessités économiques du mariage pour évoquer des raisons naturelles. Ensuite, les relations amoureuses sont réduites à des recettes. « Les rapports humains, des plus extérieurs aux plus personnels, de la politesse à la tendresse, doivent être rentabilisés, évalués à leur plus juste mesure d’efficacité avant d’être accomplis », analyse Anne-Marie Lugan Dardigna.

L’harmonie du couple passe par la soumission de la femme. Elle doit user de ses charmes et céder à son mari pour le garder. Les magazines enferment la femme et l’homme dans des stéréotypes et des rôles différenciés. C’est évidemment la femme qui occupe une place sociale inférieure à son mari. « Stéréotypes, schématismes, classements et autres procédés n’empêchent pas que la reconnaissance de l’oppression est effective », observe Anne-Marie Lugan Dardigna. La femme doit avoir une sexualité passive et moins importante que celle de son partenaire masculin. Les femmes sont attachées à l’amour-sentiment, tandis que la sexualité reste l’affaire des hommes.

La notion de nature féminine permet de justifier la place des femmes dans la société. La maternité est présentée comme naturelle, tout comme l’instinct maternel. Les femmes doivent s’occuper des enfants et du foyer pour s’enfermer dans leur rôle de reproduction. Le partage des tâches ménagères entre l’homme et la femme n’est jamais évoqué.

 

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Récupération du féminisme

 

Les magazines féminins ne peuvent pas ignorer la libération sexuelle qui souffle sur la société française. La vieille morale bourgeoise et patriarcale est ringardisée. La presse féminine doit donc faire quelques concessions et modifier son discours. Néanmoins, sa vision de la femme reste essentialiste à travers un « éternel féminin ».

Pour désamorcer les potentiels de révolte, la presse féminine affirme que la libération de la femme est désormais accomplie. Le féminisme est présenté dans sa version réformiste et modérée. Quelques avancées comptables entre hommes et femmes suffisent. En revanche, il n’est jamais évoqué le renversement de l’ordre patriarcal. « Nulle part il n’y a trace du fait que la libération des femmes pourrait passer par une remise en question des rapports qu’elles entretiennent avec leur corps, leur sexualité, leur manière de penser, de parler et d’être », souligne Anne-Marie Lugan Dardigna. Le rapport au corps et à la beauté reste orienté par rapport au désir des hommes plutôt qu’au plaisir des femmes.

L’amour n’est plus uniquement sentimental et revêt désormais une connotation sexuelle. Néanmoins, dans un article sur l’orgasme, un magazine évoque la compensation de la frustration des femmes par la joie du plaisir de leur mari. La femme doit toujours se mettre au service du plaisir masculin et sa propre jouissance reste secondaire. Le magazine Marie-Claire dénonce même le féminisme qui imposerait le « mythe moderne de l’orgasme obligatoire ».

 

De nouveaux magazines, comme L’Amour ou Cosmopolitan, adoptent un ton plus intime et décontracté. Le sexe n’est plus un sujet tabou. Mais la femme doit toujours se contenter de séduire et de plaire aux hommes. Ensuite, ces magazines participent à la marchandisation du sexe. Les partenaires sexuels masculins sont valorisés en termes mercantiles. Un amant sensuel est décrit comme « une bonne affaire ». La sexualité adopte les normes de la performance et de la compétition. « Nul souci de débarrasser les individus de leur misère sexuelle mais, au contraire, avidité à s’enrichir sur ces misères tout en faisant mine de les détruire », analyse Anne-Marie Lugan Dardigna.

Le capitalisme et le féminisme bourgeois permettent à certaines femmes d’accéder à des postes de pouvoir. Même si la grande majorité des femmes doivent rester à leur place. Au contraire, le féminisme ne peut passer que par une transformation des rapports humains et des rapports de production. Pour Marie-Claire les femmes doivent acquérir le sens de la compétition pour réussir dans le monde des affaires. « On ne saurait mieux dire qu’il s’agit de changer les femmes en hommes et de leur faire adopter ce que les hommes ont de plus détestable », ironise Anne-Marie Lugan Dardigna. Les femmes doivent s’adapter aux structures existantes plutôt que d’essayer de les transformer.

 

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Presse du cœur

 

La presse du cœur valorise un monde plus juste et plus serein. C’est un univers de dialogue et de concertation plutôt que de lutte. Les gens peuvent s’expliquer raisonnablement, s’appuyer sur une famille solide et sur l’amour qui permet de surmonter les épreuves. Cette presse du cœur baigne dans un monde similaire à celui des discours du président V. Giscard d’Estaing. La presse du cœur nie les classes sociales et les inégalités doivent se résoudre au niveau individuel. « C’est bien là le schéma de la presse du cœur : les barrières de classe n’existent pas, et si elles apparaissent parfois c’est le résultat de préjugés psychologiques », observe Anne-Marie Lugan Dardigna.

La presse du cœur reste très lue. Elle façonne les imaginaires populaires et doit donc être analysée sérieusement. Des récits valorisent la résignation, la soumission au travail et à l’ordre moral. Les lectrices et lecteurs de romans-photos subissent une manipulation qui vise à leur faire accepter l’exploitation. Les classes sociales et les inégalités apparaissent fatales et inéluctables. « Même la bourgeoisie, qui déclarait que l’amour était une « affaire privée », savait utiliser en fait ses normes morales pour guider l’amour dans la voie qui servait le mieux ses intérêts de classe », analyse Alexandra Kollontaï.

La presse du cœur véhicule une idéologie de répression sexuelle. Le modèle du couple s’impose. Surtout, ce sont des figures masculines qui incarnent le pouvoir et l’autorité. Le Père évalue son futur gendre et dicte le choix amoureux de sa fille. « Il ne peut exister de mauvais pères contre lesquels on aurait le droit de se révolter », précise Anne-Marie Lugan Dardigna. Le père incarne la vertu et l’ordre moral. Le Mari doit faire preuve d’autorité virile pour justifier la « possession » d’une femme. Il doit tenir sa femme et l’éloigner des autres hommes. Le Patron reste l’incarnation du pouvoir viril. Devant lui, les autres hommes s’effacent. C’est le bourgeois, l’homme de la classe dominante, qui remplace le Prince charmant. Dans le récit de la presse du cœur, la femme reste soumise à l’homme et doit subir la sujétion.

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Imaginaire patriarcal

 

Anne-Marie Lugan Dardigna propose des pistes de réflexions qui permettent d’analyser la presse féminine. Loin d’une étude détaillée et exhaustive, elle pointe les grandes tendances de ces magazines et soulève quelques exemples révélateurs. Cette presse reflète une idéologie patriarcale, mais aussi ses évolutions modernes sous l’effet du féminisme et de la libération sexuelle.

Deux temporalités peuvent se distinguer. La bonne vieille presse féminine transpire l’ordre patriarcal traditionnel et vermoulu. Le couple et la famille restent le ciment de l’ordre social. La femme doit rester soumise à son mari autant que l’homme doit obéir à son patron. C’est un modèle de société autoritaire et hiérarchisé qui s’impose. La femme doit se cantonner à son rôle traditionnel de mère et de ménagère. La répression sexuelle s’impose évidemment. Les désirs de la femme n’existent pas.

Mais la presse féminine évolue. Anne-Marie Lugan Dardigna évoque ces transformations. La libération sexuelle suppose à la logique patriarcale de s’adapter aux revendications féministes. En dehors du modèle du couple et de la famille, la femme semble se libérer. Elle peut même multiplier les amants. Néanmoins, la sexualité épouse la logique marchande. C’est la performance et la compétition qui guident la vie amoureuse, et non le plaisir et la sensualité. Ensuite, les femmes doivent se soumettre à des normes sociales. La bonne vieille répression sexuelle avec ses interdits est remplacée par des injonctions plus subtiles. Mais la femme doit rester un objet de désir pour l’homme. Elle peut devenir libre et sexy, mais uniquement dans l’objectif de séduire les hommes. La femme reste réduite à un objet. En revanche, ses désirs et ses plaisirs restent niés.

Néanmoins, il semble difficile de mesurer l’influence de cette presse féminine. Les lectrices ne sont pas forcément dupes et se plongent dans ses magazines davantage pour se divertir que pour prendre au sérieux les différents conseils. La posture de la critique surplombante peut laisser penser que les lectrices ne sont que des femmes frivoles et facilement manipulables. Ce qui peut s’apparenter à une forme de misogynie. Néanmoins, la préface de Mona Chollet écarte cette lecture tendancieuse. La presse féminine doit être analysée comme un reflet de la société patriarcale, comme une caricature qui permet d’observer les normes sociales. Il reste encore à inventer un nouvel imaginaire qui brise les hiérarchies, les normes et les contraintes sociales.

 

Source : Anne-Marie Lugan Dardigna, Femmes-femmes sur papier glacé. La presse « féminine », fonction idéologique, La Découverte, 2019 (Maspéro, 1974)

Extrait publié sur le site La Rotative 

Articles liés :

Contrôle des corps et misère sexuelle

Les féministes contre la morale sexuelle

La libération sexuelle en France

Pour aller plus loin :

Vidéo : L’humoriste Tristan Lopin épingle la presse féminine, mis en ligne dans le webzine Cheeks news le 1er juin 2017 

Radio : émission sur le livre d’Anne-Marie Lugan Dardigna diffusée sur France Culture

Radio : Presse féminine : la grande nunuche ?, émission diffusée sur France Culture le 18 avril 2019 

Note de lecture publiée sur le site du magazine Sciences Humaines de juillet 2019 

Christine Eddie, Note de lecture publiée sur dans la revue Communication. Information Médias Théories en 1979

Rubrique Presse féminine publiée sur le site Acrimed

Alexie Geers, La presse féminine est-elle le tombeau de l’émancipation féminine ?, publié sur le site Mondes Sociaux le 2 octobre 2017 

Claude Chabrol et Mihaela Oprescu, La presse féminine : une mythologie efficace, publié dans la revue L’orientation scolaire et professionnelle en 2010

Evelyne Sullerot, La presse féminine : Une approche sociologique, publié dans la revue Communication & Langages en 1962 

Judith Duportail, Les guides féminins pour « réussir vos vacances » sont un ramassis de conneries, publié dans le webzine Vice le 16 août 2016

Éloïse Bouton,  »Elle » et  »Glamour » : quand les magazines féminins nous donnent des leçons d’(anti)féminisme, publié dans le webzine Brain le 8 mars 2017 

Pierre Ancery et Clément Guillet, La femme moderne selon les magazines féminins, publié sur le site Slate le 21 août 2011


Article publié le 15 Août 2019 sur Zones-subversives.com