244 visites
L’armée & l’État


1 – A qui profite ce chaos ?

Dans ce chaos, cette synthèse redoutable de l’État, l’Armée et la Religion, ce tourbillon de violences, de corruption, d’alliances, de calculs, de trahisons et d’assassinats on remarque un duo stable, tel Janus le dieu romain aux deux visages. D’une part, installé dans son bunker à l’Est du pays il y a Aghila SALEH, président du soi-disant Parlement  (voir CA février 2022, n° 317, p26) qui dicte des lois, forme et disqualifie des gouvernements à sa guise. D’autre part, réfugié dans la base militaire de Rajma à Benghazi, le généralissime maréchal Khalifa HAFTAR entouré des mercenaires de Poutine « les Wagner » et protégé par deux bases militaires gérées par les Émirats Arabes Unis et la France ; il gouverne militairement les grandes villes de la Cyrénaïque. Ce général Haftar a fait appel à des milices salafistes « les madkhalistes », qui terrorisent la population dans la rue, sans compter les anciens khadafistes de retour d’Égypte qui surveillent la population sans relâche. Saleh et Haftar en place depuis 2014 ne sont pas prêts de se retirer. Leur rôle a été et est encore de saboter tout processus pour arriver à une solution politique qui les écarterait de leurs postes, et pour cela ils jouent la carte du pourrissement et du blocage. Aghila SALEH a été inscrit sur une liste noire de personnalités libyennes par l’Union Européenne. Homme politique réactionnaire et autoritaire, il fait l’objet de mesures restrictives de l’UE, à savoir une interdiction de pénétrer sur le territoire de l’UE et un gel de ses avoirs, depuis 2016. Ce n’est qu’en octobre 2020 que les sanctions ont été levées suite à la décision de sa réhabilitation en raison du “rôle constructif qu’il a joué récemment en faveur d’une solution politique négociée” à la crise libyenne. HAFTAR lui, est en procès aux États-Unis – en tant que citoyen américain – accusé de crimes de guerre par des citoyens américains d’origine libyenne. Le mois dernier, un juge fédéral américain a rendu un jugement par défaut contre Khalifa Haftar, le déclarant responsable de crimes de guerre contre plusieurs familles libyennes qui l’ont accusé d’exécutions extrajudiciaires et de torture et donc récemment Haftar se met à vendre les biens immobiliers qu’il possède aux États-Unis.

2 – Un pays divisé

Depuis 2014, la Libye est de fait divisée politiquement en deux parties : l’Est et l’Ouest. A l’Est, la région est tenue militairement par Haftar ; quant au Parlement ou ce qu’il en reste à Tobrouk (à l’Est) il n’a qu’un rôle symbolique : le président a un pouvoir absolu sur les décisions et contraint les députés à se soumettre à sa volonté par le chantage, l’intimidation ou la menace. A l’Ouest, le gouvernement « légal » est dirigé par un homme d’affaire, Abdelhamid Dbeibah depuis 2021, accusé de corruption et responsable du délabrement des services publics. Haftar, hanté par l’idée du pouvoir absolu sur Tripoli et tout le pays, a mené une guerre meurtrière contre la capitale Tripoli pendant 14 mois (2019-2020) pour renverser le gouvernement en place. Cette attaque a réuni et fédéré provisoirement toutes les factions armées contre ce général qui vient les défier dans leur fief. Avec l’appui militaire turc, celles-ci ont infligé une défaite à l’armée de Haftar et ses mercenaires wagnériens ce qui a poussé le général à se faire oublier et se soumettre aux négociations, menées par son alter-ego Saleh. Négociations qui ont finalement abouti à l’élection d’un nouveau gouvernement, mis en place par l’ONU, qui devait diriger le pays jusqu’à la tenue d’élections générales fixées au 24 décembre 2021. Un certain calme s’était installé après la nomination du gouvernement national à Tripoli, jusqu’à l’échec du dernier en date qui n’a pas pu organiser ces élections.     

Pendant ce temps, le tandem de Benghazi continue à échafauder des plans pour entrer dans Tripoli, Haftar ne tiendra pas parole et Saleh ne lâchera jamais son pouvoir. Aidés par les services secrets égyptiens, ils n’ont rien trouvé de mieux qu’une recette déjà utilisée : créer un autre gouvernement de diversion pour bloquer la situation. Cette fois-ci le plan a été affiné en cherchant une personnalité qui aurait du charisme et serait acceptable par les différents corps militaires de l’Ouest, surtout Tripoli et Misrata. En fait, ce n’est pas une, mais deux personnalités qui sont investies : l’ancien président du conseil présidentiel et l’ancien ministre de l’intérieur ; tous deux riches hommes d’affaire originaires de Misrata, ville natale du premier ministre actuel. Le deal a eu lieu fin décembre 2021 lors d’un entretien avec Haftar quand tout le monde a compris que les élections prévues à la fin de l’année n’auraient pas lieu. Annulation faite grâce à la manœuvre d’Aghila Saleh qui a bloqué le processus en cours sur la loi électorale en exigeant que les militaires et les citoyens de double nationalité puissent se présenter aux élections présidentielles alors que Tripoli était fermement opposé à cette loi électorale taillée sur mesure pour Haftar.

Le Parlement de Benghazi a choisi l’ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement d’entente nationale, Fathi Bashagha, pour être le chef du gouvernement fantôme qui conduira le pays aux élections de 2022 qui n’auront sûrement jamais lieu. Lors d’un vote sans quorum, avec des voix de députés absents, ce Parlement a, le 10 février 2022 à Tobrouk, désigné la liste gouvernementale composée de 29 ministres, trois vice-Premiers ministres et six ministres d’État, en toute illégalité ! 
Fathi Bashagha, homme d’affaire de 60 ans, s’est fait connaître par son passage à la tête du ministère de l’Intérieur de 2018 à début 2021. En décembre 2021, alors qu’un report de l’élection se profilait, celui qui était candidat à la présidentielle s’était rapproché du camp haftariste en se rendant à Benghazi, où il avait rencontré le maréchal Khalifa Haftar et quelques représentants de clan Saleh. Comme ancien ministre de l’intérieur à Tripoli, Bashagha a des contacts avec plusieurs groupes armés qu’il a favorisés ou créés et qui lui restent fidèles. Sa nomination, crée forcément des divisions dans le camp militaire de Tripoli, mais aussi de Misrata, d’où il est originaire comme le premier ministre Dbeiba, car cette ville, où l’élite politico-financière est composée de frères musulmans, soutient traditionnellement le gouvernement de Tripoli.

3 – Tripoli, capitale convoitée

Cependant, cette manœuvre explicite s’est heurtée au rejet de la rue, qui ne voit pas l’intérêt d’un autre gouvernement si ce n’est d’utiliser Bashagha comme cheval de Troie pour ouvrir les portes de la ville au général Haftar. Mais, comme “time is money” ces hommes d’affaires qui représentent la classe politique et contrôlent la Libye depuis des années, sont pressés et ne veulent pas perdre leurs privilèges en cas d’élections. Depuis le 10 février 2022, date à laquelle Bashagha est nommé comme nouveau Premier ministre, ce dernier a tenté de reprendre la capitale Tripoli, à deux reprises.

La première tentative a eu lieu le 16 mai 2022, par des forces militaires qui ont tenté de prendre le contrôle du siège du gouvernement à Tripoli repoussées par l’intervention de l’état-major de “l’armée libyenne”. Malgré sa défaite, Bashagha n’a pas perdu espoir et a fait une deuxième tentative s’appuyant sur le soutien de plusieurs factions armées stationnées dans et autour de la capitale pour entrer de force. Des affrontements se sont poursuivis pendant au moins 24 heures, les 26 et 27 août 2022, faisant 32 morts et 159 blessés et occasionnant d’énormes dégâts matériels : destruction de maisons et de voitures de citoyens, incendie d’un dépôt de voitures de sécurité intérieure et des dommages à plusieurs hôpitaux publics et ambulances. Cependant le grand gagnant de ces affrontements est bien Dbaiba, car ces attaques contre Tripoli ont rappelé à de nombreux Libyens la tentative ratée de Haftar de s’emparer de la capitale en 2019, d’où le rejet par la population de Bashaga comme agresseur et complice de Haftar, Saleh et des Égyptiens. En conséquence le gouvernement de Dbaiba a évacué les milices installées dans la “station balnéaire de Tripoli” pour en faire une plage publique et libéré le bâtiment de la radio de la rue Al-Nasr occupé par des groupes armés depuis 2014. De plus des poursuites judiciaires sont lancées contre Bashagha, le général de division Osama al-Juwaili, le ministre de la Santé, le porte-parole du gouvernement Othman Abdel Jalil et le chef du Parti démocrate (islamistes) Muhammad Sawan qui sont tous assignés à résidence.

Il est évident que cette dernière attaque sur Tripoli relève d’une sorte de coup d’état planifié, organisé par une coalition qui implique l’Égypte et ses services de renseignement utilisant Bashagha comme cheval de Troie. Et ce n’est donc pas comme le prétend la presse française, un affrontement entre groupes armés rivaux ou inter milices. Dixit l’agence France-Presse ” Les affrontements entre milices concurrentes ont éclaté dans plusieurs quartiers de Tripoli (ouest) où des rafales de tirs et des bombardements ont retenti toute la nuit et dans la journée de samedi.” C’est bel et bien une tentative de prise du pouvoir par un groupe politique, utilisant des moyens militaires ; c’est aussi une opération de diversion pour maintenir le pays dans un état de tension permanente.

La religion et l’aliénation culturelle

La Libye est un pays conservateur, ravagé par la religion, surtout depuis 2011 et la prise du pouvoir par les islamistes. Dieu et ses représentants sont à chaque coin de rue, à l’école, au bureau ou à l’hôpital, au marché, dans les maisons, il est impossible d’y échapper ; tout le monde doit suivre les traditions rétrogrades et obscurantistes, notamment les femmes. Le tribunal correctionnel de Misrata, ville connue pour abriter quelques célébrités des Frères musulmans du pays, a condamné à mort le jeune Diaa El-Din Ahmed Balaou pour « apostasie ». Le jeune homme avait refusé à la demande du tribunal de “se repentir et d’abandonner ses idées”, ce qui avait entraîné l’ouverture en 2019 d’une procédure contre lui.

Selon la loi n° 20 de 2016 : Tout musulman qui s’éloigne, renie l’islam en paroles ou en actes sera puni de la peine de mort. Quiconque commet une infraction contre la religion islamique sera puni d’emprisonnement, à moins qu’il n’atteigne le seuil de l’apostasie. Un non-musulman est puni de mort s’il insulte publiquement la religion de l’islam. C’est un exemple de l’implantation de la religion dans les corps, l’esprit de l’État et la société, où les plaisirs, la joie de vivre et les divertissements quels qu’ils soient ne sont pas admis ; il n’y a ni cinéma, ni théâtre, ni galerie d’art, ni concerts, ni café mixtes ; les écoles sont non mixtes jusqu’à la fac, le port du foulard est obligatoire dès l’école primaire, les femmes n’ont pas le droit de voyager ou sortir sans tuteur masculin, etc.

La jeune génération s’ennuie à mort et passe son temps sur les consoles de jeux vidéo et les réseaux sociaux, leur choix est très limité : la mosquée, la caserne des milices la plus proche ou la drogue et l’alcool ! Leur obsession est de devenir riche le plus rapidement possible par le commerce, les trafics et la contrebande. Concernant les hommes, pour se défouler, il y aurait bien le sport, notamment le foot, la pêche ou encore la baignade dans la Méditerranée … mais seulement dans des zones pas encore privatisées ou non polluées. Pour les femmes, il n’y rien d’autre à faire que    cuisine, ménage, shopping ou bien regarder les séries télévisées turques. Ces conditions de vie ne permettent pas actuellement le développement d’activités sociales, culturelles ou de loisirs… autant d’interdiction ou d’impossibilités qui rendent la vie “normale” presque impossible, d’où l’apparition de multiples problèmes psychosociologiques qui touchent l’ensemble de la population.

La Société

1 – Suicide

Ces dernières années, le phénomène du suicide s’est répandu parmi les jeunes à des taux très élevés qui ont alerté les familles et les observateurs de la situation en Libye, surtout face à l’indifférence gouvernementale : aucun gouvernement n’a établi de statistiques officielles sur le nombre de suicides, ni tenter de trouver des solutions à ce grave problème. Seule une étude du 10 septembre 2021 dernier, sur le phénomène à Tripoli uniquement, conclut que ce sont des hommes à 58,8 %, de 21 et 30 ans, qu’ils ont quitté l’école avant le lycée, que « la plupart d’entre eux sont au chômage et vivent dans des quartiers pauvres, et que beaucoup d’entre eux ont fait des séjours à l’hôpital psychiatrique de Tripoli. 35% des suicidés souffrent de troubles psychologiques et de dépression, 26% d’entre eux sont confrontés à des problèmes d’isolement et de désespoir, tandis que 8% d’entre eux se suicident à cause de l’abus d’alcool et de drogues et 17% d’entre eux sont touchés par les pressions sociales. »

2 – Drogues

La Libye est classée comme une zone de transit et de stockage d’importance régionale pour les drogues en provenance de Syrie, du Maroc, du Liban et de l’Inde ; certaines sont consommées localement et de grandes quantités sont envoyées par contrebande vers l’Égypte, le sud de l’Italie, les pays des Balkans comme l’Albanie et le Monténégro, les pays du Sahel. Les quatre ports, Tobrouk, Benghazi à l’Est, Al Khums et Zuwara à l’Ouest, sont les plus grands ports de trafic de drogue de Libye, car il n’y a aucun contrôle réel des agences gouvernementales. Cette jeune génération qui rejoint les différentes milices pour l’argent facile, a accès aux pharmacies et dépôts de médicaments et devient accro à un cocktail de Tramadol pour la douleur et d’Ecstasy pour l’adrénaline, ce qui a pour fonction de « faire tout oublier ». On trouve aussi de la cocaïne, mais elle est chère et réservée à la bourgeoisie. Fumer du haschisch et boire de l’alcool « fait maison » a toujours été la pratique la plus courante pour les jeunes issus de la classe ouvrière. Et peut-on parler aussi de drogue ? En tout cas de nombreux jeunes sont accros et formatés aux jeux vidéo militaires de combat comme PUB G : une sorte de bataille qui se joue à plusieurs (jusqu’à cent personnes) ou le dernier survivant gagne la partie et dans lesquels des équipes s’entre-tuent : on retrouve ces techniques sur les vrais champs de bataille. 
La seule réponse existante à ce phénomène est d’ordre militaro-religieux, portée par une puissante milice salafiste « la Force Radaâ » qui gère un centre de réhabilitation étroitement sécurisé, basé sur les terrains de l’aéroport de Mitiga à Tripoli où sont internés sans procès, ni jugement, des personnes considérées comme dealers ou toxicomanes ou buveurs d’alcool. Ils sont intégrés dans un programme de réhabilitation qui comprend une formation sommaire dans des métiers tels que la mécanique ou la menuiserie et des séminaires religieux pour apprendre le coran par cœur, des leçons sur l’islam, la morale, etc.

3 – Schizophrénie

La guerre partout dans le monde est une cause majeure d’exacerbation des maladies mentales et la Libye ne fait pas exception. Depuis 2011, le nombre de malades a augmenté de 80%. L’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’une personne sur cinq dans les zones de conflit en Libye souffre de problèmes de santé mentale et que la plupart d’entre elles sont des civils, en raison des répercussions économiques et sociales des guerres et des conflits. 90 % des patients sont des hommes âgés de 19 à 50 ans ou plus, car ils sont les plus exposés aux effets de la guerre, victimes de traumatismes psychologiques après avoir été exposés à la vue du sang, de membres amputés et de corps mutilés.   

Dans tout l’Ouest de la Libye, il n’y a que trois cliniques psychiatriques gouvernementales : une à l’hôpital central de Tripoli, la deuxième dans la ville de Misrata et la troisième à Zintan ce qui est nettement insuffisant pour la population de cette région. Dans la capitale, Tripoli, les quelques 150 lits sont actuellement tous occupés ; les cliniques externes reçoivent environ 210 à 220 patients par jour pour 32 médecins. Il y a deux hôpitaux privés dans la capitale, dont les coûts de traitement sont trop élevés pour la majorité des familles.

L’hôpital psychiatrique de Benghazi est le seul établissement d’hébergement gratuit dans les régions de l’Est, du centre et du sud de la Libye avec 450 lits, tous occupés la plupart du temps avec une moyenne de 100 consultations par jour pour 27 médecins. A noter que le coût du traitement dans les cliniques privées est supérieur à 4 000 dinars libyens (environ 800 euros) par semaine. Certains patients arrêtent de prendre leurs médicaments en raison du prix élevé, ce qui entraîne à nouveau une rechute de leur état de santé. 
Malheureusement, ces descriptifs ne représentent que la partie visible de l’iceberg, les maladies psychiatriques sont un tabou, surtout quand il s’agit des femmes, ce qui empêche l’hospitalisation ou la consultation de psychiatres. Les maladies psychiatriques sont alors reliées aux forces surnaturelles, aux esprits car les familles préfèrent que la femme soit victime de magie, qu’elle soit “possédée” par un “djinn” que frappée de folie. Du coup, là encore c’est la religion qui propose le miracle de la guérison avec des religieux prenant en charge le dialogue, les menaces et les négociations avec “l’esprit” ou la “chose” qui squatte le corps de la victime. Les femmes malades sont conduites dans des centres « d’exorcisme » qui ont ouvert dans certaines mosquée. Parfois c’est le “cheikh” qui vient chez la malade réciter le coran et procéder à des rituels, parfois violents, pour faire sortir le “djinn”.

4 – Misère sexuelle

Dans les pays d’Afrique du Nord en général avec l’absence de mixité, l’absence de rapports entre hommes et femmes en dehors des cadres fixés par la religion, la misère sexuelle reste la norme. Ce qui se passe aujourd’hui s’apparente davantage à une révolution virtuelle concernant les jeunes qui se branchent sur les sites pornos. La plupart d’entre eux vivent, en effet, leur sexualité uniquement ou presque, sur Internet. ujourd’hui, il existe ainsi, en Libye, une sexualité à deux vitesses. L’une que l’on retrouve généralement dans des milieux défavorisés, reste étroitement liée aux traditions où il est quasi impossible d’avoir des relations, encore moins des relations sexuelles en dehors du mariage. La répression sociale et religieuse est très dure et ne tolère aucune dérogation ; le discours religieux et moral emprisonne toute forme de plaisir et liberté de disposer de son corps. L’autre, du côté de la bourgeoisie, qui profite de ses propriétés privées en banlieue chic ou loin des villes et inaccessibles pour s’affranchir de ces codes restrictifs en matière de sexualité, en organisant des fêtes mixtes avec alcool et drogue.

Avant 2011, les rapports entre les jeunes, hommes et femmes, étaient familiers et tolérés dans les universités, les entreprises et la rue, mais ils ont commencé à régresser au cours des dernières décennies sous la pression des salafistes et la complicité de tous les autres. Autre conséquence de ces intolérances : rues, marchés, universités et lieux publics sont devenus les lieux privilégiés du harcèlement sexuel des femmes. Ce phénomène resté tabou et dissimulé (au même titre que les violences conjugales, les agressions contre les homosexuel.les, etc.) a été considéré comme marginal, ce qui a contribué à son développement et au fait que beaucoup persistent à    le perpétuer.

5 – Misère tout court

Le taux de pauvreté en 2021 a atteint les 59 % pour une population de 6,5 millions d’habitants, il était de 29% en 2009. Les Nations Unies estiment qu’environ 1,3 million de personnes, soit 23 % des Libyens, ont besoin d’une aide humanitaire. La dévaluation du dinar, (avec un salaire minimum de 450 dinars) a provoqué une détérioration des conditions de vie et une baisse considérable du pouvoir d’achat. Le déplacement de milliers de familles pendant les années qui ont suivi les événements 2011 a contribué à l’augmentation importante du taux de pauvreté car les Libyens n’ont plus accès aux produits et services de base tels que les soins médicaux et les services publics, en plus du manque de liquidités et des prix élevés. La flambée des prix des produits alimentaires et pharmaceutiques, en particulier des matières importées largement consommées sur les marchés libyens, à des taux variant entre 14 et 75%, a entraîné une augmentation des dépenses pour le panier alimentaire minimum d’une famille à plus de 743 dinars, et cela après la décision de réduire le taux de change. La production pétrolière, principale source de revenus du pays, baisse et augmente au gré des événements et calculs de groupes militaires qui contrôlent les zones de production. Des fermetures forcées de sites pétroliers se produisent régulièrement. Considérés comme proches du camp de l’Est, les groupes à l’origine de ces derniers blocages réclament le transfert du pouvoir à Bashagha ainsi qu’une meilleure répartition des revenus pétroliers. La production a baissé d’environ 600 000 barils par jour, soit la moitié de la production quotidienne moyenne, entraînant un manque à gagner de « 60 millions de dollars » par jour au moment où les prix flambent sous l’impact de la guerre en Ukraine.

6 – Chômage

La Libye souffre de l’inflation des effectifs des agents du secteur public, puisque le poste salarial de la fonction publique s’élève à 21,8 milliards de dinars et représente 66% du budget global de l’État. La masse salariale est passée de 8 milliards de dinars en 2010 à 21,8 milliards de dinars en 2020 et le nombre d’employés de 900 000 en 2010 à 2 millions actuellement pour une population ne dépassant pas 7 millions de personnes. Ce sont des employés sans fonction réelle, qui souvent ne vont même pas au travail, certains ont plusieurs fonctions et cumulent plusieurs salaires d’infirmier, d’instituteur ou employé au ministère du travail, par exemple. Cette situation découle de la corruption de la classe politique et du clientélisme : chaque haut fonctionnaire se débrouille pour faire embaucher toute sa famille, ses cousins et ses voisins, dans des emplois fictifs mais avec de vrais salaires. C’est le secteur public qui absorbe la plus grande partie de la main-d’œuvre sachant que le secteur privé est improductif et principalement de nature commerciale. Tripoli, est la ville qui a le plus de commerces au monde car il n’y pas de frais d’électricité, ni taxes, ni besoin de licence, ni impôts et les employés de ces commerces sont la plupart du temps des travailleurs émigrés qui, sans contrat de travail, n’ont aucune existence sociale ou administrative. 


Et alors…

Cette liste de problèmes sociaux récurrents n’est pas exhaustive il faudrait ajouter les coupures d’eau, d’électricité, les mines laissées par Haftar et ses mercenaires qui empêchent tout retour dans les maisons piégées, la pollution des plages, le manque de livres scolaires, les embouteillages monstres et continuels dans les grandes ville, etc. Il faut aussi évoquer la situation des immigrés -travailleurs ou migrants- dont le sort est aussi lamentable et incertain face à l’argent facile envoyé par les puissances occidentales pour « enrayer le flux migratoire ». La population libyenne doute de l’avenir alors que les richesses de ses ressources minières seraient bien suffisantes pour la faire vivre confortablement et accueillir dignement les travailleurs étrangers. Ce tableau noir, n’est pas un véritable monochrome, il comporte quelques points lumineux qui apparaissent ici ou là : des grèves, des sittings, des manifestations contre la corruption et la vie chère, des occupations, des révoltes où les manifestants ont incendié le parlement de Tobrouk. Mais hélas, c’est toujours le même scénario, l’Etat, même quand il n’existe pas (comme certains le pensent) envoie l’armée pour la répression, puis les prêcheurs du vendredi pour le volet persuasion, et tout rentre dans l’ordre, pour un temps.


Certains et certaines pensent que Dégage ! serait encore le mot d’ordre nécessaire pour sauver ce pays abandonné à l’obscurantisme, au capitalisme “sauvage”, à la cupidité de quelques affairistes riches et armés, pour balayer ces profiteurs sans scrupules soutenus sans vergogne par les multinationales occidentales et arabes qui veulent se partager le pétrole et le gaz. On peut bien balancer la classe politique par la porte, elle revient toujours par la fenêtre ! Un peu partout dans le monde a été pratiqué ce sport qui ne change rien de fondamental. En réalité, la crise libyenne dépasse largement les causes contingentes liées au contexte géo-politique du moment, la crise est beaucoup plus profonde et gangrène la structure même de la société libyenne et la vision du monde des individus qui la compose. On constate la présence de trois forces principales qui jouent avec l’avenir de cette société : les forces armées composées des milices de Tripoli, Misrata et Benghazi, etc. ; les forces politiques, les différentes alliances entre la classe politique de Tripoli, Benghazi et Misrata ; les forces religieuses, salafistes et frères musulmans à l’Ouest, madkhalistes de l’Arabie Saoudite à l’Est. Ces trois forces ne sont pas indépendantes, elles peuvent se superposer : un groupe salafiste peut créer ou contrôler une brigade armée et la mettre au service d’un homme ou d’un groupe politique. Pour une réelle émancipation de la société libyenne, le slogan Dégage ! doit s’appliquer à ces trois forces en même temps. La séparation totale et radicale entre religion, armée, État et la société dans sa globalité, est une condition nécessaire pour l’émancipation individuelle et collective non seulement des Libyen.nes, mais de toutes les sociétés d’Afrique du Nord. Ce programme est impossible à réaliser sans une révolution sociale et libertaire globale. Par contre, se libérer de la religion et lutter pour une séparation totale et radicale entre la religion et la société    apparaît aujourd’hui, après l’expérience de 2011, comme le premier pas nécessaire, inévitable et relativement réalisable pour que ces sociétés commencent à vivre et à s’organiser afin de se débarrasser du capitalisme et de ses appareils de répression que sont l’armée et l’État.



Saoud OCL/Tlse 24 oct. 2022




Source: Oclibertaire.lautre.net